L’entrepreneuse Magatte Wade critique les résultats du sommet pour un nouveau pacte financier mondial, qui n’apportera, selon elle, rien à « l’Africain ordinaire ».

Félicitations au président Emmanuel Macron pour les 100 milliards de dollars d’aide climatique promis lors du Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial. Ça lui fait une belle image : les activistes du climat apprécient l’attention que reçoit leur cause, et les dirigeants adorent les pipelines d’argent qui arrivent. Mais en tant qu’Africaine, je vois tout cela comme une nouvelle mascarade : tout le monde y gagne, sauf l’Africain ordinaire.

Une partie de ces 100 milliards de dollars (s’ils sont versés) ira-t-elle en Afrique ? Oui, les dirigeants et leurs relations proches seront inondés de nouveaux financements. Est-ce qu’une partie se retrouvera dans les projets désignés ? Oui, pour certains. Les entreprises occidentales ou chinoises qui décrocheront ces contrats, laisseront-elles derrière elles de l’énergie verte ou d’autres infrastructures pertinentes pour améliorer concrètement la vie des Africains ordinaires ? Oui, mais dans une bien menue mesure.

Supposons que sur les prétendus 100 milliards de dollars, 50 milliards de dollars soient dirigés vers les gouvernements africains (estimation haute). Supposons que les dirigeants et leur entourage n’aspirent que 10 milliards de dollars (estimation basse). Sur les 40 milliards de dollars restants, dans 54 pays et pour 1,3 milliard de personnes, 30 milliards de dollars seront probablement versés à des entreprises étrangères, dont seulement 10 milliards de dollars versés directement aux travailleurs africains (estimation haute). Avec des estimations généreuses, le travailleur africain moyen pourrait voir moins de 10 dollars de ce montant en salaires ! Et, bien sûr, la grande majorité verra zéro.

Bénéficierons-nous tous de cette grande technologie verte ? Peut-être, encore faut-il qu’elle réponde aux besoins des gens. En Afrique, il y a des capteurs solaires inutiles installés là où les femmes ont un besoin urgent de propane pour cuisiner. Entre 1 et 2 millions de femmes meurent chaque année à cause de la pollution de l’air intérieur. En cuisinant avec du charbon de bois ou de la biomasse, leurs poumons brûlent tous les jours, tandis que le propane est sûr, abordable et facilement disponible. Mais sauver ces vies est moins marketing que les panneaux solaires.

Scénario climatique impossible à réaliser

Pendant ce temps-là, l’UE et une coalition d’ONG font pression pour stopper le développement pétrolier et gazier en Afrique. Notamment le projet, très médiatisé, d’oléoduc de pétrole brut d’Afrique de l’Est (EACOP). Avec ce projet, l’Ouganda estime la valeur de ses actifs pétroliers et gaziers à 116 milliards de dollars et environ 20 pays africains devraient devenir sérieux producteurs de pétrole dans les décennies à venir. Encore faut-il qu’on leur accorde cette chance. Si la communauté internationale arrête la production africaine de combustibles fossiles, le coût total, pour les économies africaines, serait beaucoup plus élevé que toute indemnisation « perte et dommage » reçue par les gouvernements africains.

Les réserves de pétrole et de gaz de l’Afrique valent environ 12 000 milliards de dollars aux prix actuels et peut-être plus (certaines estimations montent encore plus haut, ici nous tenons compte de la distance avec le marché européen et de l’incertitude vis-à-vis des conflits). La valeur de ces actifs n’inclut pas l’impact potentiel sur la croissance économique de sources d’énergie fiables et abordables – qui pourrait représenter un multiple important de ce chiffre. La « réalisation » de 100 milliards de dollars d’Emmanuel Macron est incomparable au coût de la fermeture du pétrole et du gaz africains et au développement économique futur associé.

L’Afrique paie les conséquences d’un scénario climatique d’émissions quasi impossible à réaliser. En attendant, la Chine et l’Inde, en tant que puissances indépendantes, continueront d’exploiter leurs ressources naturelles, y compris le charbon, pour parvenir à la croissance économique dont elles ont besoin pour atteindre la prospérité que leur peuple mérite (comme n’importe quel peuple !)

L’Afrique reste la région la plus pauvre et la plus dépendante du monde. Parce que la plupart des nations africaines dépendent du monde développé pour leurs finances, nos dirigeants continuent de s’incliner devant l’homme blanc pour se remplir les poches. Sans propane, nos femmes continueront de mourir. Nos gens qui auraient pu bénéficier de l’exploitation pétrolière et gazière ne le feront pas. Macron et les militants du climat se féliciteront de leur travail, qui profitera à une petite élite de dirigeants africains, leurs relations, ainsi que les entrepreneurs occidentaux et chinois. Ceux-là, oui, viennent d’obtenir une autre victoire. Pas le peuple africain.

*Magatte Wade est fondatrice et PDG de SkinIsSkin.com et directrice exécutive du Centre pour la prospérité africaine d’Atlas Network.

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