Dans une intervention musclée devant Vladimir Poutine, le jeune capitaine Ibrahim Traoré a appelé ses pairs à cesser de se comporter comme des marionnettes face à l’Occident. Non sans les mettre en garde contre des révoltes populaires.

C’est un discours à la Thomas Sankara qu’a délivré le vendredi 28 juillet à Saint-Petersbourg le jeune capitaine Ibrahim Traoré, qui a été désigné président de transition au Burkina Faso en octobre 2022, à la suite du limogeage de lieutenant-colonel Henri Paul Damiba qui, lui, avait renversé 6 mois plus tôt le président Roch Marc Christian Kabore. Devant Vladimir Poutine, le militaire de 35 ans s’est attaqué rudement à l’impérialisme, en désignant la trentaine de ses homologues africains présents dans la salle comme des suppôts de l’hyperdomination et de l’hyperexploitation du continent par l’Occident. Il a commencé son discours musclé en indiquant que si l’Afrique tout entière (ou presque) s’était réunie dans l’ancienne ville impériale de la Russie, c’était « pour parler de l’avenir et du bien-être de [ses] peuples ». « Je voudrais m’excuser auprès des ainés que je pourrai vexer dans mes propos à venir. Africanité, oblige, le droit d’ainesse, je me dois de m’excuser », commence-t-il, un tantinet impertinent.

Se posant d’entrée de jeu en porte-parole de la jeunesse africaine, le jeune chef d’Etat dit avoir quelques questions que se pose sa génération, et souhaite que celles-ci soient abordées, dans un esprit de famille. « Il se trouve qu’ici nous pouvons laver notre linge sale parce qu’on se sent en famille. On se sent en famille en ce sens que la Russie est aussi une famille pour l’Afrique. C’est une famille parce que nous avons la même histoire. La Russie a consenti d’énormes sacrifices pour libérer le monde du nazisme pendant la seconde guerre mondiale. Les peuples africains, nos grands-pères ont été déportés de force aussi pour aider l’Europe à se débarrasser du nazisme. Nous partageons la même histoire en ce sens que nous sommes les peuples oubliés du monde. Que ce soit dans les livres d’histoire, dans les documentaires ou films, on tend à balayer le rôle prépondérant qu’ont joué la Russie et l’Afrique dans cette lutte contre le nazisme. Nous sommes ensemble parce qu’actuellement nous sommes là pour parler de l’avenir de nos peuples, de ce qui va advenir demain, de ce monde libre auquel nous aspirons, de ce monde sans ingérence dans nos affaires internes », développe-t-il.

Nouveau chantre de l’anti-impérialisme occidental, il trouve que l’Afrique et la Russie ont les mêmes perspectives, et « souhaite que ce sommet soit l’occasion de pouvoir tisser de très bonnes relations en vue d’un meilleur avenir pour nos peuples ». « Les questions que ma génération se pose sont les suivantes, si je peux me résumer, c’est de ne pas comprendre comment l’Afrique avec autant de richesses sur son sol, avec une nature généreuse, de l’eau, du soleil en abondance, l’Afrique est aujourd’hui le continent le plus pauvre ? L’Afrique est un continent affamé ? Et comment se fait-il que nos chefs d’Etat traversent le monde pour mendier ? Voici des questions que nous nous posons et auxquelles nous n’avons pas de réponse jusque-là. Nous avons l’occasion de tisser de nouvelles relations et j’espère que ces relations puissent être les meilleures pour donner un meilleur avenir à nos peuples ». Éclectique dans son propos, il ne manque pas d’embrayer sur la question de l’immigration clandestine, en signalant que sa génération le charge « aussi de dire que c’est par le fait de la pauvreté qu’elle est obligée de traverser l’océan pour essayer de rallier l’Europe. Elle meurt dans l’océan ». Dans une cinglante mise en garde, il assure que « prochainement, elle [la jeunesse africaine, Ndlr] n’ira pas vers l’océan parce qu’elle viendra devant nos palais pour chercher leur pitance quotidienne ».

Devant ses pairs africains médusés, voire assommés littéralement pour certains, il accuse dans un langage diplomatiquement incorrect les Occidentaux d’être d’entretenir le terrorisme sur le continent. « Pour ce qui concerne le Burkina Faso (…), nous sommes confrontés depuis plus de huit ans à la forme de manifestation la plus barbare, la plus violente du néocolonialisme, de l’impérialisme ; l’esclavage qu’on tend à nous imposer. Nos devanciers nous ont appris une chose ; « l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort ». Nous ne nous apitoyons pas sur notre sort, on ne demande pas que quelqu’un s’apitoie sur notre sort », assène-t-il. Et de poursuivre : « le peuple burkinabè a décidé de lutter ; de lutter contre l’hydre terroriste pour relancer son développement. Dans cette lutte, de vaillantes populations se sont engagées à prendre des armes face au terrorisme. Ceux que nous avons affectueusement appelé les VDP, les Volontaires pour la défense de la patrie ». Cependant, « nous sommes surpris de voir des impérialistes traiter ces VDP de milices de tout type. C’est décevant parce qu’en Europe lorsque des peuples prennent des armes pour défendre leur patrie, on les appelle des patriotes. Nos grands-pères ont été déportés pour sauver l’Europe. Ce n’était pas avec leur consentement, c’était contre leur gré. Mais au retour, on se rappelle bien qu’à Thiaroye [au Sénégal, où un massacre a avait eu lieu dans un camp militaire le 1er décembre 1944, Ndlr] lorsqu’ils ont voulu revendiquer leurs droits élémentaires, ils ont été massacrés ». « Cela ne fait rien », relativise-t-il, que des peuples qui prennent des armes pour se défendre soient traités de milices. Le problème, « c’est de voir des chefs d’Etat africains qui n’apportent rien à ces peuples qui se battent, mais qui chantent les mêmes choses que les impérialistes en nous traitant de milices, en nous traitant d’hommes qui ne respectent pas les droits de l’Homme. De quels droits de l’Homme parle-t-on ? Nous nous offusquons contre cela et c’est honteux. Il faut que nous les chefs d’Etat africains arrêtions de nous comporter en marionnettes qui dansent à chaque fois que les impérialistes tirent sur les ficelles.

Du reste, il salue l’engagement solennel de Vladimir Poutine à envoyer des céréales en Afrique. « Nous sommes bien contents et nous lui disons merci pour cela ». Il termine en indiquant que ses pairs et lui-même, ne doivent pas se rendre au prochain sommet sans avoir assuré « pour ceux qui ne connaissent pas la guerre, l’autosuffisance alimentaire à nos peuples. Nous devons prendre l’expérience de ceux qui ont pu atteindre cet objectif en Afrique, tisser de bonnes relations ici, tisser de meilleures relations avec la Fédération de Russie pour pouvoir répondre aux besoins de nos populations ».

Advertisement

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici