Des experts décortiquent, à un panel à Abidjan, les enjeux géopolitiques, économiques et sécuritaires du retrait des pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) de la Cedeao.

Ce panel qui a réuni des acteurs institutionnels, des partis politiques et des universitaires, ce vendredi 12 avril 2024, a été organisé par le Club prospective du Centre d’études prospectives (CEP), en partenariat avec la Fondation Friedrich Naumann.

L’objectif de cet exercice, selon Magloire N’Dehi, chef de Bureau de la Fondation Friedrich Naumann, est de débattre et d’anticiper sur les défis majeurs auxquels l’Afrique de l’Ouest est confrontée, afin de contribuer à faire émerger des solutions durables.

Mme Fanta Cissé, représentante résidente de la Cedeao en Côte d’Ivoire, a fait savoir que le retrait des Etats de l’AES, notamment le Burkina Faso, le Mali et le Niger, de l’espace Cedeao n’a pas encore été acté par l’organisation. Pour elle, les pays de l’AES peuvent être une organisation au sein de l’espace communautaire à l’instar du Conseil de l’Entente qui regroupe le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Togo

Elle a soutenu qu’un retrait des pays de l’AES de la Cedeao pourrait « produire des effets considérables », entre autres « l’isolement diplomatique et politique » de ces trois pays qui représentent 17,4% des 425 millions d’habitants de l’espace Cedeao et un PIB cumulé de 10%.

Leur départ entraînera, en outre, une réduction de la taille du marché de la Cedeao. La superficie des pays de l’AES est estimée à 2,78 millions de Km2 sur 5,12 millions de Km2 que compte la Cedeao, soit près de 54% de l’espace communautaire.

Fanta Cissé, la représentante de la Cedeao en Côte d’Ivoire

Relations commerciales

L’expert économiste, N’Galadjo Bamba, a relevé que les pays de l’AES, selon les données démographiques de 2022, représentent 71,5 millions d’habitants, soit 16,9% de la population de la Cedeao. Au niveau de l’Uemoa, leurs ressortissants sont estimés à 50,7% de l’Union.

Il a mentionné qu’en termes de production de richesses économiques, les pays de l’AES, le Burkina Faso, le Mali et le Niger, par rapport à l’ensemble des Etats de l’espace Cedeao, « pèsent à peine 6,9% et dans l’espace Uemoa ils pèsent 28,4% ».

En Côte d’Ivoire, dira-t-il, le citoyen moyen a créé en 2022 comme richesse environ 4.500 Fcfa par jour contre près de 1.400 Fcfa/jour pour le Burkina Faso, 1.400 Fcfa/jour pour le Malien moyen et 925 Fcfa/jour pour le Nigérien moyen.

N’Galadjo Bamba a fait remarquer que les trois pays membres de l’AES sont des économies « fortement dépendantes de l’extérieur, avec un taux d’ouverture important relativement aux échanges internationaux par rapport aux richesses qu’ils brassent par an ».

L’ex-commissaire de la Cedeao, N’Galadjo Bamba, a fait observer que « pour le Burkina Faso, il y a 55% de la richesse que le pays créé par rapport au commerce international, alors que pour le Mali, c’est de l’ordre de 50,2% et le Niger 27% ».

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, représentent en termes de relations économiques 21,3% du commerce au sein de l’espace Cedeao. Au niveau du commerce intra régional, il indiquera que les importations de ces trois pays pèsent pour 41,3% alors que leurs exportations ne représentent que 9,7%.

Ces données montrent que les pays de l’AES « vendent très peu aux autres pays », mais importent beaucoup des autres États de l’espace Cedeao, a-t-il fait remarquer.  Par ailleurs, au niveau des échanges intra-communautaires dans l’espace Uemoa, ils importent globalement des autres pays pour près de 69,8%.

N’Galadjo Bamba, expert économiste

Interdépendances économiques

Selon M. Bamba, ces trois pays vendent à hauteur de 18,1% dans l’espace l’Uemoa, d’où « ils sont fortement dépendants des autres pays de l’Union ». Leurs principaux fournisseurs sont la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Sénégal.

Les pays fournisseurs leur vendent essentiellement du pétrole, de l’énergie électrique, le clinker pour le ciment, les préparations alimentaires et du savon. En retour, ces trois pays vendent à la Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Sénégal du bétail, des céréales, des légumes (oignons, tomates) et de l’or sous forme brute.

Leur solde commercial ressort un montant « structurellement déficitaire ». De 2018 à 2022, le déficit moyen représentait pour les pays de l’AES 429 milliards Fcfa par an.  Quant aux importations de ces trois pays, en provenance de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, elles étaient estimées à près de 64%.

Le Burkina Faso et le Mali écoulent leurs produits vers les pays de l’Uemoa à hauteur de 63,4%. Sur l’ensemble de leurs clients, la Côte d’Ivoire, elle seule, représente en tant que fournisseur 59%. Par conséquent, ils constituent un marché important pour l’Etat ivoirien.

Pour le Togo, les pays de l’AES représentent 17,4% en termes d’échanges. Mais, la Côte d’Ivoire et le Togo réunis, représentent 76,4% de leurs échanges intra-communautaires. Au regard des données, le Mali importe le plus de la Côte d’Ivoire (39,95%) et du Sénégal (46,85%), soit 86,8% de son commerce intra régional. Le Niger importe de la Côte d’Ivoire à hauteur de 31,4% et du Togo 23,65%, soit plus de 50% de leurs échanges régionaux.

Le ministre Sidi Touré

Intégration régionale

Selon le dernier recensement de la population ivoirienne, consolidé en 2021, les Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire sont estimés 4,564 millions de ressortissants contre 1,108 millions pour les Maliens, tandis que les Nigériens représentent 221.338 personnes dans le pays.

Évoquant les derniers rapports de la Bceao, N’Galadjo Bamba a fait observer que concernant les mouvements des capitaux au sein de l’Uemoa, « on remarque que vers la Côte d’Ivoire, les premiers investissements directs étrangers proviennent essentiellement de ces trois pays » de l’AES.

« Autrement dit, les opérateurs dans ces trois pays sont en train de désinvestir pour venir investir en Côte d’Ivoire », première puissance économique de l’Uemoa, a-t-il renseigné, avant d’ajouter que dans un tel contexte, cela pourrait accroître le chômage.

Les Etats de l’AES envisagent de créer leur monnaie sous prétexte qu’ils ont beaucoup d’or dans leur sous-sol pour garantir leur devise. Toutefois, « l’or du sous-sol n’a jamais garanti la monnaie d’un pays », a prévenu M. Bamba, soutenant qu’un pays comme le Pérou aurait eu les meilleures monnaies.

Il a noté qu’il y a l’or monétaire et l’or industriel. En outre, pour que l’or devienne un élément de garantie de la monnaie, la banque centrale doit stocker cela, or le coût de surveillance est très onéreux, ce qui a fait que la connexion entre l’or et le dollar a été cassée en 1971.

Le ministre ivoirien des Ressources animales et halieutiques, Sidi Touré, PCA du CEP, a déclaré que les acquis économiques des ces trois pays sont « aujourd’hui menacés par des régimes militaires » qui ont annoncé la création de l’AES et leur retrait de la Cedeao le 28 janvier 2024.

AP/APA

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