Agé de 96 ans, le Français a bâti un empire dans la bière qui cumule 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et revendique 40 000 employés dans une vingtaine de pays.

Quel nom bien trouvé que celui du « Frigidaire » ! Au début des années 1960, ils ne sont pas nombreux les bars de Libreville qui offrent de la clim et une bière bien fraîche. Un soir, parmi les clients venus échapper à la moiteur du golfe de Guinée, il y a là Pierre Castel, un Français qui vend des vins d’entrée de gamme importés par vraquier de son Bordelais natal. Il a dans les 35 ans, la taille moyenne, le sourcil noir épais.

Un jeune homme l’aborde, se présentant comme secrétaire à la présidence et l’invitant dès le lendemain au palais. Le négociant se rend au rendez-vous, sans vraiment savoir si cet Albert-Bernard Bongo – qui deviendra plus tard président – est un proche du chef de l’Etat ou un margoulin. Mais c’est bien le président du Gabon qui le reçoit. Léon Mba s’agace de dépendre du Cameroun voisin pour approvisionner son pays en bière. « Montez une brasserie, on vous soutiendra », met-il au défi Pierre Castel, qui a raconté l’anecdote dans une rare interview au Monde en 2013. Totalement novice, le Français se lance en échange d’un terrain.

Au Frigidaire s’est amorcée la construction d’un empire de la bière qui, soixante ans plus tard, cumule 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et revendique 40 000 employés dans une vingtaine de pays africains. La branche vin, qui a survécu, est beaucoup plus petite mais néanmoins considérable : avec 1 milliard d’euros de revenus annoncés, elle se place aux rangs de numéro un français et numéro deux européen grâce à ses marques Baron de Lestac (une anagramme de Castel), Malesan ou Listel.

Pierre Castel, 96 ans, dixième fortune française selon le magazine Challenges (avec 13,5 milliards d’euros en 2022), n’est évidemment pas africain. Mais son nom est bien plus connu sur le continent que dans l’Hexagone. Le poids de ses brasseries est significatif dans de nombreuses économies, surtout francophones, parfois comme premier contribuable (Centrafrique, Tchad) ou premier employeur (Centrafrique encore, Burkina Faso).

Ses positions peuvent être extrêmement dominantes, voire monopolistiques. Populaire dans les « maquis » d’Abidjan, ces gargotes en plein air, sa Bock totalise à elle seule 60 % du marché ivoirien de la bière, selon l’entreprise. Même tableau avec la Simba dans les « ndanga » de Lubumbashi ou la Pils dans les « foufou-bars » de Lomé.

« J’avais faim et de l’ambition »

Jesus Sebastian Castel (selon l’état civil) est d’origine espagnole (Pierre est son nom de baptême). L’histoire veut que ses parents, très modestes, aient immigré en France pour travailler comme ouvriers viticoles dans le Bordelais, où il naît en octobre 1926, sixième d’une fratrie de neuf. Les enfants aident aux vignes après l’école. « J’avais faim et de l’ambition. Je ne voulais pas pousser la brouette toute ma vie », a-t-il déclaré à Challenges.

Peu après la guerre, il se lance dans le négoce de vin avec ses frères. A Bordeaux, Pierre Castel n’a pas fréquenté les universités centenaires ni les rallyes qui font danser la jeunesse bourgeoise. Pour le négoce, il arpente les quais du port. On y charge tonneaux et dames-jeannes, ces bombonnes recouvertes d’un tissage d’osier, à destination notamment de l’Afrique.

Il embarque pour le golfe de Guinée en 1951. « Il arrivait avec un bateau plein de dames-jeannes sans savoir à qui il allait les vendre, raconte un membre du groupe. Il dormait quasiment dans la cale. » Après quelques voyages, Pierre Castel se met donc à importer directement du vin en vrac et à l’embouteiller sur place. Puis vient l’épisode, romancé ou non, du Frigidaire… et les débuts dans la bière. Laissant le vin à ses frères et sœurs, Pierre Castel va désormais se consacrer aux activités africaines.

Madagascar, Congo-Brazzaville, Angola, Ethiopie… Au fil des ans, il enchaîne nouveaux projets et rachats, jusqu’à créer un mastodonte. Parmi les dates marquantes, il acquiert en 1990 les Brasseries et glacières internationales (BGI), une ancienne entreprise coloniale dominant le marché ouest-africain. Le groupe se lance aussi dans l’eau et les boissons gazeuses. En 1995, il signe avec Coca-Cola un partenariat (qui s’est terminé en 2022) pour embouteiller ses sodas. En 2001, il conclut une alliance capitalistique et commerciale avec le brasseur sud-africain SABMiller, très implanté dans les pays anglophones. En 2011, Castel investit dans les plantations de canne à sucre et les moulins du groupe Somdiaa (racheté ensuite à 100 %).

Au sein du groupe, certains pays sont stables, d’autres plus complexes. En Centrafrique, des jets de cocktails Molotov sur la brasserie Mocaf ont provoqué en mars dernier un incendie, commandité selon des sources par le groupe paramilitaire Wagner. Chez Castel, on raconte que désormais, la Mocaf « c’est Fort Knox » : « murs rehaussés, miradors et stocks d’essence enterrés ». En Centrafrique toujours, Somdiaa a été accusé par l’ONG The Sentry d’avoir payé des milices rebelles pour sécuriser ses installations. Une enquête préliminaire du parquet antiterroriste est en cours à Paris.

Un style familial et rugueux

Historiquement, la culture d’entreprise est réputée rude. Envers la concurrence, le groupe est dépeint par des sources comme « sans état d’âme », « à la limite de l’éthique ». En interne, le style est à la fois familial et rugueux. « C’est un état d’esprit très particulier. Quand vous étiez dedans à 100 %, ils étaient très généreux, mais il fallait être dévoué corps et âme, être un soldat, raconte un ancien cadre. Ce sont des gens très orgueilleux qui pensent qu’on ne peut pas les quitter. »

Le fondateur est la clé de voûte du système. L’organigramme est parfois flou et le management lui remonte la moindre information. On le croise sur le terrain, inspectant une nouvelle usine, mettant fin à un piquet de grève ou rencontrant un chef d’Etat. Ses amitiés avec Omar Bongo, bien sûr, ou l’ex-président burkinabé Blaise Compaoré font partie de la légende du groupe. « C’est normal, j’ai connu tous ces hommes politiques à leurs débuts, on a créé des liens et des amitiés », affirmait-il au Monde. Administrateur du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), il est de toutes les rencontres patronales avec eux, tandis que la Côte d’Ivoire et le Cameroun le décorent de médailles, raconte dans un rapport de 2021 l’association Survie, engagée contre la « Françafrique ».

Jusqu’à la fin des années 2010, le « très pragmatique » Pierre Castel maîtrise son empire au millimètre. « Quand il débarquait dans une usine, du haut de ses 80 ans, il avait tous les chiffres en tête et si le directeur se trompait, il vous le corrigeait de suite », raconte l’ancien cadre en saluant « une grande intelligence et un grand charisme ».

Quand l’autrice de ces lignes le rencontre en 2015 dans ses bureaux – un immeuble quelconque des quartiers chics de Paris –, l’homme d’affaires a, à 89 ans, à la fois l’aplomb des grands patrons et les manies d’un grand-père un peu bourru. Des expressions désuètes, ni ordinateur ni téléphone portable, mais un téléphone fixe infatigable. On croit volontiers ses proches quand ils racontent que le patron conduit sa propre voiture, ne part jamais en vacances et porte une montre ordinaire.

Le milliardaire n’a jamais caché son aversion pour les taux d’imposition élevés et les socialistes. Quand il quitte la France pour la Suisse, en 1981, c’est, selon les versions, en raison d’un redressement mal digéré ou de l’élection de François Mitterrand. Ironie du sort, le fisc suisse lui a réclamé en 2022 plus de 420 millions d’euros pour non-déclaration de dividendes (il a fait appel).

Selon Survie, son groupe fait preuve d’« un art consommé […] de l’optimisation fiscale ». « Les stratégies d’évitement de l’impôt ne concernent pas seulement la fortune ou les revenus personnels de la famille Castel. L’ensemble du groupe est un savant mécano de holdings financières, de centrales d’achat, de fonds d’investissement et de trusts, qui nous font voyager de paradis fiscal en paradis fiscal », écrit l’ONG, insistant sur les « propriétaires ultimes inconnus » de ces sociétés.

Un loup dans la bergerie

Qui possède donc Castel ? Le milliardaire n’est pas de ceux qui ont passé la main à leur progéniture, faisant d’elle le nouveau visage de l’entreprise et de son capital. Certes, la branche vin, très autonome, est dirigée par Alain Castel, un neveu, et rassemblerait plusieurs dizaines de petites-nièces et petits-neveux. Mais ce n’est pas le cas de l’Afrique, cœur nucléaire du groupe.

Pierre Castel n’a eu qu’une seule fille, Romy, encore plus discrète que son père. Aucun de nos interlocuteurs ne la connaît vraiment. « Il n’a jamais été question qu’elle reprenne l’entreprise, elle vit sa propre vie », balaye une source interne, confirmant cependant qu’elle occupe des sièges d’administratrice de filiales ou « y est représentée ». « Elle a beaucoup vécu dans l’ombre. Souvent les pères fondateurs sont des personnages écrasants », soutient un avocat rompu à ce milieu.

Sur le continent, les deux fils de la sœur aînée de Pierre, Pilar, ont longtemps parcouru l’Afrique centrale (pour Michel Palu) et l’Afrique de l’Ouest (pour Jean-Claude Palu), y secondant le patron. Certains se souviennent du temps où ces bons vivants appréciaient le terrain et les soirées d’après réunion. « Ce sont les suivants, mais ils ne sont plus tout jeunes », s’amuse à Abidjan le patron d’une grande entreprise. A plus de 80 ans, les frères Palu n’ont plus de mandats opérationnels, mais seulement d’administrateurs.

Bien avant son retrait, au tournant des années 2020, Pierre Castel a mis son empire africain en ordre. Sans lui s’imposera un autre mode de gouvernance : d’un côté le management, de l’autre le capital. Pour la direction, il a confié les rênes à un collaborateur de plus de vingt ans, Gil Martignac, dont personne ne connaît vraiment le titre officiel. S’agissant du capital, le patriarche a affirmé par le passé avoir créé une fondation à Gibraltar, divisant les actifs entre chaque famille de sa fratrie. Soit, au fil des générations, de nombreux ayants droit qui se partagent annuellement des dizaines de millions de dollars de dividendes (environ 350 millions en 2022).

Les héritiers garderont-ils cette manne ? Choisiront-ils de vendre ? La question agite analystes et journalistes depuis vingt ans. Certains voient dans la stratégie actuelle de Castel, qui cède des eaux et des moulins pour se recentrer sur la bière, « une préparation du terrain ».

Quoi qu’ils fassent, un dernier « personnage » n’est pas à oublier. Car il y a un loup dans la bergerie, qui attendrait patiemment son heure. Depuis qu’il a englouti SABMiller, AB InBev, le numéro un mondial de la bière, possède 20 % des activités africaines de Castel. Ce groupe coté à Bruxelles et disposant d’une grande surface financière posséderait un « droit de premier refus » en cas de cession, une clause financière lui offrant un énorme avantage, note un analyste financier. Selon des estimations, le prix de l’empire pourrait s’élever aujourd’hui à plus de 10 milliards de dollars. Mais, rappelle l’expert, « il y a cette idée que tant que Pierre est en vie, l’entreprise ne sera pas vendue ».

Avec Lemonde

Advertisement

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici