Coups d’État en série : mais pourquoi la démocratie est-elle si fragile en Afrique ?

Entretien avec Ousmane N’Diaye.

Atlantico : Un coup d’Etat a renversé le pouvoir au Niger. A quel point peut-on estimer que la démocratie en Afrique est fragile ? 

Ousmane Ndiaye est rédacteur en chef Afrique de la chaîne TV5 Monde depuis juin 2017. Éditorialiste, il tient une chronique internationale sur France Info. En France, Ousmane Ndiaye a été responsable Afrique de l’hebdomadaire Courrier International, correspondant au Mali, au Sénégal pour plusieurs médias (TV5, Le Monde, APIC, ATS), chroniqueur sur I-Télé (Le Monde nous regarde), éditorialiste pour France Ô (L’Agora) et reporter à Respect Magazine. Au Sénégal, Ousmane Ndiaye a travaillé pour la presse nationale. Il a été notamment reporter pour les journaux Le Quotidien et L’Événement du Soir et La Nouvelle.

Ousmane Ndiaye : Les démocraties en Afrique sont d’abord des processus en cours. Nous ne sommes pas, dans la plupart des pays de l’espace francophone, dans des démocraties mais dans des pays en voie de démocratisation. Il y a des préalables à la démocratie, à commencer par la séparation des pouvoir,  qui ne sont pas acquis dans les pays africains. On voit que dans la plupart des pays, la justice est et sous l’influence du politique. Nous sommes plus proches de ce que certains appellent démocratures. Certains pays sont évidemment plus avancés que d’autres : par exemple  le Sénégal a réglé, en grande partie, la question électorale, les questions de fichiers d’électeurs,, de vérification des scrutins,  il y a un code électoral consensuel, l’administration sait organiser des élections, il y a une expérience d’alternance politique réussie, etc. Par contre, vous prenez la question de la justice, elle est totalement inféodée à l’exécutif.

Sur les 486 coups d’État réussis ou ratés depuis 1950, 214 – dont 106 réussis – ont eu lieu en Afrique, la région la plus touchée, selon les données de Jonathan Powell et Clayton Thyne. Une cinquantaine ont eu lieu sur les 20 dernières années. Comment expliquer la fragilité des pays africains ?

Ousmane Ndiaye : Le lien entre coup d’État et démocratie n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît. Ce que l’on appelle souvent démocratie en Afrique est en réalité une démocratie de procédure électorale, mettant davantage l’accent sur l’organisation d’élections selon certaines normes plutôt que sur l’inclusion véritable. Par exemple, au Mali, des élections sont organisées dans lesquelles une partie importante du pays, comme le nord, ne participe pas, même si cette région est particulièrement sujette aux problèmes. De même, au Burkina Faso, le président a été élu par seulement un peu plus d’un million de personnes sur une population d’environ 22 millions, ce qui soulève une crise de la participation en Afrique pire qu’en Occident. Donc la légitimité des dirigeants issue des urnes est très faible. Cela se combine avec la désillusion des résultats des grandes conférences nationales.

Il faut pour pouvoir comprendre la crise démocratique en cours resituer les événements dans leur contexte. Cette crise est le résultat de processus démocratiques relativement jeunes, initiés dans les années 90 par la vague conférences nationales qui ont eu lieu dans de nombreux pays qui avaient connu des remous ou des coups d’état et où les forces de la société civile se sont organisées pour renverser les régimes de parti unique et instaurer des gouvernements démocratiques. Cela a été le cas au Mali ou au Niger par exemple. Cela a permis aux premiers civils d’arriver au pouvoir par des élections ouvertes.  Mais que s’est il passé après ?

Ces mouvements démocratiques ont permis à certains dirigeants d’accéder au pouvoir, mais leur gestion s’est révélée désastreuse, marquée par l’absence de démocratie, d’inclusion  et de transparence dans la gouvernance. Ces échecs ont conduit à la popularité des coups d’État en Afrique, en raison de la faillite des mouvements démocratiques et de leurs leaders.

Il est crucial de reconnaître que l’échec des mouvements démocratiques en Afrique a créé une méfiance envers la démocratie dans l’opinion publique. On a souvent eu affaire à des démocraties de façade qui respectent les procédures électorales, mais qui sont en réalité peu inclusives.

Prenons l’exemple du Niger, qui est d’actualité. Avant les années 90, le pays était dirigé par un régime militaire depuis 1974. La conférence nationale a ouvert la voie à des élections démocratiques et a permis l’arrivée du premier président démocratiquement élu,  Mahamane Ousmane. Cependant, une fois au pouvoir,il a été confronté à des difficultés de gouvernance, n’étant pas du même bord que son Premier ministre, cela a entraîné des crises politiques et une instabilité qui ont finalement conduit à un coup d’État. Mais ce coup d’état a été accueilli comme une libération tant la situation était dans l’impasse. Toujours au Niger, Mamadou Tandja a aussi voulu se maintenir au pouvoir, au mépris de la constitution, entraînant une crise politique. Pour en sortir, l’armée organise un coup d’Etat et des élections dans la foulée. Le président actuel Bazoum et son parti sont arrivés au pouvoir par cette transition.  La situation est si complexe que  les citoyens ont l’impression que les militaires valent mieux que les civils. Aux origines de la situation actuelle, il y a un grand désenchantement du résultat des mouvements démocratiques..

D’autre part, des opposants historiques, qui ont lutté pour la démocratie et ont finalement accédé au pouvoir dans de nombreux pays, mais ont souvent déçu en instaurant des régimes autoritaires et répressifs là où on pensait les voir ouvrir le pouvoir. Par exemple, Alpha Condé en Guinée était celui qui initialement menait la lutte contre les militaires, était soutenu par la communauté internationale, etc.  Même chose avec Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire qui s’est accroché au pouvoir au-delà de son mandat initial.

Ces déceptions issues des mouvements démocratiques et de l’arrivée au pouvoir des opposants historiques ont contribué à alimenter le désenchantement de la population envers la démocratie. Dans certains cas, cela a créé une tentation pour des régimes militaires puissants qui présentent une alternative au pouvoir civil, bien que les militaires aient souvent été impliqués dans des coups d’État et des régimes autoritaires dans le passé.

Mais qu’est ce qui explique justement que, y compris chez des militants de la démocratie, une fois au pouvoir, ça se traduise par des régimes autoritaires. Est-ce un problème de culture démocratique, un problème de corruption ?

Ousmane Ndiaye : C’est une excellente question car on ne s’est jamais vraiment penché sur la déroute démocratique, c’est-à-dire ces porteurs de rêve démocratique qui accèdent au pouvoir pour finalement se transformer en cauchemar.

Il est difficile de cerner les raisons exactes, mais nous pouvons avancer quelques pistes. D’abord, il semble que les projets démocratiques aient manqué d’une vision à long terme. Ces mouvements se sont davantage concentrés sur la conquête du pouvoir en construisant des appareils politiques et des réseaux, plutôt que sur le développement d’un projet de société, d’un modèle d’État équilibré. Ils n’ont pas suffisamment réfléchi aux défis qui se posent une fois au pouvoir, et ces questions cruciales n’ont pas été envisagées sérieusement lors de leur ascension vers la démocratie.

Leur expertise dans la conquête du pouvoir a été forgée dans la clandestinité et face à la répression, mais ils ont négligé de construire un projet démocratique solide en profondeur. Ainsi, le discours démocratique qu’ils ont porté semblait plutôt être un instrument de conquête du pouvoir qu’une véritable croyance en un projet démocratique transformateur de la société.

Il est essentiel de reconnaître cette déconnexion entre les objectifs de conquête du pouvoir et les aspirations à une démocratie sincère et radicale. Une telle compréhension pourrait permettre de mieux appréhender les écueils rencontrés par ces mouvements une fois arrivés au pouvoir et d’envisager des solutions pour bâtir des sociétés véritablement démocratiques et équilibrées.

Est-ce que le modèle de démocratie libérale, promu par l’Occident, est véritablement adapté à la réalité de l’Afrique ? Il se peut que ce modèle ne soit pas parfaitement ajusté aux attentes de la population et à l’évolution culturelle du continent ?

Ousmane Ndiaye : Je pense effectivement que l’une des raisons de la déroute démocratique en Afrique réside dans l’inadéquation du modèle de démocratie libérale importé de l’Occident. Les partis politiques africains qui ont porté la démocratisation ont souvent adopté des cultures politiques influencées par des idéologies étrangères, telles que  le communisme ou le socialisme, plutôt que de s’appuyer sur les valeurs et la trajectoire historique démocratique africaine. Les pays africains sont partis du référentiel occidental.

Or la démocratie n’est pas une invention occidentale, car l’Afrique a également connu des sociétés démocratiques avant la colonisation. Cependant, les projets politiques en Afrique ont souvent cherché à reproduire le modèle occidental, en se référant aux expériences de l’Union soviétique, de la Chine ou de la Révolution française. On a peu réfléchi à un projet démocratique ancré dans les valeurs africaines.

Il serait bon de relier le concept de démocratie à la trajectoire historique africaine plutôt que de le calquer sur celui de l’Occident. D’ailleurs, même en Occident, la démocratie traverse des crises avec des contestations du système électoral et des valeurs démocratiques. En Europe, la démocratie traite aujourd’hui beaucoup  des questions sociétales comme le mariage pour tous et les droits des minorités. Les normes sociales imposées par l’Occident sont souvent mal acceptées en Afrique car aux antipodes du contrat social en Afrique et entraînent un rejet violent de ces modèles.

En Afrique, ce modèle occidental de démocratie peut être perçu comme une forme de néocolonialisme, car il semble imposer un modèle politique, économique et de société étranger aux valeurs et à la culture africaines.

De plus, au niveau mondial, la démocratie libérale est remise en question, ce qui a des répercussions sur le continent africain. Certains pays, comme la Russie de Poutine, instrumentalisent cette remise en question pour s’opposer à la démocratie occidentale en Afrique. Ils proposent un contre-modèle de coopération sans visée de transmission des valeurs, ce qui renforce les tensions démocratiques.

Enfin, une partie de l’opinion publique africaine en a assez de la domination symbolique exercée par d’anciennes puissances coloniales telles que la France. Cela contribue également aux tensions et aux défis auxquels fait face la démocratie en Afrique.

Est-ce que l’importance de la communauté en Afrique, contrairement à l’Europe, joue contre la démocratie ?

Ousmane Ndiaye :Je ne pense pas qu’il y ait une opposition entre la communauté et la démocratie. Au contraire, la démocratie peut s’appuyer sur des procédures de consultation et des formes d’organisation communautaire. En Afrique, la notion de communauté est très forte et elle devrait être considérée comme l’un des leviers de la démocratie.

 Contrairement à certaines tendances en Europe, où l’on observe une démocratie individualisée où les droits individuels priment sur tout le reste, en Afrique, l’intérêt communautaire et collectif est souvent mis en avant mais ce devrait être un avantage pour l’Afrique d’avoir cet attachement au collectif. Le fait que le collectif l’emporte parfois sur l’individuel peut être bénéfique pour la construction démocratique. Plutôt que d’opposer la communauté à la démocratie, il serait préférable de voir comment ces deux éléments peuvent se renforcer mutuellement dans le contexte africain.

Il est essentiel que l’Afrique développe ses propres formes de démocratie en prenant en compte ses spécificités culturelles et sociales. En reconnaissant la valeur de la communauté et en intégrant les valeurs démocratiques, on peut favoriser un processus démocratique qui respecte les besoins et les aspirations des populations africaines.

Pourquoi, alors qu’il y a des éléments qui pourraient la voir grandir et une aspiration des peuples, la démocratie n’arrive pas à s’installer ?

Ousmane Ndiaye : Une des raisons de la déroute démocratique en Afrique réside dans la rupture coloniale, qui a stoppé net les modèles de démocratie préexistants sur le continent depuis des siècles. La colonisation a imposé des formes d’organisation occidentales, effaçant ainsi les anciens corpus de valeurs et de droits propres à l’Afrique. Après l’indépendance, les Africains n’ont pas fait l’effort de recoller à leur propre histoire et de reconstruire les États en prenant en compte leurs spécificités culturelles.

Le problème réside dans le fait que les États africains post-coloniaux ont souvent maintenu les structures de l’État colonial sans les remettre en question, en changeant les têtes mais pas les appareils, les rendant ainsi inadaptés au contexte actuel. Ces formes d’État inopérantes sont calquées sur des modèles étrangers, comme la France, dans le cas du Sénégal par exemple, ce qui crée un décalage entre ces institutions et la réalité africaine, avec une jeunesse qui ne se reconnaît pas dans ce type d’organisation.

Y-a-t-il aussi une question d’éducation ?

Ousmane Ndiaye : Un véritable contrat social et projet démocratique doit traduire un consensus commun de la société, mais cela devient difficile lorsque la majorité de la population est analphabète et n’a pas accès à l’écrit. Les démocraties écrites créent un écart entre ceux qui connaissent leurs droits et devoirs et ceux qui ne peuvent les comprendre en raison de leur illettrisme. C’est impossible de comprendre la notion de constitution ou la logique du droit.

Cette exclusion de larges franges de la société crée des contradictions et alimente les protestations actuelles. Pour construire une démocratie inclusive en Afrique, il est nécessaire de repenser les modèles institutionnels et de favoriser une démocratie qui tient compte des réalités culturelles, sociales et éducatives du continent. Une démocratie des élites ne peut répondre aux attentes de la majorité de la population, et il est essentiel de créer un projet démocratique qui soit véritablement en phase avec les aspirations et les besoins de tous les citoyens africains.

Quid des questions ethniques ou cultuelles ?

Ousmane Ndiaye : En l’absence d’un projet démocratique réel, de nombreux pouvoirs en Afrique ont recours à l’instrumentalisation de la question ethnique pour asseoir leur domination et maintenir leur pouvoir. Certains États ont été organisés autour de l’armée et de l’accaparement des ressources au profit d’un groupe ethnique spécifique, créant ainsi des formes d’État ethniques très dangereuses. Ces constructions d’États ethniques ne sont pas le résultat de différences entre les populations, mais plutôt d’une stratégie politique visant à conserver le pouvoir.

Il convient de faire preuve de prudence lorsque l’on parle de conflits ethniques en Afrique, car bien souvent, ces conflits trouvent leur origine dans des enjeux de pouvoir et de politique, et non dans des différences ethniques intrinsèques. Les intérêts politiques ont tendance à se cristalliser autour des appartenances ethniques, créant ainsi des rapports de force et des dynamiques de survie.

Ces formes d’État ethniques représentent un problème majeur pour les États contemporains en Afrique, en particulier en Afrique centrale, et doivent être résolues. Tant que nous ne sortirons pas de ces modes ethniques de gestion du pouvoir, l’Afrique continuera de faire face à des défis démocratiques majeurs.

Il est essentiel de briser ces mécanismes d’instrumentalisation ethnique et de promouvoir une véritable démocratie inclusive, basée sur des projets politiques solides et un consensus commun, afin de créer des États démocratiques et stables en Afrique.

Pour remédier à ces problèmes, il est essentiel de promouvoir une démocratie réelle et inclusive, où les procédures électorales sont justes et transparentes, mais surtout où les valeurs démocratiques sont intégrées et respectées à tous les niveaux de la gouvernance. Une telle démocratie devrait être fondée sur des projets politiques solides, favorisant l’inclusion de toutes les voix et cultures au sein de la société africaine. Cela permettrait de briser les schémas d’ethnicisation du pouvoir et de construire des États démocratiques qui répondent véritablement aux besoins et aspirations des populations africaines.

Advertisement

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici