Quel type de société et de citoyens sommes-nous devenus ?

SOUMAREY Pierre, Auditeur, Essayiste, Ecrivain

Il me semble que notre manière de concevoir notre société et la politique, et notre façon de penser et de conduire le débat public prolonge la crise de repères et d’identité que nous vivons, plutôt que de nous faire progresser ou d’éclairer les choix, que nous devons opérer pour avancer de l’avant.

L’une des clés nous permettant de bien comprendre la crise actuelle, est de ne pas la limiter exclusivement aux domaines politique et économique. Elle adresse également la prégnance de la violence dans notre jeunesse, le chômage de masse, la précarité, l’insuffisance de la réconciliation, la marchandisation des consciences, le rôle des puissances étrangères dans notre crise politico-militaire et notre sous-développement, la propension à dénigrer systématiquement notre propre pays et la perte des valeurs. Notre compréhension doit porter sur cette évolution sociétale, sous ces multiples aspects, dont les conséquences sur les comportements, les attitudes et la mentalité. Quel type de société et de citoyens sommes-nous devenus ? Le surgissement de cette nouvelle société post-crise est-elle conforme à nos principes, nos valeurs, notre vision, nos désirs, alors que nous déplorons tous, leur disparition dans notre société ? Avons-nous été involontairement façonnés à notre insu par les évènements ou avons nous volontairement participé à cette évolution ? C’est à partir des réponses apportées à ces questions fondamentales que nous pourrons envisager un changement sociétal, pour renouer véritablement avec la marche du progrès. Le politique peut-il être l’instrument de cette refondation ? Quelles sont les visions qu’il développe pour ce faire ? Quel sens donnons-nous, nous mêmes, à la politique, qui puisse nous permettre d’inventer un futur, de revaloriser le politique, de faire prendre conscience de nos maux et de nos défis, donc de faire naître un espoir dans ce climat ?

1 – Repenser la politique en des termes novateurs et positifs

Il convient de prime abord, d’éliminer tous les angles réducteurs sous lesquels nous comprenons et commentons la politique. Notre rapport à la politique ne saurait se confondre à l’analyse de la situation de crise, en termes de rapport de force ou à la connaissance de notre histoire politique et institutionnelle. Cette donnée, détermine une habilité à pouvoir se projeter dans le futur. Or, comme suite à ce prérequis, c’est précisément à ce stade, que nous devons constater une absence de projet de société, donc une incapacité à se projeter. Nous masquons cette défaillance, en empruntant des formes caricaturales et régressives de la pensée, qui placent l’individu au centre du discours et des pratiques politiques. Cette perversion est poussée jusqu’au fétichisme d’un individu. Elle se remarque par une répartition de zélateurs en pro-ceci et pro-cela, qui endossent les ambitions personnelles des individus, en oubliant de développer une claire vision de notre société, du monde et de l’époque dans lesquels nous vivons, et d’adresser les problèmes auxquels la société ivoirienne est confrontée. Parfois encore, c’est la pensée qui s’immobilise dans le passé sans que n’en émerge une proposition créative. Ensuite, il nous faut définitivement sortir, de l’idéologie servile, de l’éloge courtisan et déformateur, de l’assignation identitaire (si tu ne partage pas mes idées ou mon analyse, tu es contre moi ou tu es mon ennemi. Tu dois combattre et haïr ceux que je combats et hais), mais surtout de la soumission à l’impératif du court terme (urgence de satisfaire certaines revendications politiques qui n’ont aucun impact sur la transformation de la société et l’amélioration de ses conditions de vie) d’une part, et l’incohérence de fonder notre pensée sur des catégories qui n’appartiennent pas à nos réalités, d’autre part. C’est prendre doublement le pays en otage dans son présent et son futur. On mesure aisément le caractère pernicieux de ses mœurs socio-politiques.

La politique spectacle, le prosélytisme, la démagogie, la confiscation de la vérité historique, l‘apologie des faits qui blessent la mémoire collective, l’étroitesse d’esprit, la victimisation abusive, la vulgarité et la violence du langage, ne doivent pas être les éléments de la culture politique, d’une société qui veut se réconcilier avec elle-même, qui aspire à la paix et au progrès. La confrontation idéologique – si on considère que, celles qui ont servi de carburant aux grands systèmes du siècle dernier, ont largement démontré leurs limites – lorsqu’elle fait appel à des idées novatrices, peut participer du développement d’une vision politique de notre pays. En revanche, considérer des réalités en fonction d’idées que nous tenons comme des croyances indiscutables, n’est absolument pas constructif. Autrement dit notre nouvelle culture doit admettre la différence et la relativité des positions défendues par chacun. C’est cette attitude qui enrichit le débat et permettra de décrisper les relations interpersonnelles et politiques, donc de débloquer la société Ivoirienne au final. L’humilité devant la complexité de la réalité apparente des faits politiques et sociaux, constitue la toile de fond de cette nouvelle approche, qui ne doit pas s’assimiler pour autant au conservatisme ou à l’immobilisme. Au contraire, en sortant de sentiers battus (vérités ou idées déjà mises en avant, desquelles nous ne pouvons plus rien apprendre ou tirer) nous ouvrons un espace pour articuler des principes et des valeurs, à un projet qui intègre une très bonne compréhension du monde et des besoins de la société ivoirienne, d’aujourd’hui, mais surtout de demain. C’est en cela qu’on a qualifié le Président Houphouet-Boigny de visionnaire, pour sa capacité à anticiper les évènements et à imaginer l’avenir de son pays. L’offre politique doit nous donner une vision claire de notre avenir. Le débat sur la gouvernance doit s’articuler autour de la difficulté à concilier des exigences contradictoires entre éthique (dignité, humanité, solidarité, justice sociale, égalité citoyenne, équité dans la redistribution des fruits de la croissance), sociologie (réconciliation, foncier, inclusion, impunité, corruption) et efficacité de l’action gouvernementale (sécurité, performances économiques, paix publique, convergence vers les critères d’émergence et d’élection à des programmes d’aide, impératifs des prérequis du développement, industrialisation, développement endogène).

Il manque cruellement en Côte d’Ivoire un mouvement, un parti politique, ou une personnalité publique, capables d’exprimer une telle vision, qui soit à même, d’une part, de mobiliser les énergies de la société civile et d’autre part de stimuler les autres acteurs politiques, en les obligeant indirectement à injecter de la substance dans le débat public. Si l’on excepte la vision de l’émergence du Président Alassane OUATTARA, les seuls qui soient dans une telle dynamique, sont le Président Mamadou Coulibaly, dont les idées jugées un peu trop théoriques tardent à convaincre pour le moment, et Monsieur Hamed Zarhour KOFFI qui apparaît très novateur par sa proposition d’une révolution culturelle et son approche très originale de l’économie sociale et solidaire. Le Président Guillaume SORO, en dépit de son avance, est en pleine construction (installation de sa popularité, recherche d’alliances politiques, paternité d’initiatives fortes, valorisation de son parcours et de son expérience, recherche de soutiens extérieurs, transformation de son audience virtuelle en réalité, et de la galaxie de ses réseaux en Parti politique). Très certainement que son projet doit être également en cours d’élaboration s’il a des ambitions présidentielles. Celui-ci doit pouvoir se distinguer, pour rentrer en compétition avec les autres. Pour l’instant, il ne fait pas partie du débat, à ce niveau, tout comme l’opposition, tant qu’ils n’auront pas un projet de société, autrement dit, la dimension politique que nous exigeons désormais des politiques.

Enfin, nous avons l’obligation de nous défaire de l’émotion, du populisme, de la duplicité, de l’imposture et de la facilité, qui polluent le débat. Ceux qui s’y adonnent ne proposent aucun modèle à la société ivoirienne, pour construire son avenir et inspirer un comportement et de la considération. C’est à chacun de nous de réfléchir à ce qu’il attend d’une démocratie apaisée et du rôle des représentants qu’il se choisit librement. Un langage décent et un débat sain peuvent nous aider à faire les bons choix.

2 – Refondation de la politique autour du vivre ensemble et d’un progrès partagé.

Il revient à la libre volonté de la communauté nationale, de concevoir un mode de vivre-ensemble qui soit acceptable et bénéfique pour ses membres, dans toute leur diversité, qui permette à la fois leur plein épanouissement et à leur humanité de s’exprimer, avec des règles qui respecte la dignité de chacun.

Quand les institutions politiques d’un pays, permettent la répartition du pouvoir et de la richesse, de la manière la plus équitable possible qui soit, entre ses citoyens, on parle de démocratie au sens plein du terme. Dans un tel régime, chaque individu contribue à la définition des formes du vivre-ensemble, grâce à un système de représentation qui reflète fidèlement la volonté populaire de tous. Il en découle premièrement l’importance pour les peuples Africains de bien choisir leurs représentants (la démarche doit être suffisamment informée et rationnelle), en second lieu, le citoyen est considéré en théorie, comme collectivement créateur des institutions qui le gouvernent et qu’il reconnaît de fait, d’où la nécessité de faire entendre sa voix prioritairement dans les urnes à chaque consultation (choix populaire), par opposition à la rue (contrôle populaire de l’action publique). Ces prémices nous indiquent clairement d’une part, que la construction d’une démocratie vivante en Afrique et en Côte d’Ivoire, au cas qui nous occupe, est incompatible avec des votes ethniques, des votes mercantiles, des choix assis sur la passion et l’idolâtrie d’un individu. De la même manière, l’abstention aux votes est improductive et généralement génératrice de conflits qui se prolongent dans la violence ; d’autre part, que nos Institutions doivent s’inspirer de nos propres réalités (histoire, traditions, culture) pour être fonctionnelles, comprises et respectées. Bien qu’obéissant à des normes d’origine externe (héritage historique, mondialisation, interaction des relations internationales), elles ne sauraient avoir pour vocation de reproduire exactement l’expérience des autres peuples. Je dis souvent qu’il nous faut décoloniser notre droit et nos mentalités (système de références et concepts totalement étrangers à notre culture). Cette condition est nécessaire pour que les masses populaires puissent s’identifier à nos institutions, se retrouver dans notre système démocratique, se sentir concernées et s’approprier le système. Un villageois demanda un jour au Président Senghor au Sénégal, qu’en est-ce que l’indépendance allait prendre fin à l’instar de la colonisation ? C’est qu’il n’y voyait qu’un simple prolongement.

En conséquence, notre intérêt se focalisera entièrement, sur les processus par lesquels se maintiennent (conservatisme), se modifient (réformisme) et se remplacent (révolution) les institutions et les réalités socio-politiques qu’elles canalisent en Afrique, et en Cote d’Ivoire qui en est à sa troisième République. Avant d’aller plus loin, notons que le clivage Gauche/Droite est superflu en Afrique, elle ne s’enracine dans aucune historicité qui nous appartienne en propre. Le Premier Ministre Charles Konan BANNY dit, avec raison, que ces terminologies ne veulent rien dire pour l’Afrique, et ce n’est pas le monde rural qui le contredira. Notre expérience nous donne à observer également que rien n’empêche a priori des individus, quelque soit le régime ou le pouvoir considéré, de commettre, individuellement ou collectivement, les pires actions qui soient. Le seul rempart face à la menace permanente de ces dérives potentielles, reste le Droit et des Règles de vivre-ensemble librement acceptées de tous. Par exemple, actualité oblige, le conflit foncier à l’Ouest en ce moment, brise ce principe du vivre-ensemble, en posant entre autres problèmes, celui de la libre-circulation des citoyens Ivoiriens sur le Territoire National et celui de la propriété villageoise. Aussi, il apparaît clairement que certaines formes de la tradition qui bafouent la dignité humaine ou qui prônent l’exclusion dans une Nation, comme dans ce conflit, doivent être abandonnées (je suis offusqué des propos émanant de certains « d’intellectuels » de Paris relatifs à ce conflit, mais c’est une autre histoire). De la même manière, les Partis politiques doivent contribuer à l’inclusion des populations locales, mais également au brassage des régions.

L’égale dignité de tout Ivoirien, quel que soit son appartenance, doit être notre réponse inflexible et catégorique à la haine, la mauvaise foi, le populisme, et l’exclusion qui se renforcent en Côte d’Ivoire. Notre horizon politique est de parvenir à intégrer nos différences, dans la construction de la Nation et de la citoyenneté Ivoirienne. Personne ne doit être un paria à cause de ses idées dans son propre pays, tout comme personne ne peut être un fossoyeur de la République et de la paix publique, sans être mis hors d’état de nuire et sévèrement sanctionné. Cette conviction implique au plan politique, l’absence de hiérarchie à priori entre les citoyens, quelles que soient les contingences de l’histoire. En revanche, il faut vite reconstituer les fichiers de l’État-civil et les sécuriser avec en outre la création d’archives nationales pour protéger l’identité des personnes et surtout la nationalité Ivoirienne. Le phénomène de la dilution de la nationalité (vente, faux, complaisance, laxisme) a été exaspéré par les 10 années de crise militaro-politique (se rappeler l’organisation de forums d’identification qui attestent d’un vide administratif évident). Comment comprendre que des irresponsables, appelons les comme cela par commodité, brulent et saccagent encore aujourd’hui des Mairies et des Sous-préfectures qui abritent les États-Civils.

L’indignation partagée, le refus unanime de la négation du droit, de la dignité humaine et des libertés publiques, posent les fondements de cette nouvelle culture politique que nous appelons. Cette responsabilité, qui naît de la conscience citoyenne, ne doit pas être confondue avec l’obligation de promouvoir un « bien commun ou général» qui serait défini par une faction, un Parti ou une personnalité politique. Elle ne signifie pas non plus une exonération de la responsabilité pénale ou civile, du seul fait d’appartenir à un Parti politique ou d’être une personnalité politique. C’est ici, peut-être l’expression la plus haute d’un projet politique. Vouloir libérer un peuple ou le changer contre son gré est absurde et risque par conséquent d’être contre-productif. Celui-ci implique le développement de campagnes d’information ciblées, le renforcement du débat démocratique et des mesures préventives, pour induire une reconversion des mentalités, ainsi que la fin définitive de l’impunité en Côte d’Ivoire. Toute infraction, toute faute, doivent être désormais effectivement et systématiquement sanctionnées. Pour que cette pratique puisse être acceptée et encouragée, elle nécessite en amont, un État exemplaire et irréprochable, le décloisonnement entre le politique, le judiciaire, et les affaires (recyclage des marchés publics pour financer les caisses des partis politiques et les activités de certains d’entre eux).

SOUMAREY Pierre Aly