Le chef du gouvernement nigérien renversé estime, dans un entretien au « Monde », que « le coup d’Etat n’est pas consommé » et qu’« un dénouement heureux est encore possible », à quelques heures de la fin de l’ultimatum lancé par les Etats ouest-africains à la junte qui a pris le pouvoir à Niamey.

Nommé premier ministre du gouvernement nigérien en avril 2021, Ouhoumoudou Mahamadou, 68 ans, se trouvait à Rome quand des militaires ont pris le pouvoir à Niamey, mercredi 26 juillet. Le président du Niger, Mohamed Bazoum, qui a refusé de démissionner, est toujours retenu dans la résidence présidentielle.

Alors que toutes les tentatives diplomatiques sont restées vaines, les militaires du bloc ouest-africain ont annoncé vendredi 4 août avoir défini les contours d’une « éventuelle intervention militaire, y compris les ressources nécessaires, mais aussi la manière et le moment où nous allons déployer la force ». A quelques heures de la fin de l’ultimatum fixé par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pour que M. Bazoum soit rétabli, Le Monde a rencontré Ouhoumoudou Mahamadou à Paris.

L’ultimatum lancé par la Cedeao arrive à échéance dimanche soir. Quel est votre état d’esprit ?

Je reste optimiste parce que je sais combien les Nigériens tiennent à la démocratie et à la stabilité de leur pays. Un dénouement heureux est encore possible. Comme vous le savez, dans toute négociation, tout peut se produire tant qu’on n’arrive pas à la fin du délai fixé. Les dernières minutes sont cruciales.

Depuis dix jours, le président Mohamed Bazoum est séquestré et ne peut donc plus diriger le Niger. Etes-vous toujours son premier ministre ?

Bien entendu, puisque Mohamed Bazoum est toujours président du Niger.

Avez-vous des nouvelles de lui ?

Je l’ai eu hier [vendredi] au téléphone. Il se porte bien, même s’il reste otage de la junte. Le traitement qui lui est réservé est loin d’être satisfaisant, puisqu’on exerce sur lui une forme de chantage afin qu’il cède. Il est isolé et peu de gens ont accès à lui. On lui a coupé l’électricité et l’eau. C’est une situation dramatique et c’est inquiétant.

Envisage-t-il de quitter le pouvoir ?

Il a été élu par une majorité écrasante [M. Bazoum avait obtenu 55,75 % des voix au second tour du scrutin présidentiel de février 2021]. Il a un mandat du peuple nigérien. A-t-il une raison de quitter ses fonctions ? Je n’en vois pas. Ce qui le fait tenir, c’est de savoir qu’il a le soutien d’une grande partie de la population. Ce n’est pas parce qu’il est détenu par un individu qui était censé assurer sa sécurité [le chef des putschistes, Abdourahamane Tiani, dirigeait la garde présidentielle] qu’il doit renoncer.

Plusieurs rassemblements en faveur des putschistes ont eu lieu à Niamey ces derniers jours. Comment expliquez-vous que les soutiens du président élu ne se soient pas davantage manifestés ?

D’abord, Niamey n’est pas le Niger. Ensuite, il faut savoir que des manifestations peuvent être manipulées. Ceux qui sont sortis pour dire leur soutien au chef de l’Etat le premier jour ont été réprimés. Toutes les conditions sont réunies pour les empêcher de manifester. En lisant les réseaux sociaux, où le peuple s’exprime plus librement, on voit bien que le président est largement soutenu. La majorité de la population nigérienne est hostile aux putschistes.

Dans une situation de coup d’Etat, il y a toujours des éléments précurseurs. Il peut y avoir une crise politique, sociale ou économique. Au Niger, il n’y avait rien de cela. Nous n’assistons pas à un coup d’Etat, mais à un coup de tête ! Un individu qui était mécontent du président l’a pris en otage. Il remet en cause une démocratie acquise de haute lutte.

Y a-t-il aujourd’hui des contacts entre le général Abdourahamane Tiani, président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), et le président élu, Mohamed Bazoum ?

Je ne peux pas vous dire ce qui se passe entre eux. Ce que je sais, c’est que les putschistes et le président Bazoum sont en contact avec la Cedeao qui sert d’intermédiaire entre les deux parties. Cette dernière a réaffirmé, début juillet, que le pouvoir ne pouvait se conquérir que par les urnes, et qu’elle n’accepterait plus de changement anticonstitutionnel.

Mais une médiation de la Cedeao est arrivée hier à Niamey et n’a pas pu rencontrer le général Tiani…

C’est vrai, mais je sais que plusieurs canaux permettent aux uns et aux autres de communiquer et de négocier. Et, tant que l’ultimatum n’est pas arrivé à son terme, il y a encore un espoir.

La junte a dénoncé les accords de coopération militaire entre la France et le Niger. Quelles peuvent être les conséquences d’une telle annonce ?

Quelle légalité ont les putschistes pour dénoncer de tels accords ? Ils ont été conclus par deux gouvernements légitimes pour permettre un accompagnement de nos troupes sur le terrain et des livraisons de matériel militaire. Eux ne le sont pas. Ces accords ne peuvent donc pas être remis en cause. Le coup d’Etat est en cours, il n’est pas consommé. C’est donc juste un effet d’annonce qui n’a aucune valeur juridique.

Attendez-vous un soutien militaire de la France pour obtenir le retour à l’ordre constitutionnel ?

La question n’est pas à ce niveau. C’est la Cedeao qui a fixé des sanctions économiques et un ultimatum. C’est d’elle qu’on attend quelque chose. Elle peut avoir des alliés, mais c’est à elle de décider dans quel cadre elle prévoit ses opérations et avec qui elle compte les mener.

La junte a accusé la France d’avoir participé à une réunion avec la garde nationale au cours de laquelle Hassoumi Massoudou, ministre des affaires étrangères, aurait signé une lettre autorisant la France à frapper le palais présidentiel pour libérer le président Bazoum. Pouvez-vous le confirmer ?

Je n’ai pas vu cette lettre. J’ai juste appris qu’il y avait effectivement un papier disant cela, mais il était sans en-tête et pouvait être fabriqué par n’importe qui. Il y a donc des doutes sur l’authenticité de ce document.

Plusieurs ministres ont été arrêtés, d’autres seraient activement recherchés par la junte. Avez-vous de leurs nouvelles ?

Huit ministres sont en effet détenus dans des maisons à l’intérieur de Niamey. A ma connaissance, ils se portent bien.

Une réunion des chefs d’état-major de la Cedeao s’est tenue au Nigéria, à Abuja, jusqu’au vendredi 4 août. Quelle a été la teneur des échanges ?

Je n’ai pas eu le compte rendu de leurs discussions, mais ils ont dû définir les conditions de l’opération qui pourrait se mettre en place au terme de l’ultimatum.

Les juntes burkinabées et maliennes ont dit qu’elles considéreraient une intervention militaire régionale comme une déclaration de guerre envers leur pays. L’usage de la force par la Cedeao pourrait-il provoquer un embrasement régional ?

C’est une question difficile. Notre inquiétude aujourd’hui vient des groupes armés terroristes. Actuellement, nous n’avons pas de forces armées burkinabées ou maliennes à nos frontières, mais des groupes djihadistes. Je ne vois pas comment elles pourraient faire pour venir en appui au Niger et éventuellement se battre contre leurs frères de la Cedeao.

Le CNSP a envoyé une délégation dirigée par le général Salifou Mody rencontrer les putschistes au pouvoir à Bamako et à Ouagadougou. Savez-vous ce qu’ils se sont dit ?

Vous vous doutez bien que je n’ai pas eu le compte rendu de leurs entretiens…

Connaissiez-vous le général Abdourahamane Tiani avant qu’il ne se décide à prendre le pouvoir par les armes ?

Je le connaissais, mais je n’avais pas de contacts particuliers avec lui. Je n’ai aucune idée des raisons qui l’ont amené à essayer de renverser le pouvoir. La seule chose que je peux vous assurer, c’est que rien ne justifie qu’un individu remette en cause une démocratie, un Etat stable. Sur le plan de la lutte contre l’insécurité et les groupes armés, nous sommes l’un des pays qui a obtenu les meilleurs résultats dans la sous-région. Sur le plan économique, nous avons enregistré une croissance de 11,9 % en 2022.

Et, pourtant, il y a eu ce putsch du général Tiani. Des rumeurs disent qu’il était sur le point d’être limogé par Mohamed Bazoum. Si cela est avéré, quelles étaient les raisons ?

Un conseil des ministres était prévu jeudi 27 juillet et ce que vous évoquez n’était pas inscrit à l’ordre du jour. Il n’y avait pas non plus de décret en ce sens, et je suis formel sur ce point. Je ne vois donc aucune justification à ce coup de tête. Et, même s’il y en avait une, cela ne devrait pas remettre en cause les institutions démocratiques. Il y a plein d’autres façons de manifester son mécontentement.

Vos services de renseignements vous ont-ils alertés sur ce risque de putsch ? Les services français ou américains ?

Absolument personne… Cette prise d’otage m’a totalement surpris.

Des acteurs de la société civile nigérienne auraient été approchés à Niamey, dès janvier, par des proches de la junte burkinabée afin de déstabiliser le régime du président Bazoum. En avez-vous eu écho ?

Non, mais je sais que des groupes d’activistes, originaires de plusieurs pays africains, travaillent à la remise en cause des institutions démocratiques. Il y a des Français, des binationaux, très actifs sur les réseaux sociaux, où ils relaient des éléments de désinformation, des montages… Au Niger, le M62 [un mouvement de la société civile qui s’est fait connaître en 2022 en dénonçant la présence militaire française et qui est à l’origine des manifestations de soutien à la junte à Niamey] fait partie de ces groupes. Au niveau du gouvernement, nous suivions de près ses activités. Un de ses dirigeants qui propageait de fausses informations s’est d’ailleurs retrouvé en prison.

Faut-il voir la main de la Russie derrière ces activistes ?

Je ne sais pas, mais il faut chercher à savoir qui les finance, car ils ont des moyens importants.

Les mercenaires du Groupe Wagner, présents au Mali, pourraient-ils être appelés en soutien de la junte ?

Je n’y crois pas. Le gouvernement russe a condamné le coup d’Etat et a demandé un retour aux institutions démocratiques et à la stabilité du Niger. Wagner ne va quand même pas remettre en cause la déclaration de la présidence russe.

Certaines sources disent que l’ancien président Mahamadou Issoufou pourrait jouer un rôle dans ce coup d’Etat perpétré par le général Abdourahamane Tiani, dont il est très proche…

C’est encore fois de la désinformation. Le président Issoufou était la personne la plus affectée quand il y a eu cette prise d’otage. Il a été le premier à intervenir pour demander que le président Bazoum soit libéré. Il a accompagné toutes les missions de médiation qui ont été envoyées par la Cedeao.

A quelle condition Mohamed Bazoum pourrait-il accepter de quitter le pouvoir ?

A la seule condition qu’il soit arrivé à la fin de son mandat.

Advertisement

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici