Depuis le début de l’affaire présentement jugée au pénal, l’ex-président cherche à déplacer le centre de l’attention pour se poser non pas en accusé, mais en victime d’un crime politique, d’un complot visant à le faire taire.

En prenant place sur la chaise de l’accusé dans un tribunal de Manhattan lundi matin, Donald Trump n’a pas seulement marqué l’histoire en devenant le premier ex-président américain à faire face à un procès au criminel. Il se prépare aussi à mettre à l’épreuve le système judiciaire américain, qui fait face à un cas unique : avoir devant lui un ex-occupant de la Maison-Blanche — et candidat républicain à la prochaine présidentielle —, dont le sort va se retrouver entre les mains d’un jury formé de 12 citoyens ordinaires.

Une situation qui est loin d’être banale dans une démocratie déjà malmenée par la défaite du populiste en 2020 et son incapacité à accepter un transfert pacifique du pouvoir. Et dont la fragilité risque aussi de se révéler dans ce face-à-face tendu entre la justice criminelle et le tumultueux politicien.

« Les procès de Donald Trump constituent le test le plus important de l’engagement des Américains en faveur de la justice et de la démocratie », résume en entrevue le politicologue Michael K. Fauntroy, de l’Université George Mason, en Virginie. « Il est clair que de nombreux partisans de Trump semblent se soucier davantage du bien-être de leur candidat que de celui du pays. Ils l’ont choisi, lui, plutôt que l’Amérique. Mais ils demeurent une minorité face à la grande majorité des Américains qui, eux, sont attachés à la démocratie. »

Accusé de falsification de documents comptables lors de sa campagne électorale de 2016 pour acheter discrètement le silence de l’ex-actrice porno Stormy Daniels sur une relation adultère passée, l’ex-président cherche depuis le début de cette affaire à déplacer le centre de l’attention pour se poser non pas en accusé, mais en victime d’un crime politique, d’un complot visant à le faire taire. Une stratégie qu’il développe avec constance face aux 88 chefs d’accusation portés contre lui par la justice fédérale et deux tribunaux locaux, dans quatre procès distincts.

Rappel des faits : Donald Trump est accusé d’avoir dissimulé un pot-de-vin à New York, oui, mais aussi d’avoir tenté d’inverser les résultats des élections de 2020 en Géorgie, d’avoir encouragé une insurrection le 6 janvier 2021 et d’avoir manipulé de façon hasardeuse des documents secrets dans sa résidence privée de Mar-a-Lago.

À son arrivée au tribunal de Manhattan, au premier jour de ce procès historique, Donald Trump a une nouvelle fois dénoncé une « persécution politique », ourdie selon lui par le gouvernement du président démocrate, Joe Biden. Il a qualifié son procès d’« attaque contre l’Amérique ».

Le lendemain, sur son réseau social, l’homme a dénoncé une « ingérence » de l’appareil judiciaire « dans les élections » en cours. Il s’est ensuite plaint, à son arrivée au tribunal, d’être contraint à être présent dans un prétoire alors qu’il devrait « être en ce moment même en Pennsylvanie et en Floride, dans beaucoup d’autres États, en Caroline du Nord, en Géorgie, en train de faire campagne ». Le tout pour renforcer son image d’homme intègre, de patriote engagé dans la défense du bien commun, soumis à son corps défendant à un traitement anormal et téléguidé par ses opposants, prétend-il.

Trump n’est pas Nixon

« Être le premier ex-président à être inculpé et jugé ne relève pas d’un traitement spécial », assure toutefois la juriste Catherine J. Ross, spécialiste du droit et de la Constitution américaine, jointe par Le Devoir à l’Université George Washington. « Un traitement spécial aurait été de ne pas enquêter sur les allégations de nombreux crimes commis pendant et avant son mandat et de ne pas juger Trump à la suite des inculpations établies par de grands jurys composés de ses pairs. »

En 1974, c’est la voie que Gerald Ford a préconisée pour Richard Nixon en lui accordant un pardon total et inconditionnel après sa chute et sa démission forcée par le scandale du Watergate. La chose tient une place importante dans les livres d’histoire : le gouvernement du républicain avait orchestré, puis tenté de dissimuler, une opération visant à espionner les démocrates dans le bureau de leur comité national à Washington, plaçant ainsi Nixon face à une procédure en destitution sous des accusations de complot et d’obstruction de la justice.

Ford a alors refusé de mettre l’ex-président face à ses responsabilités pénales, pour ne pas contribuer à diviser l’Amérique et injecter rancoeur et amertume dans la sphère politique et sociale du pays.

« Ce dont Nixon était accusé était beaucoup moins grave que les accusations fédérales portées contre Trump pour gestion imprudente de documents secrets sur la défense et la sécurité nationale ou pour ingérence dans le transfert légal du pouvoir après la victoire de Biden », résume le professeur de droit Carl W. Tobias, joint cette semaine à l’Université de Richmond, en Virginie. « Pris sous cet angle, Trump ne bénéficie donc pas d’un “traitement spécial”. Au contraire, comme beaucoup le pensent, les crimes dont on l’accuse font de lui un danger évident et actuel pour la démocratie. »

Une démocratie qui ne se retrouve pas directement au coeur du procès qui vient de s’ouvrir cette semaine à New York, même si l’un de ses principes, lui, a également fait son entrée dans la salle d’audience, aux côtés de Donald Trump.

« Ce procès va faire oeuvre d’éducation sur le fait que personne n’est au-dessus de la loi », dit en entrevue le juriste Stephen A. Saltzburg, de l’Université George Washington. « Que les riches aux États-Unis ne peuvent pas échapper à leurs responsabilités face à un crime simplement en raison de leur statut et de leur argent. »

« C’est aussi un test sur le système de jury en raison de l’énorme publicité que ce procès reçoit », ajoute-t-il.

Jeudi, deux des sept jurés retenus au terme d’une complexe sélection au cours des jours précédents ont demandé à être exclus du groupe de citoyens chargé de juger Donald Trump, estimant après réflexion ne plus être assez impartiaux pour pouvoir le faire. En fin de journée, toutefois, le juge Juan Merchan a indiqué que les 12 membres du jury avaient été trouvés. Cela s’est donc fait beaucoup plus rapidement que ce qui avait été annoncé par plusieurs experts, qui prévoyaient une sélection s’étendant sur deux semaines en raison de la nature de ce procès et de son personnage principal.

« Ce procès va déterminer aussi si le système judiciaire est à la hauteur de l’idéal américain [de justice et d’équité] », ajoute Catherine J. Ross. « Donald Trump ne devrait bénéficier d’aucun traitement de faveur, que ce soit à son désavantage ou à son avantage. »

Une opinion divisée

Les accusations d’ingérence, d’interférence et de chasse aux sorcières lancées à la volée par Donald Trump et ses défenseurs dans les univers numériques, sur les ondes du réseau conservateur Fox News et en marge des procès qui accompagnent désormais la trajectoire politique du populiste ne semblent toutefois pas laisser l’opinion publique insensible.

L’opinion est en effet divisée, avec 50 % des Américains affirmant désormais que l’ex-président deviendra inapte à siéger à nouveau dans le Bureau ovale s’il est reconnu coupable dans cette affaire de falsification et de pot-de-vin. C’est ce que révélait mardi un sondage de l’Institut de sondage NORC de l’Université de Chicago mené conjointement avec l’Associated Press.

Plus étonnant toutefois, seulement trois Américains sur 10 estiment que les procureurs de New York qui mènent la charge juridique contre Donald Trump traitent l’ancien président de « manière équitable ». Et seulement deux Américains sur 10 disent avoir « extrêmement confiance » ou « avoir très confiance » que les juges et les jurés dans ce procès impliquant l’ex-président se montreront « justes et impartiaux ».

Et pourtant, dit le politicologue Michael K. Fauntroy, « les crimes présumés de Trump sont bien plus profonds et dangereux que tout ce que Nixon a commis, à ma connaissance. Les accusations portées contre lui sont totalement légitimes. Donald Trump constitue une menace pour le pays. Et si les preuves démontrent ses crimes et qu’il est condamné, il devra alors être sévèrement puni. »

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