Le fondateur ultranationaliste du groupe paramilitaire Wagner, âgé de 62 ans, veut renverser le commandement militaire russe. Avant d’être l’homme des basses œuvres du Kremlin, celui qu’on surnomme le « cuisinier de Poutine » a passé neuf ans en prison et débuté dans la restauration.

 est « sans doute l’armée la plus expérimentée du monde aujourd’hui », vantait, en janvier dernier, Evgueni Prigojine dans une vidéo. Les troupes de son groupe de mercenaires venaient alors de prendre la ville ukrainienne de Soledar, offrant à Moscou sa première conquête territoriale depuis l’été 2022.

Depuis que Poutine avait décidé, en février 2022, de lancer une guerre contre l’Ukraine, Wagner avait repris du service dans ce territoire voisin de la Russie.

Six mois après cette vidéo, c’est le même Prigojine qui mène, avec son groupe paramilitaire, la rébellion en Russie. Vendredi 23 juin, il a appelé à renverser le commandement militaire du pays, se disant « prêt à mourir » avec ses 25 000 hommes pour « libérer le peuple russe ».

Depuis que Poutine avait décidé, en février 2022, de lancer une guerre contre l’Ukraine, Wagner avait repris du service dans ce territoire voisin de la Russie.

Six mois après cette vidéo, c’est le même Prigojine qui mène, avec son groupe paramilitaire, la rébellion en Russie. Vendredi 23 juin, il a appelé à renverser le commandement militaire du pays, se disant « prêt à mourir » avec ses 25 000 hommes pour « libérer le peuple russe ».

Prigojine dans une de ses vidéos diffusées samedi 24 juin depuis Rostov. © Handout / TELEGRAM/ @concordgroup_official / AFP

Samedi matin, à l’aube, il s’est affiché, dans une vidéo diffusée sur la messagerie Telegram, au quartier général de l’armée russe, dans la ville de Rostov, centre clé pour l’assaut russe contre l’Ukraine. Là-bas, il a affirmé qu’un « grand nombre de territoires » conquis en Ukraine étaient « perdus », et que l’armée russe perdait « jusqu’à 1 000 hommes par jour ».

Cela fait des mois que le fondateur du groupe Wagner enchaîne ouvertement, sur les réseaux sociaux, les critiques à l’égard des généraux qui conduisent l’armée russe de défaite en défaite. « Son influence augmente à mesure que la guerre menée par Moscou s’essouffle », remarquait le Washington Post à l’automne dernier.

Cette mise en cause n’était sans doute pas dénuée d’arrière-pensées : selon un rapport du renseignement américain cité par le quotidien états-unien, Evgueni Prigojine se serait plaint que le ministère de la défense s’appuyait trop sur Wagner et ne donnait pas assez de moyens à ses mercenaires pour remplir leur mission. Les services secrets américains le soupçonnent même d’avoir fait diffuser, via des faux comptes sur les réseaux sociaux, une vidéo montrant ses mercenaires affamés et manquant de munitions pour mieux faire pression sur le Kremlin (lire l’article de Matthieu Suc).

L’épisode illustre le culot de l’homme d’affaires de 62 ans, dont l’ascension a été fulgurante après neuf ans derrière les barreaux dans les années 1980 et des débuts comme vendeur de hotdogs.

Un truand qui a fait fortune dans la restauration

Evgueni Prigojine est né en 1961 à Saint-Pétersbourg. Son père est mort alors qu’il était encore enfant, sa mère travaillait dans un hôpital. Enfant, il est scolarisé dans une académie sportive, où il pratique le ski de fond à outrance. Puis il tombe dans le banditisme.

Avec une petite bande, il enchaîne les vols, le proxénétisme et les violences diverses (lire cette enquête du site pétersbourgeois Rosbalt et celle-ci du site d’investigation Meduza). En 1981, il est condamné à une peine de treize ans de prison. Il en sort finalement en 1990 et retourne à Saint-Pétersbourg. L’Union soviétique vit alors ses derniers moments. Âgé de 29 ans, il saisit toutes les possibilités offertes par l’ère post-soviétique et le capitalisme débridé sous Boris Eltsine.

Il commence par vendre des hotdogs, en préparant lui-même sa moutarde dans la cuisine de l’appartement familial, rapporte le Guardian, qui lui a consacré en février un portrait, en rencontrant nombre de personnes qui l’ont côtoyé au fil des années. « On gagnait 1 000 dollars par mois, ce qui faisait une vraie montagne de billets en roubles. Ma mère arrivait à peine à les compter », se souvenait Prigojine dans l’une de ses rares interviews, accordée en 2011 à un site de Saint-Pétersbourg.

Mais Prigojine a de plus grandes ambitions. Rapidement, il se transforme en homme d’affaires. Il prend d’abord des parts dans une chaîne de restauration rapide, puis ouvre, en 1995, le premier restaurant de luxe à Saint-Pétersbourg, la Vieille Douane, qui devient rapidement une adresse incontournable et gastronomique. Il lance aussi le New Island, une péniche qu’il transforme en restaurant.

À l’époque, pour bâtir son réseau, Prigojine passe sous silence ses neuf années en prison et use de son charme et d’un certain bagout. Son établissement est fréquenté par des stars de la chanson, des hommes d’affaires, des politiques. Le maire de Saint-Pétersbourg y vient parfois, accompagné de son adjoint, chargé du développement économique : un certain Vladimir Poutine.

Plus tard, devenu président de la Fédération de Russie, celui-ci y invitera les chefs d’État étrangers, de Jacques Chirac à Georges W. Bush. Surtout, Prigojine décrochera de grands contrats avec l’État : restauration dans les écoles (notamment 225 millions d’euros en 2012 pour fournir les cantines des écoles de Moscou), les collectivités locales, pour le Kremlin et l’armée russe (avec un budget très confortable, évalué à plus de 1 milliard d’euros par an). C’est ce qui lui vaudra son surnom de « cuisinier de Poutine ».

Pour Kimberly Marten, chercheuse à la Columbia University, « les business de Prigojine au début des années 1990 n’auraient pas pu avoir lieu sans la connaissance et le soutien de Poutine ». « Prigojine se serait lié d’amitié avec l’un des gardes du corps de Poutine, Roman Tsepov, qui était également impliqué dans la sécurité des organisations criminelles locales », assure l’universitaire. Mais aucune preuve matérielle n’a pu établir une telle proximité à cette époque. Officiellement, la rencontre entre les deux hommes remonte donc à la fin des années 1990, lorsque Poutine a découvert le restaurant de luxe de Prigojine.

La création du groupe Wagner

Parallèlement, d’autres intérêts se jouent dans les arrière-cuisines. L’année charnière 2014 confère à l’ancien vendeur de hotdogs un rôle bien différent. À l’époque, Vladimir Poutine annexe la Crimée et lance une intervention dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Il a besoin de s’appuyer discrètement sur des groupes paramilitaires. Si la loi russe interdit les sociétés militaires privées, elle tolère des compagnies de sécurité équipées comme des armées. Le Kremlin s’est engouffré dans cette zone grise juridique. Wagner, fondé en 2014 par Prigojine, devient rapidement le plus important de ces groupes paramilitaires.

Au Guardian, un ancien fonctionnaire du ministère de la défense avait donné son sentiment sur cette bascule :  « À mon avis, Prigojine a lancé son idée devant Poutine, et celui-ci a accepté – c’est comme ça que ça marche. […] Il est comme un chien renifleur avec l’argent. »

Il faut s’arrêter un instant sur le fonctionnement de Wagner, au cœur aujourd’hui de la rébellion en Russie. Ce groupe n’est pas tout à fait une société militaire privée comme les autres (lire l’article de François Bonnet). Il est plus proche d’une armée para-étatique. Et il n’a pas la taille du géant américain Blackwater (devenu Academi), qui a décroché en Irak et en Afghanistan des milliards de dollars de contrats avec l’armée américaine.

Les mercenaires Wagner sont des combattants envoyés sur les fronts les plus dangereux, une troupe fantôme qui se bat en coordination avec les commandements militaires russes. De nombreuses enquêtes faites par des journalistes russes ont, dès 2015, permis de suivre à la trace (grâce, entre autres, à ce qu’ils postent sur les réseaux sociaux) ces soldats-mercenaires sur les différents champs de bataille.

Vidéo de présentation faite par le groupe Wagner :

Généralement issus des forces spéciales ou du GRU (le renseignement militaire russe et les opérations clandestines), ces soldats sont bien souvent des ultranationalistes. « Nous avons besoin de gens qui mettent en première place les intérêts de notre patrie », annonce le site de Wagner. Après la Tchétchénie, où l’armée russe a multiplié les crimes de guerre, ils ont bataillé en Géorgie et en Ukraine.

En 2015, lorsque Poutine décide d’intervenir en Syrie pour apporter son soutien militaire au régime de Bachar el-Assad, c’est encore Wagner qui est envoyé sur place, pour combattre l’État islamique et reprendre des installations pétrolières ou gazières. Là-bas, certains de ces soldats ont commis exactions et crimes de guerre, comme l’ont documenté la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et Memorial. Sur une vidéo, on a ainsi pu voir des hommes de Wagner décapiter et démembrer un Syrien.

Les liens avec le Kremlin

Le recours à ces mercenaires présente un grand avantage pour le Kremlin : « Ils constituent l’un des principaux instruments de la “guerre hybride” qu’il mène à l’étranger », expliquait la chercheuse Marlène Laruelle dans une autre étude publiée par l’Institut français des relations internationales (Ifri). Le Kremlin « leur confie des tâches et peut ainsi nier de façon plausible toute implication directe de l’État ».

En clair : ils accomplissent dans l’ombre les basses œuvres du pouvoir russe sur différents théâtres d’opération. Ce qu’a nié, pendant des années, le Kremlin. Car, officiellement, Prigojine n’est qu’un prestataire ravitaillant l’armée. « Il travaille dans la restauration, c’est ça son métier », a balayé Vladimir Poutine lors d’une interview à la télévision autrichienne, il y a quelques années.

Prigojine (deuxième place), seul civil avec les plus hauts gradés russes qui reçoivent le 7 novembre 2018 le général libyen Haftar. Au milieu (avec les lunettes), le ministre russe de la défense, Choïgou. © (capture d’écran)

Au fil du temps cependant, les preuves sur les liens entre les mercenaires de Wagner, le Kremlin et le ministère russe de la défense se sont accumulées. D’abord à travers les témoignages d’anciens mercenaires du groupe.

Mais aussi grâce à deux photos, qui ont pulvérisé la version du Kremlin : elles montrent Prigojine là où il ne devrait pas être, à la table de réunions de haut niveau. Sur la première, datée d’octobre 2019, on le découvre à Sotchi, discutant avec des chefs d’État africains lors du premier sommet Russie-Afrique organisé par Vladimir Poutine. Sur la seconde, datée de novembre 2018, il apparaît au cœur du dossier libyen : il accompagne le ministre russe de la défense et les plus hauts gradés de l’armée russe dans les discussions, à Moscou, avec le général Khalifa Haftar et une délégation de l’Armée nationale libyenne (ANL) – alors que dans son compte-rendu, le ministère russe ne mentionnera pas sa présence…

Le financement de la « ferme à trolls »

Ces dernières années, l’ascension éclair d’Evgueni Prigojine et le développement de Wagner ne sont pas passés inaperçus. L’opposant Alexeï Navalny a publié une enquête sur les sociétés de l’homme d’affaires et l’a accusé de mener grand train grâce à des contrats obtenus de manière irrégulière auprès du ministère de la défense. Des journalistes russes ont aussi enquêté sur ses activités. Ces enquêtes se sont accompagnées de menaces et d’intimidations. Trois reporters sont morts en 2018 en Centrafrique, où ils s’étaient rendus pour enquêter sur les opérations du groupe Wagner. Prigojine a toujours nié toute implication dans ces assassinats, mais l’embuscade avait été soigneusement préparée, impliquant notamment un instructeur en sécurité russe lié à Wagner.

L’ascension phénoménale de l’ancien vendeur de hotdogs n’a pas non plus été du goût de tous dans les cercles du pouvoir. Avec le ministère de la défense, les tensions n’ont fait que s’accroître au fil des années.

Mais c’est une autre affaire qui a fait connaître Evgueni Prigojine. Avec ses subsides, il a financé la fameuse « ferme à trolls » de Saint-Pétersbourg qui, en 2016, a fait campagne en faveur de l’élection de Donald Trump. Créateur et dirigeant de l’Internet Research Agency (IRA), l’homme d’affaires en a fait l’un des principaux outils de désinformation, en Ukraine, en Europe et aux États-Unis (lire L’enquête de Mediapart).

Inculpé en 2018 par le procureur spécial Robert Mueller, chargé de l’enquête sur l’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine, il a nié tout lien avec ces activités et toute influence au Kremlin. Depuis, il est sous le coup de multiples sanctions américaines, pour son rôle à l’IRA mais aussi pour être le « dirigeant de fait » du groupe Wagner, ainsi que pour les activités de plusieurs autres de sa douzaine de sociétés.

C’est un type comme nous, au fond. Lui aussi a fait de la prison. Beaucoup de gens se sont engagés parce qu’ils lui ont fait confiance.

Un détenu russe

Mais ses activités se sont encore étendues. D’après le Guardian, on le retrouve dans au moins dix pays d’Afrique, où il propose ses services dans les domaines de la sécurité et du maniement des armes, et décroche des concessions minières et autres marchés lucratifs.

En février 2022, Vladimir Poutine décide d’envahir l’Ukraine. L’opération militaire est cette fois assumée. Evgueni Prigojine sort lui-même de l’ombre. En septembre 2022, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux le montre en train de recruter des mercenaires en prison pour aller combattre en Ukraine.

Dix jours plus tard, il publie un communiqué où il reconnaît avoir fondé en 2014 Wagner – « un groupe de patriotes » – afin d’envoyer des combattants au Donbass. « Et maintenant un aveu, écrit-il […] : ces gars, des héros, ont défendu le peuple syrien, d’autres peuples de pays arabes, les démunis africains et latino-américains, ils sont devenus un pilier de notre patrie. »

Lui qui niait depuis des années ses liens avec Wagner sort ses mercenaires de l’ombre et en fait aussi un rempart de la nation. Depuis, il est devenu un des acteurs principaux de la guerre menée par la Russie.

« C’est un type comme nous, au fond, jugeait un détenu d’une des prisons où s’est rendu Prigojine, dans un entretien. Lui aussi a fait de la prison. Je crois que beaucoup de gens se sont engagés parce qu’ils lui ont fait confiance. » Nombre de ces recrues ont pourtant été envoyées immédiatement en première ligne et traitées comme de la chair à canon.

Lui-même a reconnu avoir « choisi 50 000 prisonniers » pour combattre dans la bataille de Bakhmout, dans l’est de l’Ukraine, et en avoir perdu « environ 20% », soit 20 000 hommes. Malgré cela, il reste populaire au sein d’une frange ultranationaliste, notamment en raison de ses diatribes contre les « traîtres » des élites qui passent leurs vacances à l’étranger.

Remise en cause du discours officiel russe

Ces derniers mois, le sexagénaire a intensifié ses critiques à l’égard du haut commandement militaire et remis en cause le discours officiel russe sur la situation en Ukraine. Jusqu’à franchir un cap au mois de mai. « On est arrivés en Ukraine comme des bourrins. On a marché sur tout le territoire avec nos grosses bottes en cherchant des nazis. On a tapé sur qui on pouvait. On a avancé jusqu’à Kiev, on s’est chié dessus et on s’est retirés », a-t-il déclaré lors d’un entretien accordé le 24 mai à différents médias sous son contrôle – et cité par Le Monde.

La dénazification de l’Ukraine serait un prétexte, sa démilitarisation un échec complet car Kyiv aurait « aujourd’hui l’une des armées les plus puissantes du monde ». « Nous sommes dans la situation où nous pouvons tout simplement perdre la Russie », a-t-il annoncé.

De nombreuses personnes qui l’ont connu au fil des années ont assuré au Guardian que l’homme d’affaires-mercenaire ne serait mû ni uniquement par l’argent ni uniquement par le pouvoir (même s’il a par le passé tenté de prendre le contrôle du parti nationaliste Rodina), mais qu’il serait plutôt animé par « le frisson de la conquête, la conviction qu’il combat des élites corrompues au nom des “petits” et le désir d’écraser ses adversaires ». Cette défense des petits contre les élites a quelque chose de paradoxal, au vu de la fortune colossale qu’il a amassée, grâce à l’État, à titre personnel et pour sa famille.

En février, l’un de ses anciens associés interviewé par le Guardian pronostiquait que Prigojine ne pourrait pas « faire machine arrière ». « Beaucoup, au sein du système, le haïssent, et il en est conscient. Il sait donc que s’il s’arrête, il risque de signer son arrêt de mort. Il n’a pas le choix. » Samedi, il est apparu dans un nouveau rôle, meneur d’une rébellion contre son ancien client Vladimir Poutine.

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