Nouvelle phase d’influence de la Russie en Afrique, grandes manœuvres post-Prigojine, extension du domaine de Wagner au Sahel, titularisation du Niger dans le cercle des amis du Kremlin, et l’ombre portée du cas centrafricain…

Par Francis LALOUPO

Après l’assassinat sans coupable en août dernier du sulfureux patron de Wagner, Evgueni Prigojine, Moscou a décidé de reprendre en mains la milice paramilitaire. Objectif : sauvegarder, voire amplifier les profits liés aux activités de Wagner en Afrique. Bref, une entreprise de nationalisation du groupe de mercenaires.

Difficile équation, cependant : comment l’Etat russe allait-il intégrer la donne Wagner dans le champ ordinaire de sa politique étrangère, en évitant d’apparaître comme le parrain-repreneur d’une société de mercenaires dont il n’a pas toujours officiellement assumé les actions, surtout les plus compromettantes ?

La consolidation des acquis sur le continent étant inscrit au registre des priorités, Moscou a engagé au pas de charge une nouvelle saison de son offensive en Afrique, en s’appuyant sur les domaines investis par Wagner, tout en s’appliquant à faire disparaître les miasmes de l’ère Prigojine. L’important étant de poursuivre la guerre d’influence permettant d’agrandir le périmètre des intérêts de la Russie.

Dans une étude publiée le 4 décembre dernier, l’organisation All Eyes On Wagner constate : « Plusieurs mois après la mort d’Evguéni Prigojine, Moscou semble reprendre (…) les bonnes recettes du défunt patron de Wagner. La Russie semble entrer dans une deuxième phase d’influence sur le continent africain ». Pour servir ce nouvel agenda, Moscou a entrepris, selon plusieurs sources, la création d’une structure dénommée «Africa Corps» (Corps africain). Cette version «étatique» de Wagner, émanant du Ministère de la Défense, serait pilotée par le Renseignement russe et dirigée par un «civil» désigné par Vladimir Poutine.

La facture de Wagner

Les éléments de Wagner sont les bienvenus dans ce «Corps africain» où de nombreux avantages leur sont proposés. Toutes les nouvelles recrues pourraient bénéficier d’alléchantes rémunérations, d’avantages sociaux défiant les normes nationales, et même d’exemptions d’affectation sur d’autres théâtres de conflits, en Ukraine notamment. Autant dire que l’Afrique est devenue une cible privilégiée de la politique étrangère russe. Pourquoi donc tant d’amour envers ce continent ?

La réponse se trouve déjà dans les actions en cours au Sahel, au Soudan ou en Centrafrique. Alors que le discours officiel présente le projet Africa Corps comme une «structure au service des populations africaines», les acteurs pragmatiques de cette opération reconnaissaient qu’elle est prosaïquement destinée à «établir les points d’influence sur le continent africain, y promouvoir les intérêts russes et collecter les revenus issus de l’exploitation des ressources naturelles…»

En Afrique, la forte prédilection de la Russie pour les pays dirigés par des régimes putschistes n’est plus à démontrer. En s’alliant à de tels régimes, du Mali au Soudan, en passant par le Centrafrique, Moscou mise sur un rapide retour sur investissement.

En ce mois de décembre au Niger, les auteurs du putsch du 26 juillet dernier ont fait entrer leur pays dans le cercle des amis de Moscou des temps actuels. Le 4 décembre dernier, une délégation russe a été reçue à Niamey par le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tchiani. A la tête de cette délégation « de haut niveau », le vice-ministre russe de la Défense, le colonel-général Iounous-bek Bamatguireïevitch Evkourov, le même qui, en août dernier, s’était rendu en Libye pour réaffirmer le soutien de son pays au maréchal Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) qui domine l’est libyen et… les puits de pétrole de cette région.

A Niamey, les deux parties contractantes russe et malienne ont donc procédé à la signature de documents, «dans le cadre du renforcement de la coopération militaire entre la République du Niger et la Fédération de Russie». Quelques jours plus tôt, lors d’une visite officielle au Mali, le général Tchiani avait discuté avec des responsables de Wagner des possibilités d’une «collaboration».

Reste au Niger à trouver le budget nécessaire pour garantir la rémunération de la milice. Alors même que le Niger a dû recourir à la mise en place d’un fonds de solidarité nationale pour contribuer aux dépenses de l’Etat, le régime militaire place désormais tous ses espoirs dans l’imminence de l’exploitation du pétrole nigérien. Il faut rappeler que la facture mensuelle pour un déploiement de 1400 hommes de Wagner s’élève à 10,8 millions de dollars, si l’on s’en réfère au cas du Mali. S’ajoute à cette rémunération fixe, les permis d’exploitation de diverses ressources naturelles…

« Ils font ce qu’ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent… »

Alors que la junte nigérienne s’écarte de ses logiques régionales en persistant dans un bras-de-fer avec la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), il est difficile d’évaluer pour les populations, les futurs bénéfices de ce rapprochement avec la Russie. Au-delà de la démonstration politique d’une rupture avec les partenaires « occidentaux », mais aussi régionaux, quels sont les termes de cette coopération dans les domaines participant des grands équilibres économiques, et susceptibles de produire des avancées en termes de développement ?

En revanche, s’agissant des avantages escomptés par la Russie dans ce nouveau deal, la question apparaît plus évidente. Au Niger, tout comme au Mali, en Centrafrique et bientôt au Burkina Faso, la captation des matières premières et des ressources minières constitue le principal ressort du deal. Et Moscou n’en fait d’ailleurs pas mystère.

D’autant que l’affaire est plutôt fructueuse pour le Kremlin qui, depuis le déclenchement de sa guerre contre l’Ukraine en 2022, a engrangé plus de 2,5 milliards de dollars grâce au commerce de l’or africain, selon le rapport du Programme de recherche The Blood Gold (L’Or du Sang) intitulé « Comment le Kremlin utilise Wagner pour blanchir des milliards d’or africain »… Par ailleurs, l’on se demande si le protocole de coopération proposé par la Russie à ses partenaires africains est conforme aux promesses « souverainistes » qui servent de carburant aux régimes ayant recours à la « protection » de Moscou pour se maintenir au mépris des règles démocratiques.

A cet égard, l’expérience centrafricaine est singulièrement édifiante. Récemment, l’ancien Premier ministre centrafricain Martin Ziguele, décrivant la situation dans son pays dénonçait une fois encore la « gravissime nocivité des mercenaires de Wagner, et la prédation économique ». Et de souligner que « les hommes de Wagner ont préempté le pouvoir politique, ils sont installés au QG des forces armées centrafricaines et c’est eux qui donnent les ordres. Ils font ce qu’ils veulent, quand ils veulent et comme ils veulent ».

Selon Martin Ziguelé, la nouvelle Constitution initiée par le pouvoir centrafricain, et qui a suscité des tensions politiques au cours du premier semestre 2023, « est l’œuvre des Russes ». Est-ce donc ainsi que l’on conçoit actuellement l’aspiration à la « souveraineté » ? Pour les régimes illégaux soutenus par Moscou, l’essentiel se résume au seul dessein de se maintenir, y compris par de trompeuses et paradoxales manœuvres, prétendument émancipatrices.

Encouragés en cela par le maître du Kremlin, Vladimir Poutine qui brigue un cinquième mandat cette année, les dirigeants de ces régimes ne se montrent pas avares en démonstrations d’allégeance envers le « partenaire » russe. Ainsi peut-on, aujourd’hui au Burkina Faso, entendre l’hymne russe joué avant des matchs de football ou chanté dans des écoles. Qu’en penserait Thomas Sankara ?…

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