Amzat Boukari-Yabara est docteur en histoire et militant africaniste. Il est l’un des coordinateurs de l’ouvrage collectif publié en 2021 aux éditions du Seuil, L’Empire qui ne veut pas mourir.  – l’édition de poche sera dans les librairies le 18 août. Nous l’avons interrogé sur la situation actuelle au Niger et plus largement sur la Françafrique.

Le putsch au Niger est-il le début de la fin pour la Françafrique ?

Depuis au moins vingt ans, la mort de la Françafrique est annoncée mais son acte de décès tarde à sortir. Le cas du Niger est probablement plus significatif que le Burkina Faso, voire le Mali, car ce pays est présenté comme un allié stable et fidèle de Paris, un verrou sécuritaire au Sahel et un partenaire des politiques migratoires européennes. Avec sa position géographique, le Niger a un rôle central dans le système de domination de la France dans la sous-région, et le putsch survenu à Niamey renforce la thèse d’un effet domino régulièrement brandi par les officiels français pour expliquer le besoin de reconquête face à la perte d’influence ou à l’avancée de rivaux.

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Amzat Boukari-Yabara. © DR

Quel sera le prochain pays à tomber ? Le Tchad, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Congo-Brazzaville, le Togo, le Cameroun, le Gabon… Outre la diversification de son influence et son redéploiement dans des secteurs plus discrets, la Françafrique dispose encore d’un certain nombre de bastions.

Par ailleurs, ce n’est pas la première fois que la France se fait jeter de l’une de ses anciennes colonies avant de renouer avec elles ultérieurement. En Guinée et au Mali à l’indépendance, à Madagascar dans les années 1970 ou en République centrafricaine dans les années 1990, la France est partie pour mieux revenir un peu plus tard. D’ailleurs, la Guinée, qui a également connu un putsch, n’a pas rompu ses accords avec la France, à l’inverse du Mali et du Burkina Faso, et jusqu’à ce dimanche, le départ des militaires français du Niger n’est pas officiel.

Comment peut-on expliquer l’aveuglement des élites françaises sur ce qui se passe dans cette région ?

Il y a deux parallèles assez intéressants. En 2021, après l’assassinat d’Idriss Déby au Tchad, Emmanuel Macron s’était précipité pour adouber le fils Déby [Mahamat Idriss – ndlr]. Après le coup d’État au Niger le 26 juillet, il est rentré de sa tournée en Océanie pour organiser un conseil de défense. Cela montre à quel point, derrière les annonces de la fin de la Françafrique, toutes les réactions premières au changement dans le pré carré perpétuent le système, avec la volonté de le faire évoluer quitte à partir pour mieux revenir. On évacue ainsi les ressortissants français.

Pour le moment, le sort de la présence militaire n’est donc pas tout à fait réglé, ni la question de l’uranium exploité par la France. Mais, en tout cas, on enlève ce qui est considéré comme secondaire, que ce soit l’aide au développement ou les ressortissants français qui sont, au Niger, assez peu nombreux par rapport à d’autres pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.

Deuxième élément, dans la politique africaine de la France, il y a une sorte de tonneau des Danaïdes. En dépit de l’accumulation des signaux, Paris ne veut pas comprendre les critiques et refuse de discuter d’une sortie volontariste de la Françafrique. Il faut attendre que la France soit bousculée et rejetée pour assister à une réaction qui semble davantage relever d’un orgueil blessé qui rentre dans le jeu de la provocation. Par exemple, l’arrêt de l’aide au développement, un instrument de la Françafrique, a été pris dans le cadre d’une politique de sanctions à la suite du putsch au Niger.

Mais dans le fond, cette décision rappelle celle du général de Gaulle qui, énervé par le fait que la Guinée de Sékou Touré avait voté non au référendum de 1958, avait coupé les liens économiques avec ce pays pour le punir d’avoir choisi l’indépendance. La suspension de l’aide au développement, outre la forme de chantage qu’elle insinue, vise à désorganiser l’économie extravertie du Niger qui est fondée sur l’aide, sans pour autant tenir compte des revendications des associations et militants qui appellent, dans le cadre de la sortie de la Françafrique, à organiser une fin officielle de l’aide publique au développement qui tienne compte des alternatives portées notamment par les Africains.
Et plus spécifiquement sur le Niger ?

Honnêtement, le Niger, dans l’opinion publique française, se résume à l’uranium. Ce qui illustre une incapacité à penser les pays africains au-delà de la matière première et des ressources qu’ils représentent. Du coup, les réalités sociales, les problématiques plus humaines sont invisibilisées au profit des intérêts, comme la présence des ressortissants français, puis leur évacuation. Dans le cas du Niger, comme dans le cas d’autres pays, la dimension humaine qui peut inclure les binationaux et les diasporas est totalement balayée par la question des intérêts.

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Ensuite, nous sommes toujours dans les conséquences de l’intervention en Libye, entraînant la déstabilisation du Sahel, et la mise en place pendant une décennie d’un certain type de politiques qui sont inefficaces, y compris sur le plan militaire, et qui nourrissent du ressentiment. Il existe aussi une forme d’arrogance civilisationiste, profondément coloniale qui ressort de propos tenus par Emmanuel Macron en personne sur la forte fécondité – sept à huit enfants – des Nigériennes comme cause de l’impossibilité à développer ce pays. Les vieux poncifs ressortent et cela ne pousse pas la population nigérienne à porter la France dans son cœur ou en estime.

Enfin, en dernier lieu, la politique migratoire est catastrophique, à la fois par le positionnement du Niger comme une base de contrôle pour l’Union européenne migratoire au niveau européen, qui reçoit également les migrants refoulés d’Afrique du Nord quand ils ne sont pas abandonnés dans le désert, et par une politique des visas largement décriée et contestée pour sa nature discriminatoire y compris par une bonne partie des élites culturelles et intellectuelles, lesquelles auraient pu servir d’amortisseur ou de relais. On a donc vu un certain nombre d’erreurs stratégiques, ou de refus de sortir d’un comportement colonial de la part de la France, sans compter le volet du Mali et de l’opération Barkhane.

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Emmanuel Macron à Ouagadougou le 28 novembre 2017 lors de sa première tournée africaine. © Photo Ludovic Marin/AFP

Pourtant Emmanuel Macron avait affirmé vouloir en finir avec une certaine politique africaine ?

C’est plutôt à une régression à laquelle on a assisté. Macron, en raison de sa personnalité et de son ego, a endossé des postures qui n’ont pas lieu d’être, une gestion très monarchique du pouvoir, qui a exclu la vieille diplomatie, privilégiant le coup de com’ et le vernis médiatique. Le président français fait du neuf avec du vieux, un peu comme Nicolas Sarkozy qui prônait un langage de vérité, Macron commet des gaffes, ce qui provoque un phénomène de rejet auprès des jeunesses africaines dont il avait fait sa cible depuis son discours de 2017 à Ouagadougou. Mais son dispositif reste fondamentalement colonial. Je suis très surpris qu’il n’y ait pas autour du président français des gens un peu plus éclairés, un peu plus au jour des réalités.

Comment l’expliquez-vous ? Est-ce une fixation sur les enjeux militaires ?

L’aspect militaire est relatif, car la France n’a plus nécessairement les moyens de maintenir seule une présence importante. De plus, l’armée française dans cette région n’avait pas vocation à aller combattre les djihadistes, mais de surveiller ou d’accompagner la montée des armées africaines. Du coup ont surgi beaucoup d’ambiguïtés, une situation très néocoloniale, qui ne peut que nourrir les discours complotistes.

Sur le volet économique, même s’il y a eu une prise de parole de Macron à ce sujet, la France refuse de reconnaître qu’elle a des intérêts et qu’elle est présente pour cette raison, contrairement aux Chinois, aux Russes ou aux Américains. Par conséquent, la jeunesse africaine ne peut que relever cette hypocrisie qui s’ajoute au double standard entre la condamnation des coups d’État militaire remettant en cause sa présence et le silence face aux présidents qui violent leur Constitution en réalisant un troisième mandat. Enfin, ce que propose la France dans le domaine intellectuel est très faible. Et ce n’est pas le fait d’aller chercher Achille Mbembe qui a permis d’apporter le renouveau critique attendu.

Les gauches sont-elles présentes dans ces débats ?

Pas vraiment. En dehors des élus communistes qui soulèvent des questions comme celles du franc CFA, des interventions militaires, de l’image de la France, et éventuellement du rôle des multinationales, le système ne permet pas d’avoir de grands débats sur les questions de politique africaine qui relèvent encore trop du domaine présidentiel. Tout ce qui relève des groupes d’amitié au Parlement, reste vraiment dans une diplomatie classique de la coopération. Ce n’est pas tellement là que ça va se jouer non plus.

Au-delà de la gauche, plus largement, du point de vue des logiques ministérielles, pendant dix ans, entre 2012 et 2022, les questions africaines, ont relevé de l’action de Jean-Yves Le Drian, d’abord au ministère de la défense sous Hollande puis au Quai d’Orsay sous le premier mandat de Macron. L’Afrique est restée dans le domaine du militaire avec l’intervention au Sahel et du diplomatique avec un prisme économique et des enjeux transversaux incluant, par exemple, le climat, les migrations, la jeunesse. Dans ce contexte, le Niger était le pion qu’on utilisait pour aller parler du climat au nom de l’Afrique. Mais c’était vraiment téléguidé.

Ces derniers temps, on a vu Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, ou Macky Sall, son homologue sénégalais, intervenir dans les grands forums économiques organisés par Macron à Paris pour rediscuter du financement des économies africaines. Mais nous sommes là au niveau des questions de multilatéralisme, plus tellement dans la politique purement française. Cela pose des questions sur ce qui reste réellement d’une politique africaine de la France en dehors des vieux réseaux qui se recyclent.

Avec  MEDIAPART

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