L’exploitation d’hydrocarbures débute en 2023 au Sénégal. Découverts entre 2014 et 2017, les gisements d’hydrocarbures représente une manne financière potentiellement importante pour ce pays d’Afrique de l’Ouest. Parallèlement, le débat s’intensifie au sein de la société sénégalaise en raison des multiples enjeux et défis qui entourent l’exploitation du gaz et pétrole.

LA MANNE PÉTROLIÈRE POUR LE DÉCOLLAGE ÉCONOMIQUE DU SÉNÉGAL

Depuis la découverte de gisements d’hydrocarbures au Sénégal, l’opinion sénégalaise revient fréquemment sur nombre de questions concernant les retombées économiques de cette manne financière. Car le Sénégal est confronté à bien des défis plus brûlants les uns que les autres. Selon les chiffres de l’Institut sénégalais des statistiques, le pays compte plus de 18 millions d’habitants dont 55% ont entre 24 et 35 ans. Le PIB était de 27,5 milliards de dollars en 2022. Le taux de chômage avoisine les 24%. Même si le Sénégal a réalisé des progrès remarquables pour l’accès à l’électricité, seulement 43% de la population rurale y a accès. Un défi aussi important concerne le coût de la vie : selon la Banque mondiale, l’inflation moyenne est estimée à 9,6 % pour 2022, en augmentation par rapport aux 2,2 % de 2021. L’inflation est entraînée par la hausse des prix alimentaires de 15 % en moyenne pour 2022, contre 2,9 % en 2021.

L’exploitation du gaz et du pétrole doit concourir à la réalisation du Plan émergent du Sénégal 2035. Cette activité devrait générer des ressources conséquentes pour renflouer les caisses de l’Etat. Selon le Comité d’orientation stratégique du pétrole et du gaz (COS-Petrogaz), le site d’exploitation Sangomar générerait 15 milliards de dollars en revenus cumulés et celui de Grand Tortue Ahmeyim (GTA) générerait 24 milliards de dollars. Ce site s’étend de part et d’autre de la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie. COS-Petrogaz indique par ailleurs que les impôts, taxes et parts de l’Etat et de la société sénégalaise du pétrole, Petrosen, représentent 60% des recettes générées.

ASSURER LA BONNE GOUVERNANCE DES REVENUS GÉNÉRÉS PAR L’EXPLOITATION DES HYDROCARBURES

Avec l’exploitation d’hydrocarbures, chaque citoyen attend sa part des ressources pétrolières et gazières. Cette promesse est contenue dans le code pétrolier sénégalais dont l’article 5 prévoit que tous les gisements ou accumulations naturelles d’hydrocarbures sur le territoire de la République du Sénégal sont la propriété du peuple sénégalais. Cette disposition prévoit également que la gestion des revenus pétroliers garantit notamment une épargne intergénérationnelle et répond au besoin de développement par la promotion des investissements publics dans des secteurs susceptibles d’augmenter le potentiel de croissance économique du pays.

Le COS Petrogaz tempère donc les attentes en indiquant que ce changement n’interviendra que graduellement par le biais du financement de projets structurants axés sur les Objectifs de développement durable (ODD). Par ailleurs, une partie de la production sera vendue pour rembourser les dettes de l’Etat.

DÉFIS ENVIRONNEMENTAUX ET RISQUES LIÉS À L’EXPLOITATION DES HYDROCARBURES

Le gros des gisements de pétrole et de gaz se trouve dans des zones marines sensibles ou à proximité des côtes. Or il s’agit de zones de pêche utiles pour nourrir la population. Ce sont des zones fragiles, menacées par le dérèglement climatique. Des efforts d’adaptation et de réduction des impacts ont été entrepris dans ces zones, qui sont également menacées par la pollution locale. Les hydrocarbures pourraient empirer la situation.

Dans une réaction après le vote de la loi de coopération entre le Sénégal et la Mauritanie en 2018, Greenpeace s’indignait que les législateurs n’aient pas tenu compte des menaces potentielles que l’exploitation des hydrocarbures comporte sur les écosystèmes marins et côtiers. Dans une enquête organisée par les journalistes de Unearthed, les scientifiques expriment leur inquiétude car cette activité concerne le plus grand récif d’eau froide au monde très riche en faune marine.

ENJEU DE L’EXTRACTION DES HYDROCARBURES SUR LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

Sur le site de GTA, les pêcheurs ont été chassés en masse ; à Sangomar, ce ne sont pas moins de 4 000 pirogues qui naviguent chaque jour. Cette zone qui s’étend de Mbour, Joal, Djifer jusqu’au Grand bras du fleuve Sénégal est l’une des zones les plus poissonneuses du Sénégal qui garantit des emplois à plus de 20 000 pêcheurs artisanaux, sans compter des milliers de femmes transformatrices de poisson. Suite à l’exploitation des hydrocarbures dans cette zone, les pêcheurs seront obligés d’aller encore plus loin dans l’océan pour trouver du poisson et entreront en concurrence avec les bateaux de pêche industrielle. Il est à noter que l’espace concerné par l’exploitation des hydrocarbures abrite les deux espèces les plus consommées par la population sénégalaise à savoir les sardinelles et les ethmaloses. Dans certaines zones côtières, les communautés s’affrontent déjà en raison des débuts des travaux extractifs. C’est le cas des communautés de Guet Ndar, Mboro et Kayar où chaque communauté s’organise pour préserver son espace.

LES ENTREPRISES EXTRACTIVES SONT TENUES DE RESPECTER LES DROITS HUMAINS

L’exploitation des hydrocarbures implique plusieurs partenaires. Dans le cas du Sénégal, il s’agit des compagnies internationales spécialisées dans ce domaine comme BP et Kosmos Energy. La collaboration implique aussi Petrosen et la Société mauritanienne des hydrocarbures (SMHPM) ainsi que les gouvernements mauritanien et sénégalais. Le respect des droits humains dans ce domaine exige notamment de préserver le droit à un environnement sain, la création d’emplois décents, la protection des populations contre les accaparements des terres, la réparation des dommages subis en cas d’accidents.

Les entreprises doivent observer le devoir de vigilance qui suppose de démontrer qu’elles prennent toutes les mesures nécessaires pour respecter les droits humains et environnementaux tout au long de leur chaîne de valeur. Dans le cas du Sénégal, la nature des contrats démontre déjà la complexité de bien identifier les sociétés impliquées dans l’exploitation des hydrocarbures et leurs responsabilités. Il convient également de garantir que les autorités sénégalaises négocient en toute transparence.

L’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives), présente dans le nouveau code pétrolier sénégalais, a pour objectif premier de rendre publics les paiements de toute sorte (impôts et autres) réalisés par les opérateurs à destination des autorités publiques. Les contrats sont d’ailleurs accessibles en ligne. De la sorte, la transparence et la responsabilisation démocratique seront renforcées et les cas de corruption ou de détournement de fonds publics pourront être mieux décelés et combattus.

LA DETTE EXTÉRIEURE DU SÉNÉGAL POURRAIT EXPLOSER

L’exploitation des hydrocarbures exige des investissements très importants, qui amènent généralement les Etats à s’endetter ; c’est le cas d’autres gouvernements africains qui se sont lancés dans le projet d’exploitation d’hydrocarbures comme le Mozambique, le Ghana et le Tchad. Les experts conseillent au Sénégal d’éviter les programmes d’investissement trop ambitieux qui deviendront inabordables si les revenus pétroliers sont plus faibles que prévu. Le constat est fait au moment où le Sénégal a justement effectué des emprunts supplémentaires, sous forme d’euro-obligations. Cette dette s’accompagne généralement de taux d’intérêt plus élevés et d’échéances plus courtes, ce qui accroît la vulnérabilité liée à l’endettement. Il sied de mentionner que selon les données de la Banque mondiale, la dette extérieure du Sénégal a été multipliée par 4 entre 2016 et 2021, passant de 420 millions à 1,75 milliard de dollars.

LE SÉNÉGAL NE DOIT PAS ABANDONNER SA TRANSITION VERS LES ÉNERGIES RENOUVELABLES

Le Sénégal compte convertir le gaz en électricité, selon le principe « gas to power ». Ce projet ambitieux suppose de d’abord trancher le débat de l’utilisation des turbines à gaz ou de l’utilisation de moteurs à gaz. Aussi, faut-il compter l’importance des investissements requis, ce qui pourrait retarder les opérations au grand dam des consommateurs qui attendent impatiemment l’accès universel à l’énergie. De plus, le Sénégal qui avait initialement investi dans la production des énergies renouvelables d’ici 2030 ne devrait pas abandonner son projet.

Car le risque est là : l’addiction des pays européens aux ressources fossiles influence la production continue du pétrole et l’endettement des pays africains qui se détournent dès lors de leur transition écologique. L’abandon des énergies fossiles pour une transition juste vers les énergies renouvelables au Sénégal qui dépend fortement des combustibles fossiles et dont les capacités sont limitées exige un soutien international pour assurer une transition équitable .

Dans leur rapport sur la transition juste, des experts de « Just Transition Africa » affirment que la recherche d’expansion des gaz fossiles en Afrique est menée pour répondre aux besoins des marchés européens et combler un déficit à court terme. Ces experts proposent que les pays africains adoptent des mesures en faveur d’une transition juste à l’échelle mondiale, plutôt que renforcer la production d’énergies fossiles. Dans sa transition écologique, le continent peut ignorer le modèle de développement dépendant des combustibles fossiles pour directement établir des systèmes modernes, fondés sur les énergies renouvelables et focalisés sur l’humain.

L’exploitation des hydrocarbures au Sénégal soulève par ailleurs un dilemme évident face à la nécessité de sortie la plus rapide possible des énergies fossiles, indispensable pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris. Ce point est au cœur de la diplomatie climatique internationale et soulève de nombreuses questions de justice et d’équité. L’Agence internationale de l’énergie a annoncé que pour atteindre l’objectif de neutralité climatique d’ici la moitié du siècle, plus aucun projet d’exploitation fossile ne doit être engagé. Dès lors, comment décliner cette réalité au niveau mondial, en assurant un droit au développement et un accès à l’énergie aux pays en développement, tout en luttant pour maintenir le réchauffement planétaire sous la barre des 1,5°C ?C’est la raison d’être de la proposition, soutenue par une série d’Etats, d’organisations internationales et d’acteurs de la société civile, de négocier un traité de non-prolifération des énergies fossiles. Le traité viserait d’abord à arrêter l’expansion et la construction de nouvelles infrastructures d’énergies fossiles, suivi de la réduction planifiée de la production existante et ce, moyennant une juste compensation pour les pays en développement disposant de réserve, selon un principe de justice énergétique.

CONCLUSION

L’exploitation des hydrocarbures au Sénégal ouvre des opportunités de développement pour le pays. Cependant, les enjeux et défis liés à l’activité extractive sont multiples et variés. L’annonce de la découverte des hydrocarbures a fondé l’espoir de beaucoup de Sénégalais et Sénégalaises autant qu’elle a suscité des inquiétudes quant à la bonne gestion des revenus tirés de l’exploitation de cette ressource non renouvelable. Aussi en est-il de l’impact de l’activité extractive sur la pêche et les risques de pollution côtières et marines.

Le Sénégal doit trouver un équilibre pour que l’exploitation des hydrocarbures profite à la population et contribue à l’essor national. Il doit veiller à la préservation du cadre de vie et de travail, notamment pour les milliers de ménages qui vivent exclusivement de la pêche. Il doit également assurer la transparence dans la gestion des ressources tirées des hydrocarbures pour éviter que la production de ces sources d’énergie soit source de conflit ou contribue à renforcer les injustices sociales.

Au demeurant, les entreprises impliquées dans l’exploitation des hydrocarbures doivent respecter les droits humains tout au long de leurs chaînes de valeur. Et le Sénégal doit continuer son ambition de transition vers les énergies renouvelables.

Pour ce faire, la société civile doit se mobiliser pour exiger que l’exploitation des hydrocarbures contribue à la réalisation des ODD par le Sénégal. Les autorités belges quant à elles doivent appuyer la société civile pour accomplir sa mission et veiller à ce que les entreprises belges ou européennes impliquées dans l’exploitation des hydrocarbures respectent le devoir de vigilance, tout en soutenant activement la négociation d’un traité de non-prolifération fossile permettant de trouver des solutions pérennes au dilemme entre la nécessité de mettre fin le plus rapidement possible à l’économie des hydrocarbures, d’une part, et le droit d’un pays comme le Sénégal à exploiter ses ressources pour son propre développement. Cela implique que les pays historiquement industrialisés remplissent leurs engagements financiers et soutiennent la transition juste dans les pays du Sud.

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