Il était 21h25, heure de Moscou, quand la société militaire privée Wagner a déclaré la guerre à l’armée russe. Comme à son habitude, c’est par un message audio diffusé sur Telegram que son patron Evgueni Prigojine a annoncé cette décision hallucinante. Une réponse, dit-il, à une frappe de missiles sur un campement de combattants du groupe Wagner, dont il attribue la responsabilité à son ennemi juré Sergueï Choïgou, ministre russe de la Défense. « Il faut arrêter le mal que représentent les dirigeants militaires du pays », dit-il en substance. Puis, dans une série d’enregistrements sonores de plus en plus lunaires, il précise son plan. « Nous sommes 25 000 », assure-t-il, et tous marchent sur Rostov, grande ville du sud de la Russie où se trouverait Sergueï Choïgou. « Ce n’est pas un coup d’État », assure-t-il, « mais une marche pour la justice ». Il assure Vladimir Poutine de sa loyauté.

Mensonges, réplique le ministère russe de la défense. Dans le même temps, le parquet annonce l’ouverture d’une enquête pour « organisation d’une rébellion armée », et le FSB appelle les combattants de Wagner à refuser d’obéir à leur chef et à le placer en détention. La panique s’empare des réseaux sociaux et de la presse russe. Dans des vidéos tournées manifestement simultanément, deux généraux russes, le général Alexeïev et le général Sourovikine, appellent Prigojine et ses hommes à « s’arrêter ». À la télévision d’État, trois émissions spéciales successives interrompent les programmes de divertissement, répétant en boucle les éléments de langage des autorités. L’autoroute reliant Rostov à Moscou est bloquée, et dans la capitale russe, l’armée déploie des chars devant les bâtiments officiels.

« Nous marchons vers Moscou »

Dans la nuit de vendredi à samedi, Prigojine lance une nouvelle salve de messages audio. Il assure que ses troupes ont franchi sans résistance la frontière russo-ukrainienne, accueillis à bras ouverts par les garde-frontières russes, que les troupes envoyées pour arrêter ses hommes ont refusé de combattre, et que Wagner entrera bientôt dans Rostov. Aucune image ne vient appuyer ses dires… jusqu’à la matinée de samedi. Vers 7h30 – heure de Moscou -, les comptes Telegram de Wagner relaient deux vidéos.

Sur l’une d’entre elles, Evgueni Prigojine, en tenue de combat et entouré de ses hommes, se filme au milieu de l’état-major de la région militaire de Rostov. Il affirme que ses troupes ont pris le contrôle de « tous les bâtiments militaires de la ville ». Sur l’autre, Prigojine discute avec le vice-ministre russe de la Défense, Younous-Bek Evkourov… et le général Alexeïev, qui apparaissait quelques heures plus tôt sur une vidéo dénonçant ses actions. « Nous sommes venus ici. Nous voulons le chef d’état-major, et Choïgou. Tant qu’ils ne sont pas ici, nous restons, nous bloquons Rostov et nous marchons vers Moscou ».

« Nettoyer l’armée »

« D’après mes sources, Rostov est effectivement sous le contrôle de Wagner. Le général Alexeïev est un otage de facto de Wagner. On ne sait pas où est Sourovikine. Moscou ne fait rien. Les officiers subalternes sont pro-Wagner », écrit le politologue Dimitri Kolezev. Evgueni Prigojine est-il en train de réussir son coup d’État ? La question semblait absurde, relevant de la mauvaise politique-fiction il y a encore quelques heures… Pour l’instant, le patron de Wagner continue de faire assaut de loyauté à Vladimir Poutine. Il saisit la moindre occasion d’insister sur le fait que son opération ne vise qu’à « nettoyer l’armée ». L’hypothèse la plus vraisemblable est que Prigojine souhaite forcer la main du Kremlin pour se voir remettre les clés de l’armée russe. Mais difficile d’imaginer que, s’il arrivait à ses fins, Evgueni Prigojine en resterait là.

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