A quelques mois du 80ème anniversaire du massacre prémédité de Thiaroye au Sénégal, le ministère des armées annonce enfin que la mention « Mort pour la France » va être octroyée aux victimes, tous anciens prisonniers de guerre originaires d’Afrique noire. Mais rien n’a été officialisé. Serait-ce une énième reculade ? Que valent la vie, la mort et l’honneur d’un soldat africain ?

A la demande du directeur de Cabinet de l’Elysée, j’ai été reçue le 18 avril 2023 par deux conseillers de la Secrétaire d’Etat, Patricia Mirallès, qui ont refusé la présence de notre avocat. A l’issue de cet entretien, j’ai pu annoncer à Biram Senghor que son père, M’Bap Senghor, allait enfin être reconnu « Mort pour la France », mention qu’il réclame depuis plus d’un demi-siècle.

Le père de Biram Senghor, M’Bap Senghor, tué le 1er décembre 1944 après 4 années de captivité en France.

J’ai également appris que je pourrais me rendre au service historique de la Défense (SHD) avec le laboratoire spécialisé que j’avais contacté, afin de procéder à la lecture du motif, caviardé à tort, de la sanction infligée à un officier particulièrement compromis. Peut-être que ce motif ne révèlera aucune information importante, mais il y a lieu de penser que cet officier a outrepassé les ordres donnés en faisant venir des automitrailleuses commandées par un lieutenant de vaisseau considéré comme habile aux tirs, en ordonnant de tuer les hommes rassemblés sur l’esplanade du camp de Thiaroye et dans les baraques et d’achever les blessés à l’hôpital. Le rapporteur public du Conseil d’Etat, Alexandre Lallet, avait mentionné, dans ses conclusions du 16 septembre 2019 : « Par conséquent, la description des faits reprochés au lieutenant-colonel A, si elle n’avait pas été occultée, aurait été à notre avis communicable et l’administration pourrait accepter que soit déployé un dispositif technique de révélation des mentions originales, sans qu’on puisse l’y contraindre juridiquement ». N’est-il pas important et indispensable que les descendants sachent pourquoi cet officier a été sanctionné?

Ce 18 avril, j’ai su également que le gouvernement réfléchissait à un procédé de réparation pour les descendants alors que le Conseil d’Etat avait rejeté, le 5 avril 2023, le pourvoi de Biram Senghor concernant le remboursement des sommes spoliées au prétexte qu’il fallait appliquer la loi de 1831 sur la déchéance des créances. Biram Senghor aurait dû faire la demande avant 1949 sauf que la famille a su officiellement le décès en 1953. Un recours devant la CEDH est inévitable.

Des paroles et après…

C’est le 21 juin que je devais me rendre au SHD pour tenter de lire sous le caviardage avec le laboratoire visité préalablement par des membres du ministère des armées. Mais cette opération a été reportée, le ministère arguant procéder à une instruction complémentaire. Si je ne dois voir que le motif, ce n’est pas compliqué de mettre un cache sur la nature de la punition.

Archive caviardée

Deux mois après les grandes annonces, le ministère des armées est devenu à nouveau muet et j’ai l’impression de revivre la même mascarade qu’en 2014. Qui fait obstruction à la manifestation de la vérité? Qui, au sein du ministère, possède autant d’influence pour contrer des décisions politiques bien tardives ?

La mascarade honteuse du soixante-dixième anniversaire

En septembre 2014, j’avais été reçue à ce même hôtel de Brienne par le conseiller mémoire du ministre Le Drian, alors ministre de la Défense qui avait confirmé les conclusions de ma recherche sur le massacre, que les victimes n’étaient pas enterrées dans les tombes du cimetière et, qu’après le discours du président Hollande à Thiaroye le 30 novembre 2014, le procès en révision devrait aboutir pour innocenter les 34 condamnés pour ce crime de rébellion armée qu’ils n’ont pas commis. Raison pour laquelle j’ai été reçue dans la foulée par un conseiller de la Garde des Sceaux, Christiane Taubira. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Le ministère de la Justice m’a adressé une fin de non recevoir au prétexte que la Cour suprême du Sénégal pourrait être compétente. Comment et pourquoi un directeur de cabinet s’autorise à écrire de telles inepties? Christiane Taubira, que j’ai interpellée lors de la panthéonisation de Germaine Tillion, m’a assurée qu’elle n’avait pas été informée de ma démarche.

La Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) s’est chargée de torpiller les recherches avec trois panneaux d’exposition – visibles seulement en Afrique subsaharienne – qui réitèrent le récit officiel mensonger, parfois en pire, et nous invitent à surseoir à toute nouvelle analyse scientifique.

Deux mois après les grandes annonces, le ministère des armées est devenu à nouveau muet et j’ai l’impression de revivre la même mascarade qu’en 2014. Qui fait obstruction à la manifestation de la vérité? Qui, au sein du ministère, possède autant d’influence pour contrer des décisions politiques bien tardives ?

La mascarade honteuse du soixante-dixième anniversaire

En septembre 2014, j’avais été reçue à ce même hôtel de Brienne par le conseiller mémoire du ministre Le Drian, alors ministre de la Défense qui avait confirmé les conclusions de ma recherche sur le massacre, que les victimes n’étaient pas enterrées dans les tombes du cimetière et, qu’après le discours du président Hollande à Thiaroye le 30 novembre 2014, le procès en révision devrait aboutir pour innocenter les 34 condamnés pour ce crime de rébellion armée qu’ils n’ont pas commis. Raison pour laquelle j’ai été reçue dans la foulée par un conseiller de la Garde des Sceaux, Christiane Taubira. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Le ministère de la Justice m’a adressé une fin de non recevoir au prétexte que la Cour suprême du Sénégal pourrait être compétente. Comment et pourquoi un directeur de cabinet s’autorise à écrire de telles inepties? Christiane Taubira, que j’ai interpellée lors de la panthéonisation de Germaine Tillion, m’a assurée qu’elle n’avait pas été informée de ma démarche.

La Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) s’est chargée de torpiller les recherches avec trois panneaux d’exposition – visibles seulement en Afrique subsaharienne – qui réitèrent le récit officiel mensonger, parfois en pire, et nous invitent à surseoir à toute nouvelle analyse scientifique.

Quant au discours du président Hollande truffé d’erreurs historiques, seule la reconnaissance que les hommes de Thiaroye n’avaient pas perçu leur dû a été actée. Les deux présidents ont gravé sur le mausolée du cimetière de Thiaroye une répression sanglante sous entendu avec l’existence d’une mutinerie ou d’une rébellion armée.

Reconnaissance du massacre

Alors que le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian a reconnu, en 2021, la présence de fosses communes, l’Elysée parle désormais de massacre et le président Macky Sall, lors de son discours pour honorer l’arrivée des neuf tirailleurs à Dakar, le 29 avril 2023, qualifie ce qui s’est passé au camp de Thiaroye « d’exécutions sommaires ».

C’est au tour du ministère des Affaires étrangères de solliciter une rencontre avec le cabinet Bourdon qui avait alerté les ministères concernés. Notre avocat au conseil, Maître Pinatel et moi-même, faisions également partie de cette délégation reçue le 30 juin 2023 – l’agenda du cabinet Bourdon ne lui a pas permis d’être présent – pour évoquer les enjeux mémoriels autour de ce massacre.

Il était important de clarifier l’ignominie et mettre en exergue le mensonge d’Etat réitéré depuis tant d’années avec les obstructions à la manifestation de vérité sur ce crime de masse, possible crime contre l’humanité, qui restera impuni du fait de l’amnistie de 1947. Cette affaire est considérée comme importante au plus haut niveau de l’Etat et devrait être débattue en réunion interministérielle sans oublier, je l’espère, le ministère de la Justice pour le procès en révision. Il a été question de l’exhumation des corps des fosses communes qui, d’après les conseillers dont le sous-directeur d’Afrique occidentale, est du ressort du président Macky Sall.

Cartographie du lieu du massacre de Thiaroye, Yves Monteil. Tous droits réservés

Maître Pinatel a pu faire état des procédures passées et à venir. Quant à moi, j’ai insisté sur l’urgence de l’octroi de la mention « Mort pour la France » avec la remise d’une liste d’à peine dix noms. Les listes des victimes et des rapatriés que je suppose existantes, ne sont pas consultables. Si la diminution du nombre de rapatriés correspond au bilan des victimes, ce serait plus de 300 morts et non 35 comme officiellement annoncé.

Combien de « non rentrés » comme M’Bap Senghor ont été ensevelis dans les fosses communes? Si sa veuve puis son fils n’avaient pas dérangé les autorités, sa vie et sa mort ne valaient donc rien.

Que valent la vie, la mort et l’honneur de ces soldats noirs?

Lors de la rencontre au ministère des armées, il a été question également des plaques du « Tata » de Chasselay inaugurées par Geneviève Darrieussecq le 27 janvier 2022.

Plaques inaugurées au ‘Tata’ de Chasselay le 27 janvier 2022 © Armelle Mabon

Je souhaitais échanger sur le libellé des plaques qui n’est pas conforme à la réglementation sur les nécropoles nationales à moins de prouver que les disparus y sont bien inhumés. Le conseiller a préféré orienter la discussion sur la fameuse note aux rédactions qui mentionne que l’identification des 25 tirailleurs a été faite grâce à des recherches génétiques, recherches qui n’ont pas existé. D’après lui, le chargé de communication n’avait pas sollicité la moindre validation et avait quitté ses fonctions en emmenant les documents. Je ne peux croire à cette explication qui me heurte car diffamatoire. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui  demander pourquoi il n’avait pas saisi la justice conformément à l’article 40 du Code procédure pénale : « Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ». La CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) a donné un avis favorable pour la transmission des documents relatifs à la rédaction et à la validation de cette note aux rédactions alors que le ministère n’a pas répondu. Je vais donc saisir le tribunal administratif afin d’obtenir ces documents.

Que ce soit pour Thiaroye ou pour les plaques de Chasselay, le ministère des armées affiche une désinvolture et une indécence comme si l’honneur de ces soldats ne valait pas l’once d’une probité, d’un courage, d’une responsabilisation dans les décisions. Nous pouvons parler de racisme d’Etat.

A ceux qui s’arc-boutent sur un tas de mensonges, qu’ils soient rassurés. L’octroi de la mention « Mort pour la France », l’indispensable réparation aux descendants, l’exhumation des corps, le procès en révision seront bien perçus en France, chez nos voisins et plus encore en Afrique subsaharienne. Comme le disait feu le général Bach, pour l’honneur de l’Armée il faut dire ce qui s’est passé. Quant à l’honneur de ces soldats massacrés, condamnés à tort, spoliés, je me permets d’espérer que pour le quatre-vingtième anniversaire du massacre de Thiaroye, les pouvoirs publics auront retrouvé le sens de la décence et du courage. La vie et la mort de ces hommes, les combats de leur famille méritent considération et justice.

Armelle MABON, maître de conférences à l’Université Bretagne Sud
Le blog de Armelle MABON
https://youtu.be/CSejHs3QY5c
Le 1er décembre 1944, des dizaines de soldats africains appelés « tirailleurs » sont exécutés par l’armée française dans le camp de Thiaroye, au Sénégal. Ces hommes, qui ont combattu pour la France lors de la guerre et anciens prisonniers des nazis, réclamaient le paiement de leur solde. Selon la version officielle, la répression fait suite à une mutinerie. Une thèse réfutée par l’historienne Armelle Mabon, maître de conférences à l’Université Bretagne Sud. Elle dénonce un mensonge d’Etat et un crime de masse prémédité. Elle revient sur ce massacre camouflé pendant plus de soixante-dix ans.
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