Quelles ont été les grandes révoltes de mercenaires ? Quelle tradition de soulèvement militaire la Russie entretient-elle ? Les réponses de l’historien Jean Lopez.

Mobutu a régné sur le Congo pendant près de 32 ans de manière officielle, de 1965 à 1997. On peut même évoquer un règne de 37 ans, de 1960 à 1997. Le Congo accède à l’indépendance le 30 juin 1960, devient la République fédérale du Congo en 1961, puis République démocratique du Congo en 1964. En 1967, deux ans après sa prise de pouvoir officielle, Mobutu renomme le pays Congo-Kinshasa, puis République du Zaïre en 1971, quand le dictateur met en place la Zaïrianisation du pays.

«  Le prince dont le pouvoir n’a pour appui que des troupes mercenaires ne sera jamais ni assuré ni tranquille ; car de telles troupes sont désunies, ambitieuses, sans discipline, infidèles, hardies envers les amis, lâches contre les ennemis ; et elles n’ont ni crainte de Dieu ni probité à l’égard des hommes. » Vladimir Poutine aura-t-il eu en tête ces lignes du chapitre 12 du Prince de Machiavel au moment de mettre un terme aux hardiesses et aux libertés prises par le chef des mercenaires, son ami Evgueni Prigojine, depuis de nombreuses semaines ?

Si cette référence semble énoncer une loi peu rassurante de l’Histoire, quelques autres sont tirées dans cet entretien par Jean Lopez, coauteur de Barbarossa, directeur du Mook – De la Guerre et de la revue Guerres et histoire, qui vient de publier avec Michel Goya L’Ours et le Renard : une histoire immédiate de la guerre en Ukraine (éd. Perrin). Et ces lois, ou du moins ces exemples, sont de nature à conforter Poutine dans son pouvoir.

Le Point :À quelle rébellion de mercenaires vous fait penser la volte-face de Prigojine ?

Jean Lopez : La rébellion de mercenaires est inhérente à ce type d’organisation. Mais quand on sort des rangs, c’est quand on n’est plus payé. Le défaut de paiement a toujours été le seul motif. Citons notamment la grande rébellion des mercenaires de Carthage à la fin de la première guerre punique, qui n’a pas eu d’effets sur le cours de la guerre elle-même, qui venait de se terminer, mais qui a affaibli le Sénat carthaginois. L’histoire est émaillée de révoltes de bandes qui vont venir se payer sur la bête, certaines ont eu lieu durant la guerre de Cent Ans ou en Italie contre Rome. Je pense aussi au Brésil au début du XIXe siècle. Elles ont échoué. Mais on est dans un cas différent avec Prigojine, qui est depuis le début dans un désaccord stratégique, organisationnel et institutionnel avec Poutine et Choïgou. Le Groupe Wagner, conçu à l’origine comme un groupe subversif pour agir à distance sur les points faibles occidentaux – sous forme de cover operation – n’a pas été pensé pour se battre dans ce type de guerre conventionnelle. Il est dans une guerre où il n’était pas prévu qu’il agisse. Mais la question à laquelle personne pour l’instant n’a la réponse est la suivante : pourquoi Poutine a-t-il autant tardé à contrer cet électron libre et incontrôlable ? La fidélité à un vieux camarade : les gros crocodiles du marigot n’en ont pas la moindre notion. Poutine est le premier responsable de ce pourrissement de la situation.

Il n’y aurait donc pas de cas similaire dans le passé à cette fuite en avant que Prigojine vient de décider ?

Si. La seule analogie est une révolte qui a fait les beaux jours de Paris Match en 1967, mais que nous avons tous oubliée : celle des mercenaires du Congo contre Mobutu. Un des ressorts du geste de Prigojine est la décision de Choïgou de lui couper l’herbe sous le pied en faisant signer une lettre d’engagement à ses mercenaires pour leur faire intégrer l’armée régulière. C’est exactement ce que Mobutu a voulu faire avec les mercenaires du Belge Jean Schramme et son Bataillon Léopard, et du Français Bob Denard. Ils avaient lâché Moïse Tschombé au Katanga pour passer dans son camp, ils ont fait le sale boulot, mais ils coûtaient très cher. L’heure a sonné où Mobutu a voulu reprendre la main sur le monopole de la violence en les intégrant dans sa chaîne de commandement. Ils ont refusé, ont marché sur Kisangani, avec l’intention de continuer sur Kinshasa – un autre point commun avec l’opération de Prigojine.

Comment leur aventure s’est-elle terminée ?

Très mal. Ils se sont dégagés de Kisangani pour entamer une anabase de 800 kilomètres jusqu’à proximité du Rwanda où ils se sont enfermés à Bukavu. L’armée régulière est venue à bout de leur tentative, les Blancs ont été rapatriés dans leurs pays d’origine, les Noirs ont été massacrés. Ce fut la fin de la carrière de Schramm, le début de celle de Bob Denard.

La manœuvre de Choïgou ne ressemble-t-elle pas à celle de De Gaulle en 1944 quand il ordonne que les FFI soient intégrés dans l’armée française ?

On ne va pas comparer nos chers et mémorables FFI aux affreux de Prigojine, mais l’opération, oui, est du même type. Dès 1943, de Gaulle a identifié le danger communiste militaire, une menace de guerre civile. C’est du reste tout l’enjeu de la libération de la Corse en septembre 1943 menée essentiellement par la résistance communiste. Que se passe-t-il ensuite ? Les communistes corses sont désarmés, en soi, un exploit, car, allez désarmer des Corses. Mais en août 1944, la menace se représente, décuplée, on aurait pu basculer dans une guerre civile. La fermeté vigilante du général de Gaulle, couplée à la décision donnée depuis Moscou de ne pas prendre le pouvoir, permet de maîtriser la situation.

Peut-on parler d’un putsch militaire comme à Alger en 1961 ?

Oui et non. D’abord Prigojine n’est pas un militaire, mais un mafieux qui s’est trouvé un beau potage avec les opérations extérieures de la Russie. Le putsch d’Alger a été mené par des militaires de carrière qui n’étaient plus opérationnels en Algérie. Leur objectif était clair : aller à Paris, sauter sur la métropole, pour mettre en place un pouvoir politique qui maintienne l’Algérie au sein de la France. Prigojine a-t-il un projet politique ? Je ne crois pas. Par ailleurs, quand le général Salan prenait la parole, il avait une telle aura qu’il était écouté des militaires. Prigojine n’a aucun pouvoir sur l’armée russe, au contraire. Néanmoins, il tente une sorte de putsch, mâtiné d’une « marche sur Rome », à la différence près que les hommes de Mussolini, même s’ils avaient tous fait la guerre, étaient des civils, et que là aussi, un projet politique doublé d’un parti dûment constitué en était à l’origine.

La Russie a été secouée par de nombreux coups visant à renverser le pouvoir. Y a-t-il une tradition putschiste ?

Jusqu’au début du XIXe siècle, oui, mais ce sont des coups de palais, menés par des officiers de Saint-Pétersbourg, qui agissent avec l’assentiment du successeur amené à reprendre le pouvoir. ll y en a eu lors du Temps des troubles au début du XVIIe siècle, ce fut le cas ensuite avec les assassinats de Ivan VI en 1741, Pierre III en 1762 ou Paul Ier en 1801. Ces coups sont les héritiers des révoltes prétoriennes de l’Empire romain, où la légion qui protégeait l’empereur agissait, sous la conduite de l’un de leurs membres désireux d’être calife à la place du calife, dans un moment d’affaiblissement de la tête. La dernière révolte de militaire est celle des décembristes en 1825 menée par des militaires intellectuels, un cas rarissime en Russie. Ils étaient allés à Paris après l’invasion de la France en 1814, ils avaient été en contact avec cet Occident si différent de la Russie, un véritable choc culturel, ils ont voulu la moderniser, la libéraliser, alors que Nicolas Ier s’apprêtait à succéder à Alexandre Ier. Leur révolte a échoué. Cette date marque un tournant. Depuis 1825, l’armée russe est devenue un modèle d’apolitisme, elle ne s’est plus mêlée des affaires de l’État. Prétendre, comme on le dit, qu’elle a une tradition putschiste est un contresens. Du reste, c’est en 1825, que l’État russe, tirant les leçons des décembristes, met en place un contrôle de l’armée par la police politique. Un 3e bureau. Cette structure sera reprise par les bolcheviques, sous la forme de commissaires politiques – c’est la vitrine officielle du Parti – et de cellules secrètes du NKVD. Ce contrôle a duré jusqu’en 1991.

La suite de l’histoire démontre-t-elle cette apathie de l’armée ?

Lors de la Révolution de 1905, on prétend que c’est l’armée qui sauve le tsar. Or, ce sont quelques chefs militaires dans les oblasts qui décident de venir à son secours, l’armée, elle, est d’une mollesse complète. En février 1917, alors que l’armée aurait pu ne faire qu’une bouchée des mutins, elle ne lève pas le petit doigt, elle laisse faire et s’écrouler une dynastie ointe du Seigneur. En 1991, le putsch des communistes conservateurs dirigé contre Gorbatchev est mené par deux chefs militaires très légalistes qui cherchaient à maintenir l’URSS, le ministre Dimitri Iazov et le général Varennikov, commandant des troupes terrestres, mais l’armée s’en désolidarise. En 1993, lorsque Eltsine affronte la Douma au point de la faire bombarder, le ministre de la Défense exige des ordres écrits du chef de l’État et y va à reculons, simplement pour éviter la disparition complète de l’autorité de l’État. Par la suite, quand ses effectifs ont été réduits de 80 %, elle n’a pas bougé une oreille. L’armée russe est légaliste, elle ne va pas hésiter une seconde à obéir à Poutine pour écraser cette tumeur. D’autant plus que Poutine a mis en place depuis 2016 la garde nationale (la Rosgvardiya), sorte d’héritière du NKVD, chargée de réprimer ces troubles. Cette garde, dirigée par Viktor Zolotov, c’est tout de même 400 000 soldats, dont 4 brigades rien que pour Moscou, soit 20 000 hommes armés jusqu’aux dents.

Poutine a fait référence à la rébellion de 1917. Pouvez-vous préciser cette référence ?

Il s’agit de la rébellion du général Kornilov en septembre 1917 qui a essayé de marcher sur Pétrograd. L’armée part en morceaux, le pays est en déréliction, ce général essaie de reprendre le contrôle de l’État en le purgeant de son aile gauche, Kerenski et ses alliés, et en se débarrassant des bolcheviques qui n’ont pas encore de pouvoir. Mais sous l’impulsion de ces bolcheviques, les syndicats vont se mobiliser et détruire les voies ferrées qui permettraient à Kornilov d’arriver jusqu’à la capitale. Là encore, une rébellion qui a échoué, même si Kornilov sera à l’origine de l’Armée blanche. En bon citoyen soviétique, Poutine n’a pas oublié son Histoire et ne se prive pas, lors d’un tel événement, de s’y inscrire.


L’exceptionnelle histoire de Bob Denard et de ses « soldats perdus »

Le belge Jean Schramme et le français Bob Denard
Le belge Jean Schramme et le français Bob Denard

LETTRE DES ARMÉES. À partir d’archives inédites, un documentaire retrace la sulfureuse carrière du mercenaire mort en 2007. Un chapitre méconnu de l’histoire.

Bob Denard au Yemen en 1953.
Bob Denard au Yémen en 1953. © Prod

Aussi vieux que la guerre, le mercenariat répond à des définitions assez basiques. Il permet à des aventuriers, souvent appelés « soldats perdus », de faire la guerre contre rétribution au sein d’une société privée, sans se soumettre à la hiérarchie d’une armée régulière, et en faisant fi des lois.

Dans son troisième couplet, La Marseillaise oppose les soldats vénaux, étrangers à la terre de France, aux combattants nationaux, pour s’indigner : « Quoi ! Des phalanges mercenaires / Terrasseraient nos fiers guerriers ! » Dans la lignée de ces vers, la France interdit à tous ses citoyens d’exercer cette profession, comme le stipule, en toutes lettres, la loi n° 2003-340 du 14 avril 2003 relative à la répression de l’activité de mercenaire.

Dans notre pays, le plus célèbre d’entre eux s’appelle Robert Denard, dit Bob Denard. Il vient de faire l’objet d’un film documentaire réalisé par Gaël Mocaër, qui a bénéficié d’un accès sans limite aux riches archives amassées pendant toute sa vie par le sulfureux « soldat perdu ».

Représentant de commerce

En 1960, il a 31 ans et vend des équipements de cuisine. Il n’est alors personne et ne supporte plus son existence trop banale. Sa carrière commence en juillet de cette même année. Quelques années plus tôt, il a été policier au Maroc, combattant clandestinement les indépendantistes. Accusé d’avoir participé à un attentat manqué contre Pierre Mendès France à Casablanca en 1956, il a fait quatorze mois de détention provisoire, avant d’être acquitté.

Il se rapproche du colonel Roger Trinquier, théoricien de la « guerre révolutionnaire » qu’il a menée en Indochine et en Algérie, avant de quitter l’armée française et de se placer au service de Moïse Tshombé. Celui-ci dirige la puissante rébellion du Katanga contre les autorités congolaises.

 

Bob Denard au Katanga en 1962.© Prod

Avec l’accord du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) et de Jacques Foccart, secrétaire général de l’Élysée aux Affaires africaines, Trinquier recrute des mercenaires, mais ne veut pas du jeune Denard. Chassé par la porte, il reviendra par la fenêtre et finira par commander les mercenaires « katangais », que le monde entier nomme les « affreux », et qui s’appellent entre eux les « volontaires » ou « volos ».

Maurice Robert, grand manitou du SDECE en Afrique, a très tôt repéré le jeune homme. Il sera son plus fidèle appui. Et c’est le début d’une aventure de près de quarante années qui conduira le « mercenaire de la République » sous tous les cieux, jusqu’à sa dernière opération aux Comores en 1995.

Vrais-faux passeports

Le film de Gaël Mocaër, disponible jusqu’en novembre prochain sur la plateforme de France Télévisions, s’appuie sur des archives inédites, constituées par toutes les pièces que Bob Denard a accumulées au cours de sa vie et qui ont été préservées par son fils Philippe. Elles ont été, pour partie, versées aux Archives nationales et leur exploitation complète nécessitera des années de travail.

Car Bob Denard gardait tout : ses 34 vrais-faux passeports fournis par le SDECE, les bandes magnétiques de toutes ses conversations téléphoniques dûment enregistrées à l’insu de ses interlocuteurs, ses billets d’avion, ses contrats avec ses commanditaires locaux, les inventaires de ses livraisons d’armes et des dizaines d’heures de films…

 

Bob Denard aux Comores en 1975.© Prod

Du Katanga au Yémen, du Biafra au Tchad, de l’Angola aux Comores, il peut agir comme un électron libre mais, en règle générale, il obtient le « feu orange » du SDECE pour se battre. Sauf exception, il ne se trouve pas en contradiction avec les intérêts secrets de la France. Celle-ci n’a même pas à le financer puisque ceux qui font appel à lui disposent des ressources nécessaires pour payer les hommes qu’il recrute en France et en Europe, ainsi que leurs équipements.

Dans une archive, celui que ses hommes appellent « le colonel » confie : « Je ne suis pas un homme des services. Je ne suis pas un honorable correspondant. Je suis un free-lance qu’on a utilisé. Mais pour moi, je ne suis pas un HC [honorable correspondant, NDLR] appointé des services. Je n’ai jamais reçu le moindre centime des services mais j’ai eu des feux verts. Pas des feux verts pour faire des opérations mais des feux orange. » Vert ou orange ?

« Nous sommes des assassins »

Qu’ils se battent ou qu’ils meurent, les volontaires de Denard ne gênent pas les dirigeants français, bien au contraire. Ils ont un code d’honneur, expliquent-ils dans le film. Mais les lois de la guerre ne sont pas vraiment faites pour eux. Les droits de l’homme non plus. Ils sont adeptes de la méthode forte, à leurs risques et périls.

L’un des « volos » explique ainsi : « On nous accuse de tous les maux de la terre, c’est facile. Nous sommes des assassins. Voilà. Nous tuons. Mais dans l’engagement armé, si on veut se sauver soi-même, si on veut sauver des vies humaines, il est parfois nécessaire d’en prendre. Je vois que ça ne peut pas se faire par plaisir. Si un pays se sert de nos services, c’est pour se protéger, c’est souvent pour ne pas être asservi par des idées. »

Ils n’aiment pas le terme de mercenaire. Mais la veuve de Bob Denard, Marie-Élise, confie : « Les mercenaires, on les engage pour tuer. Nous, on est volontaires, on est venus pour libérer. J’ai gardé sa version, bien sûr. Mais pour moi, il était mercenaire aussi. Ça ne m’a pas empêchée de l’aimer. »

Changement d’époque

L’histoire de cet homme et de ses soldats de fortune demeure exceptionnelle dans celle des guerres de la France moderne. Ce que Bob Denard a fait après la décolonisation, pour tenter de conserver à la France une capacité d’action efficace mais non revendicable, a eu du mal à survivre après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, en 1981.

L’époque avait changé ; la politique africaine de la France aussi et les périodes de cohabitation du président socialiste avec la droite n’étaient plus vraiment propices à ce type d’opérations. Ce qui n’a pas empêché Denard de souhaiter voler de ses propres ailes.

Le 29 septembre 1995, son dernier coup d’éclat sera un nouveau coup d’État aux Comores pour le compte d’intérêts sud-africains, au cours duquel le président Ahmed Abdallah sera tué. Une semaine plus tard, les forces spéciales françaises lancent l’opération Azalée. Denard négocie chèrement sa reddition et est ramené en France.

Traduit devant la cour d’assises de Paris pour « assassinat », il est acquitté en mai 1999 par un jury populaire. Atteint de la maladie d’Alzheimer, il meurt en 2007. Le documentaire de Gaël Mocaër, témoignage inédit pour l’histoire, mérite aussi d’être vu pour comprendre comment des soldats sans loi trouvent encore, à l’instar de la milice russe Wagner, leur place dans le monde contemporain.

Bob Denard, mercenaire de la République, documentaire de Gaël Mocaër, produit par Yemaya Productions/France Télévisions/CNC, 2022, 1 h 10, disponible sur  la plateforme France Télévisions jusqu’au 14 novembre 2023.

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