Expert International en Industries Pétrolières et Énergies, Serge DIOMAN Parfait explique, dans cette interview, que les moyens financiers dont la Côte d‘Ivoire a besoin, ne serait-ce que pour couvrir les charges courantes dans le secteur de l’électricité, assurer la maintenance du patrimoine électrique, acheter des pièces de rechange, envisager des investissements pour étendre le réseau, etc. se réduisent inconfortablement.

D’où la récente augmentation du prix de l’électricité pour éviter une dégradation de la qualité de service pouvant aller à des délestages au pire des cas. « Nous sommes tous, sans distinction, conviés à l’effort contributif citoyen pour redresser le secteur de l’électricité », fait-il savoir.

» L’autosuffisance électrique est déjà effective en Côte d’Ivoire mais …  »

LE PATRIOTE : Comment se porte l’énergie électrique en Afrique et en Côte d’Ivoire plus particulièrement ?

SERGE DIOMAN PARFAIT : Au-delà de ses défis financiers et techniques, c’est un secteur en croissance encourageante.

Le continent se projette en effet dans un paradigme nouveau promouvant des investissements innovants pour améliorer son taux de couverture électrique et se moderniser dans le sens d’une mixité où les énergies renouvelables, les sources fossiles propres et autres gaz dits verts, tels que l’hydrogène, le gaz naturel, le biogaz, etc. serviront à produire l’électricité.

C’est un objectif stratégique prioritaire qui rendrait les États plus attractifs vis-à-vis des investisseurs et qui concourerait à ce que l’électricité ne soit point un luxe pour certains mais une utilité accessible en tout temps et tout lieu du continent.

C’est en substance ce à quoi répond déjà la Côte d‘Ivoire via son Programme Électricité Pour Tous (PEPT) mené sous la houlette du Ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa qui en a partagé les directives idoines.

• LP : Quel est donc le bilan actuel pour la Côte d’Ivoire ?

SDP : A ce sujet, le pays connaît un progrès notable car, parti d’un taux de couverture de l’ordre de 34% en 2013, il affiche 87% aujourd’hui et atteindra les 100% à l’horizon 2025.

En effet, il n’y a pas de raison à ce que l’Afrique, ce continent si richement doté en ressources naturelles énergétiques, soit le grenier énergétique du monde tout en demeurant sous le paradoxe d’avoir toute une bonne moitié de sa population qui n’a toujours pas accès à une électricité abordable et durable.

Dans l’enveloppe donc des deux ans à venir, la Côte d‘Ivoire entrera pour sa part dans le cercle remarquable des pays africains affichant 100% de taux de ouverture électrique.

• LP : Dans le contexte actuel des hausses tarifaires de l’électricité, notées un peu partout sur le continent, l’on se demande bien qu’elle est la particularité ivoirienne ?

SDP : L’on note bien effectivement que plusieurs pays, et non des moindres, ont rehaussé le tarif des factures d’électricité.

Il s’agit entre autres de 35% au Ghana et au Cameroun, 22% au Sénégal, 41% en Afrique du Sud, etc. là où la Côte d‘Ivoire a quant à elle visé un ajustement de 10%, la plus faible donc de ces hausses, entrée en vigueur depuis le 1er Janvier 2024.

La particularité ivoirienne est en réalité que ce pays, membre pionnier de l’Association des Sociétés d’Électricité d’Afrique (ASEA – ex UPDEA), jouit d’une longue tradition énergétique et ne connaît pas de déficit électrogène proprement dit.

Elle couvre entièrement sa demande intérieure grâce donc à une puissance installée excédentaire de 2907 mégawatts (MW). Le pays exporte même de l’énergie électrique de part ses engagements à être un hub énergétique sous-régional de référence en termes de qualité, de réactivité et compétitivité.

• LP : L’autonomisation électrique de la Côte d’Ivoire est-elle d’ores et déjà effective alors ?

SDP : L’autosuffisance électrique est déjà effective en Côte d’Ivoire en ce sens que le pays n’importe pas de mégawatts électriques. Ce que nous produisons nous suffit donc. Reste alors à gagner le défi suivant de l’autonomisation électrique.

Car il existe bel et bien une différence entre l’autosuffisance et l’autonomisation même si toutes deux concourent à la souveraineté énergétique. Et en particulier, l’autonomisation est le fait de mégawatts électriques majoritairement, voire exclusivement, produits au travers de contenus locaux.

En phase d’autonomisation en un mot, les divers intrants tels que le gaz naturel combustible, la biomasse combustible, y compris les ressources humaines, les services annexes, etc. concourant à produire l’électricité son d’origine locale. Ce qui confère au pays en question d’être quasiment insensible aux aléas exogènes antagonistes issus de l’extérieur.

• LP : Au regard donc de toutes ces avancées de la Côte d‘Ivoire, quelle est la contrainte l’ayant amenée à devoir aujourd’hui pratiquer cet ajustement tarifaire de 10 % ?

SDP : Certes, le pays ne connaît point de déficit électrogène, comme je viens tantôt de l’évoquer. Cependant, le secteur de l’énergie électrique est ici en proie à un déficit opérationnel financier. C’est-à-dire qu’au final, l’électricité se vend à perte.

 

 

Le secteur a par conséquent accumulé, pour la seule année 2023, un énorme déficit financier de 127 milliards de fCFA et cela s’explique. Car quand les coûts cumulés nécessaires à produire, transporter et distribuer l’électricité sont supérieurs au prix auquel elle est vendue, il va sans dire que l’on n’a pas de gain. C’est cela être en déficit opérationnel financier.

• LP : Est-ce donc si préoccupant pour la Côte d’Ivoire ?

SDP : Il s’agit d’un déséquilibre préjudiciable à l’exercice même du cœur de métier. Et ça l’est d’autant plus qu’il s’agit souvent de conséquences d’aléas exogènes qui entravent l’effort social fait pour aboutir à un prix de vente qui couvre au moins les charges de fonctionnement des opérateurs.

Les causes endogènes ne sont toutefois pas à écarter.

Mais il s’avère que les causes exogènes sont non seulement les plus pertinentes mais elles sont hors de contrôle et ce, en plus de perdurer avec plus de virulences impactantes.

C’est pourquoi d’ailleurs le précédent ajustement qui avait été fait au mois de juillet dernier n’a pas suffi à redresser la barre. Il nous souvient qu’il n’avait en fait concerné que 11% des abonnés et épargné 89% des ménages. Aujourd’hui donc, nous sommes tous, sans distinction, conviés à l’effort contributif citoyen pour redresser le secteur de l’électricité.

De l’analyse causes-à-effets faite, il est entre autres donc ressorti, de manière très objective d’ailleurs, que des aléas pourtant bien loin de nous nous impactent sévèrement.

• LP : Pourriez-vous nous en citer quelques-uns ?

SDP : Du fait par exemple de la crise russo-ukrainienne, le prix du gaz naturel importé pour alimenter les centrales ne fait que grimper. Il a atteint des coûts records pesant dans le prix de revient de l’électricité qui surfe alors sur une tendance haussière anormalement supérieure au prix de vente.

Par ailleurs, la forte demande de gaz naturel, notée en cette saison d’hiver, tire les prix du gaz à la hausse sur les places de marchés internationles où nous nous approvisionnons pour compenser notre production locale de gaz naturel.

Aujourd’hui hélas, le coût marginal découlant du secteur de l’énergie électrique révèle de vives difficultés pour ce faire.

En d’autres mots plus pratiques, les moyens financiers dont on a besoin, ne serait-ce que pour couvrir les charges courantes, assurer la maintenance du patrimoine, acheter des pièces de rechange, envisager des investissements pour étendre le réseau, etc. se réduisent inconfortablement.

Et ce, tandis que la parité d’un dollar devenu fort agit contre nous quand il s’agit d’importer des intrants et du matériels.

• LP : A quoi pourrait-on s’attendre comme conséquences ?

SDP : C’est le consommateur final qui risque en bout de chaîne de connaître une dégradation de la qualité de service pouvant à des délestages au pire des cas. Quant à l’outil de production, il risque mêmement de se dégrader davantage lorsque l’on sait que des déclenchements intempestifs sont forcément de natures accidentogènes.

• LP : Les populations ont le regard tourné vers le gisement BALEINE. Ont-elles des raisons d’espérer une solution venant de cette production pétro-gazière ?

SDP : Le gisement de rang majeur BALEINE découvert en eaux profondes ivoiriennes nous apportera du gaz naturel local qui, à n’en point douter, réduira notre dépendance vis-à-vis du gaz importé et nous mettra à l’abri des répercussions exogènes que nous subissons quand les places de marchés internationles s’emballent au gré des crises.

A l’horizon 2026 à 2027, comme annoncé par l’autorité de tutelle, l’autonomisation électrique de la Côte d‘Ivoire sera nettement plus confortable grâce au gisement BALEINE qui sera en ces moments alors en pleines capacités de livrer sa production pétro-gazière incluant donc du gaz associé.

• LP : Vous avez fait valoir votre expertise à la faveur de la première phase d’implémentation du projet BALEINE. Serez-vous vous présent jusqu’à son terme ?

SDP : Cela ne dépend pas de moi. Je suis au service du pays.

• LP : Vous nous rassurez tout de même que le savoir-faire des opérateurs du secteur n’est pas en cause ?

SDP : En vérité, ils sont même à féliciter pour tout ce qu’ils arrivent à réaliser en dépit de la conjoncture actuelle.

Il est bien vrai en effet que ce métier requiert une mise à niveau continuelle du personnel. La bonne nouvelle est que le problème n’est pas à ce niveau en Côte d’Ivoire, vu le niveau de compétence appréciée des opérateurs et la multitude de centres de formation continue à leur disposition.

Au demeurant, l’appui gouvernemental pour les doter d’un dispatching de haut niveau technique, à l’effet d’accroître la sécurité, la stabilité et la fluidité de la fourniture électrique est aussi à saluer là où bon nombre de pays ont carrément gelé leurs investissements du fait des vicissitudes exogènes.

Par ailleurs, la Côte d‘Ivoire est également bien motivée à la réouverture de l’Ecole Supérieure Interafricaine de l’Electricité (ESIE) de Bingerville, une bonne nouvelle pour ce secteur stratégique de l’énergie électrique où le savoir-faire se doit d’être entretenu à tous égards.

Propos recueilis par Anzoumana Cissé

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