Les Libanais d’Afrique ont suscité autant de fantasmes, rendus responsables de tous les maux et trafics en tout genre, des diamants à la drogue, du terrorisme à la fraude. Au-delà des clichés, les temps changent. À l’image des chiites de Côte d’Ivoire, cette diaspora s’est métamorphosée. Voici le premier volet de notre enqute

Le forum économique de la communauté libanaise de Cote d’Ivoire

Profession: Libanais. Cette blague un peu éculée qui court en Cote d’Ivoire illustre pourtant le poids économique massif de la communauté libanaise d’Abidjan qui la rend insubmersible. Selon la Chambre de commerce et d’industrie libanaise de Côte d’Ivoire (CCILCI), les Libanais contrôleraient 40 % de l’économie globale ivoirienne, dont 80 % du parc immobilier privé, 60 % du commerce, 90 % de la distribution de détail et 60 % de l’industrie. Dans son allocution, lors de la visite officielle du président libanais, Michel Sleiman, en mars 2013, Alassane Ouattara, son homologue ivoirien, avait fourni des données supplémentaires : selon lui, avec près de 300 000 emplois créés officiellement, l’apport fiscal de la communauté libanaise avoisine les 730 millions de dollars (350 milliards de francs CFA), soit 15 % des recettes fiscales de l’État ivoirien.

Ces chiffres laissent rêveurs, qui ont construit une légende, celle de ces Libanais d’Afrique richissimes.

Une poignée de pionniers en 1890

La petite histoire, qui rejoint parfois la grande, veut que les Libanais aient débarqué sur le Continent africain à la fin du 19ème siècle par erreur. Ils croyaient atteindre l’Amérique et se sont retrouvés à Dakar, Conakry ou Freetown. Ils se sont ensuite disséminés dans toute l’Afrique du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Les premiers à immigrer étaient des chrétiens maronites qui fuyaient la domination ottomane. Ils sont rejoints quelques années plus tard par les chiites.

Contrairement à une idée reçue, les Libanais ne sont pas venus dans les bagages du colonisateur, ils sont arrivés concomitamment. Néanmoins, les colons se sont appuyés sur leur faculté d’adaptation, leur facilité d’apprentissage des langues locales, leur sens inné du commerce hérité de l’époque phénicienne.

Au Sénégal, ils se lancent dans le négoce de l’arachide, en Côte d’Ivoire dans celui du café-cacao. Au début, ils troquent les matières premières contre des produits manufacturés, puis introduisent la monnaie dans les endroits les plus reculés. Pendant des décennies, ils resteront concentrés sur le commerce et l’import-export avant de s’ouvrir à d’autres secteurs.

En 1890, ils étaient une poignée à débarquer sur le Continent. Puis l’immigration s’est poursuivie au fil des bouleversements politiques, après le passage du Liban sous mandat français en 1921, entre les deux guerres mondiales. Au lendemain des indépendances, ils étaient quelques 300 000, la guerre civile de 1975 a encore accentué l’exode. Aujourd’hui, toutes générations confondues, ils sont plusieurs millions dans toute l’Afrique.

Un business florissant

Combien sont-ils en Côte d’Ivoire ? Il n’y a pas de chiffres exacts, on parle le plus souvent de 80000 à 100000. Mais en réalité, ils seraient près de 200 000, ce qui représente la plus importante diaspora du Continent. Il est difficile de connaître le nombre réel pour plusieurs raisons. Comme en France, dans ce pays il n’y a pas de statistique ethnique, en outre une grande partie d’entre eux possède la double nationalité, voire la triple nationalité puisque certains détiennent aussi un passeport français…

Comme nombre de ses compatriotes, Tarek est né au Sénégal mais a grandi à Abidjan : « la relation avec la Côte d’Ivoire est affective ET patriotique. Mes deux passeports, ce sont mes deux amours. » dit-il. « Quand je vais à Beyrouth, au bout de quinze jours, je m’ennuie. Toute ma vie est ici » poursuit-il. À l’heure de la retraite, a choisi de rester en Afrique et d’être enterré sur la terre d’Eburnie qu’il considère comme la sienne.

Ils sont nombreux à penser comme lui, même si la vie au bord de la Lagune Ebrié n’a pas toujours été facile, eu égard à la situation politique. Cependant, ce pays stratégique en Afrique de l’Ouest pour le commerce et l’import-export grâce à son port sur le Golfe de Guinée leur a offert d’immenses opportunités. Au fil des années, ces « libano-ivoiriens » se sont diversifiés et sont désormais présents dans tous les secteurs : communication, presse, agriculture, distribution, transport, immobilier, noix de cajou, mines, énergie, mais aussi industrie, plastic, transformations des matières premières etc. La nouvelle génération a beaucoup investi également le domaine de la santé et de l’éducation. En un siècle, la communauté libanaise a réussi à créer un empire et à se rendre incontournable, elle pèse, à elle seule, 8% du produit intérieur brut selon les chiffres officiels, mais là encore c’est probablement plus.

Soubresauts politiques

Lorsqu’on interroge les libanais sur leurs accointances politiques, ils prennent soin de spécifier qu’ils ne sont d’aucune obédience et qu’ils ne s’ingèrent d’aucune façon dans les affaires de politique intérieure. En réalité, le business prime et le cœur bat toujours du côté du pouvoir en place. « Gbagboistes » sous Laurent Gbagbo, « Ouattaristes » sous Alassane Ouattara à l’image de l’homme d’affaires Pierre Fakhoury. Cet architecte né à Dabou en 1943 a été proche d’Houphouët Boigny, il a construit la basilique de Yamoussoukro, a été l’ami fidèle de Laurent Gbagbo, avant de sauter dans le train du nouveau Président après la guerre de 2011. Les liens entre la communauté libanaise et le pouvoir d’Abidjan est un miroir À double face, les uns ne peuvent pas se passer de l’autre et vice. Le poids économique que pèse cette diaspora rend les Libanais incontournables. En parlant d’eux Houphouët Boigny disait : « ils sont la 72ème ethnie de la nation ivoirienne »…

La Côte d’Ivoire n’a pas toujours été un îlot de stabilité. Il faut reconnaître la résilience de ces opérateurs économiques qui ont traversé des tempêtes. Ils ont résisté à une décennie de crise entre 2002 et 2012. Mais ils ont su aussi parfois en tirer parti: ainsi après les graves événements de 2004 où 8000 ressortissants français ont été rapatriés dans l’urgence, les Libanais ont racheté leurs biens. A la question : ces affaires ont elle été bradées ? Un businessman répond dans une très belle langue de bois : « Les Français sont peureux dans l’investissement, pourtant avec les accords entre la France et la Côte d’Ivoire les ont privilégiés, ils payent moins de taxe » ! On a assisté alors à une arrivée massive de Libanais en provenance de Beyrouth pour remplacer les expatriés français qui avaient fui dans les avions affrétés par Paris.

Pendant la guerre de 2011, lorsque les Forces d’Alassane Ouattara sont entrées dans Abidjan, tout le monde a été pillé, sans distinction d’origine. Dans les entrepôts, les usines, les entreprises, il ne restait plus rien. La force Licorne n’avait réussi à sécuriser que les domiciles en zone 4 ou à Marcory où résident la plupart des expatriés français.

« Nous on a dû tout rebâtir tout seul, les Français, eux ont été dédommagés, ça fait partie des accords qui ont été passés entre Sarkozy et Ouattara » explique Hassan, un entrepreneur dans le bâtiment.

Deuxième, troisième, quatrième génération

Jusqu’à cette date, c’est peu de dire que les Libanais de Côte d’Ivoire n’étaient pas aimés par la population. Ils étaient accusés de tous les maux de fraude fiscale, de corruption de fonctionnaire, d’appartenir à telle ou telle mouvance. En réalité, les Ivoiriens qui sont aussi des commerçants, (9 millions sur 26 millions d’habitants exercent cette profession), et les entrepreneurs français n’appréciant guerre la concurrence de leurs homologues libanais.

En dix ans, cette image a beaucoup évolué car les Libanais ont changé : « Il y a 20 ans tu te mariais seulement avec une fille de ton village, les parents n’auraient pas accepté, aujourd’hui c’est différent. Il y a des mariages mixtes, les enfants ont été à l’école ici, ils ont des amis ivoiriens, on ne vit plus replié sur nous-mêmes, on accepte la mixité. » raconte Tarek. Un Ivoirien acquiesce et ajoute : « L’assimilation concerne 80% des Libanais. Le seul problème qui persiste c’est leur rapport au personnel, il reste dans une dimension « esclavagiste », c’est un rapport culturel à l’autre. Ca plombe inutilement leur image. »

S’ils ont épousé la Côte d’Ivoire et sont devenus de véritables Ivoiriens, c’est aussi parce que la crise libanaise les a rendus orphelins de leur pays d’origine. Au cours des dix dernières années, pendant que la terre d’Eburnie se stabilisait, le Liban sombrait. Au lieu d’acheter des maisons au pays du cèdre, ils ont investi dans l’immobilier d’Abidjan…

De notre envoyé spécial à Abidjan, Jean Louis Cardan

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