Comment expliquer le coup d’État au Niger après ceux au Mali et au Burkina Faso ? Comment analyser le rôle de la France, ancienne puissance coloniale vouée aux gémonies par les manifestants nigériens, soutiens de la junte ? Mediapart a sollicité différentes voix de spécialistes pour y voir plus clair. Entretien avec le chercheur en sciences politiques nigérien Rahmane Idrissa.

Rahmane Idrissa, originaire du Niger, est chercheur en sciences politiques à l’African Studies Centre de l’université de Leyde (Pays-Bas). Après avoir interrogé Elgas et Camille Lefebvre, nous poursuivons notre série d’entretiens avec lui au sujet de la situation actuelle au Niger à la suite du coup d’État et des interrogations que cette actualité suscite, notamment sur la Françafrique.

Mediapart : Quelle réflexion vous inspire la situation actuelle au Niger ? 

Rahmane Idrissa : Cette question est un peu vaste et vague. L’histoire récente du Niger, depuis 1991, est celle de l’essor et de la chute de la démocratie. Essor chaotique dans les années 1990, avec deux coups d’État à la clé ; stabilisation précaire au cours des années 2000 ; dérive vers une situation de parti unique de fait après 2010, sous le régime PNDS dirigé tour à tour par Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum. Le putsch du 26 juillet semble être un coup d’arrêt brutal à cette involution. Le danger, pour la démocratie, est qu’il est soutenu par la population dans un enthousiasme qui rejette la démocratie, identifiée à l’Occident, à la France et au PNDS. Il est possible que le Niger soit entré, avec le Mali et le Burkina Faso, et sans doute la Guinée, dans un durable hiver kaki. C’est un échec pour ces pays, même s’ils ne s’en rendent pas compte.

Une manifestation en soutien aux putschistes nigériens devant l’ambassade de France à Niamey, le 30 juillet 2023. © AFP

S’agit-il de la fin de la Françafrique ? Une nouvelle ère historique où la France est appelée à jouer un rôle secondaire, comme l’a écrit Achille Mbembe dans une tribune publiée par Le Monde 

Je ne crois pas en la pertinence du concept de Françafrique, mais, dans la mesure où il voulait dire quelque chose – je suppose une certaine collusion malfaisante entre élites dirigeantes en France et en Afrique –, cela a depuis longtemps cessé d’être une réalité opératoire. Au moins depuis 1994 (dévaluation du franc CFA, génocide rwandais). Le problème, du point de vue français, n’est pas que la Françafrique a continué, mais qu’elle n’a pas été remplacée par autre chose qui soit adapté aux besoins nouveaux, notamment par rapport à la démocratie et à la bonne gouvernance. À la place, il y a eu une « politique africaine » zombie, sans boussole politique et éthique.

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Rahmane Idrissa. © Université de Leiden

Je ne sais pas ce que « rôle secondaire » veut dire. Peut-être plutôt un rôle égalitaire ? Ce qui serait une bonne chose, mais il est difficile, pour la France, d’y arriver, comme d’ailleurs pour tous les pays riches d’Occident. Il y a un habitus de la hiérarchie dans les rapports de ces pays avec l’Afrique, plus marqué, dans le cas de la France et de l’Afrique francophone hors RDC, par l’héritage colonial. Cet habitus, qui repose en partie sur des données objectives, comme la vaste différence en termes de développement économique, bloque cette réforme nécessaire. Par exemple, c’est cet habitus hiérarchique, inégalitaire, qui a conduit la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis à ignorer les appels de l’Afrique lorsqu’ils ont décidé d’éliminer Kadhafi, chose dont les élites françaises continuent à se féliciter mais que les Africains ne pardonnent pas à l’OTAN – cette image de l’OTAN comme brute meurtrière joue beaucoup dans la sympathie africaine pour la Russie, soit dit en passant.

Ce rapport hiérarchique a également joué dans l’attitude française au Mali au début de l’opération Barkhane. Ce n’était pas pire qu’avant, et il y a même eu quelques progrès, mais la demande de respect du côté africain était plus forte que dans les décennies passées. Donc ça a clashé.

Emmanuel Macron s’était engagé à changer la relation avec le continent africain, comment voyez-vous sa politique ? 

Relation, voilà le mot ! Les rapports universitaires que Macron a fait établir sur l’Algérie et le Rwanda m’ont impressionné, mais il n’y avait pas là une véritable relation avec l’Afrique, c’est une sorte d’auto-examen français. Même les restitutions ressemblent à un geste de la France envers l’Afrique, sans que cela construise une relation avec l’Afrique.

Le bon chemin aurait été d’associer les universitaires africains au travail de mémoire et d’histoire, de construire des ponts avec les universités africaines sur ces sujets, de mettre en place des échanges entre institutions françaises et africaines à divers niveaux. Étant donné que la perception qu’ont les gens de la France est façonnée au niveau des élites instruites en Afrique, c’est avec ces lieux d’instruction que les relations devraient être construites. Mais la France est-elle équipée pour déployer une telle politique ? Et je ne parle pas ici du seul point de vue budgétaire, mais également de celui des attitudes et des mentalités.

On a le sentiment d’une régression du débat sur toutes ces questions en France, comment sortir de cette impasse ?  

Je n’ai pas l’impression qu’il y ait un débat sur ces questions en France. D’où peut-être votre impression de régression ? D’ailleurs il n’y a pas non plus de véritable débat en Afrique, en dehors de la pensée unique anticolonialiste. Une régression répond à l’autre.

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