Vladimir Poutine aurait pu arrimer la Russie au 21e siècle, mais il l’a précipitée dans les ténèbres. Des signes de délitement de son régime apparaissent.

Moscou, 2028. La Russie, contrôlée par une oligarchie brutale et sanguinaire, a basculé dans un totalitarisme absolu. Tels les gardes sadiques d’Ivan le terrible au XVIe siècle, les nouveaux maîtres, dans un univers archaïque et régi par des technologies sophistiquées, font régner la terreur au nom de la Sainte Russie orthodoxe. Reclus dans un pays coupé de l’Europe par une Grande Muraille, ils ont expulsé les Occidentaux, mais sont soumis à l’influence chinoise. La population est pauvre, nationaliste et docile. En proie à un féodalisme impitoyable, le pays plonge dans l’une des périodes les plus sombres de son histoire.

Lorsque l’écrivain Vladimir Sorokine publie son Journal d’un opritchnik en 2006, sa fable est saluée comme une fiction brillante. Dix-sept ans plus tard, ce roman n’a plus rien d’une dystopie. Il constitue désormais un scénario tout à fait possible pour la Russie… Maître de ses destinées depuis plus de deux décennies, Vladimir Poutine aurait pu propulser son pays dans le XXIe siècle, mais il le précipite dans les ténèbres. Mû par ses rêves de grandeur, aveuglé par sa haine de l’Occident, il a eu pour seul projet de préparer la guerre. L’invasion de l’Ukraine était censée rendre son lustre à la Russie. C’est l’inverse qui se produit.

Les ressources se raréfient

Terrés dans leurs tranchées, après seize mois de combats infructueux, les soldats russes subissent désormais la contre-offensive ukrainienne. Si personne ne peut en prédire l’issue, on sait en revanche que Moscou ne pourra gagner cette guerre tant que les Occidentaux seront aux côtés de Kiev. Cette folie pourrait même accélérer le délitement du régime. « Il s’agit d’un empire en déclin, qui finira par s’effondrer », pronostique l’historien Alexander Etkind, comparant la funeste décision de Poutine à celle des Habsbourg de déclencher la Première Guerre mondiale, qui entraîna leur chute.

Déjà, des signes de dégradation apparaissent au sein de la société et du pouvoir. Ces fractures pourraient s’aggraver, à mesure que la guerre et les sanctions occidentales réduisent la marge de manœuvre financière du Kremlin. Jusqu’à présent, le pouvoir central avait utilisé la manne des hydrocarbures pour atténuer les inégalités sociales criantes et s’assurer la loyauté de la population. « Mais maintenant que les ressources se raréfient, les clivages commencent à faire surface », observe le sociologue Grigori Yudin dans une note pour la fondation Friedrich-Ebert. Des conflits risquent d’autant plus de se produire que les provinces les plus pauvres paient le plus lourd tribut au conflit. « La pression causée par la guerre va probablement créer des tensions interethniques et pousser les républiques nationales vers plus d’autonomie par rapport au pouvoir impérial », prédit cet expert.

Les gains que devait apporter la guerre n’arrivent pas

« Poutine tient les Républiques de Russie avec un mélange de coercition et de corruption », renchérit l’historienne Galia Ackerman. Mais pour combien de temps ? Déjà, le mécontentement grandit chez les gouverneurs de région, chargés de recruter des troupes pour la guerre et disposant de moyens insuffisants pour le faire. Dans les grandes villes, les élites, si longtemps silencieuses, s’impatientent face à une guerre qui n’a que trop duré. « Poutine a promis aux milieux d’affaires, aux membres de l’administration et à l’élite politique qu’il y aurait des gains substantiels à tirer de la guerre : postes importants dans les territoires conquis, contrats publics juteux… Mais ce discours est en train de s’effriter, car ces régions ne sont pas réellement sous contrôle de la Russie », observe Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre. ​​

En réalité, « Poutine a saboté lui-même les deux piliers sur lequel reposait le pacte qu’il avait passé avec les élites : il les a appauvries en les coupant de l’Occident et il a mis en évidence le fait que la grande puissance militaire russe n’était qu’un mythe », complète l’historienne Françoise Thom.

Il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de Poutine, et l’un des indices les plus visibles en est le comportement iconoclaste d’Evgueni Prigojine, le patron du groupe de mercenaires Wagner, qui ne cesse de fustiger l’impéritie du ministre de la Défense, Sergueï Choïgou. « L’armée était l’une des rares institutions à ne pas avoir été vidée de son sens : la solidité et la cohérence prévalaient sur les logiques individuelles. Or le Kremlin laisse Prigojine continuer son travail de sape : c’est une sonnette d’alarme concernant la solidité du régime », reprend Anna Colin Lebedev. « En critiquant sans retenue l’état-major russe, le chef de Wagner viole une règle absolue de l’étiquette poutinienne : il met sur la place publique ses querelles avec l’élite, abonde Françoise Thom. C’est clairement le symptôme d’une crise : la verticale du pouvoir de Poutine se délite. » Pour certains observateurs, le chef du Kremlin se sert de Prigojine pour mettre la pression sur le ministre de la défense et l’état-major de l’armée, qui risquent de devenir de plus en plus puissant si la guerre dure : un pari à haut risque.

La menace de « l’arme de Dieu »

Ajoutons à ce triste tableau une apathie démographique que la guerre n’a fait qu’accentuer : entre 200 000 et un million de Russes ont quitté le pays depuis seize mois, soit la plus grande vague d’émigration russe depuis la révolution bolchevique de 1917. Autre faiblesse, relève l’économiste Nicholas Eberstadt, le pays « se caractérise par son faible nombre de brevets déposés », qui le situe au 25e rang mondial sur la période 2000-2020 alors qu’il est le 9e le plus peuplé du monde. Refusant son déclassement inéluctable, le pouvoir russe pourrait être tenté de s’enfermer dans la violence.

La guerre en Ukraine illustre cette spirale infernale. De plus en plus acculé, Poutine n’a guère d’autre option que la fuite en avant. Mais même en cas d’échec, le maître du Kremlin pourrait réussir à se maintenir, en franchissant des degrés supplémentaires dans l’autoritarisme. « Si Poutine juge que ses anciens alliés deviennent une menace pour lui, il lancera une grande vague de répression, comme au temps des grandes purges staliniennes, avance le journaliste russe en exil Roman Anin. Et il fermera le pays comme en Iran, en Corée du Nord ou en Chine. »

Défait en Ukraine, Poutine pourrait aussi basculer dans l’horreur totale en recourant à une arme nucléaire tactique. Le président russe vient de le rappeler : il a transféré ses premières ogives nucléaires à la Biélorussie. Se sentant pousser des ailes, certains propagandistes, tel le politologue Sergueï Alexandrovich Karaganov, suggèrent de déclencher « l’arme de Dieu » afin de forcer l’Occident « à un recul stratégique, voire à une capitulation ». Dans ses pires cauchemars, Vladimir Sorokine n’y avait même pas songé.

L’EXPRESS

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