La critique du présidentialisme, cette confiscation de la volonté de tous par le pouvoir d’un seul, est à la source des engagements fondateurs de Mediapart. La revendication sans scrupule de cet absolutisme par Emmanuel Macron confirme ce que j’écrivais, en 2021, en introduction d’un livre intitulé « Le Président de trop ».

C’est un texte oublié qui résonne comme un remords. Une exhortation qui, du passé, interpelle notre présent. Une vieille brochure dont cette réédition du Président de trop, une décennie après sa première parution, salue le cent soixante-dixième anniversaire. Car cette antiquité date de 1851, preuve, s’il en était besoin, que la question démocratique qui nous occupe ici ne date pas d’hier.

« Plus de président, plus de représentants », énonce-t-elle sans ambages, dès son titre. En ouverture, son auteur y martèle son indéfectible conviction antiprésidentialiste : « Pas de président ; un président élu par la nation, c’est l’antagonisme et la guerre. »

Mais il ne s’en contente pas, élargissant son propos à une critique de la représentation élective comme confiscation de la volonté du peuple souverain : « Plus de représentants ; mais de simples délégués, des commissaires, pour ne pas dire des commis, nommés seulement pour préparer la loi, laissant au Peuple le soin de la voter, en d’autres termes : gouvernement direct du peuple par le peuple. »

Or ces lignes radicales ne sont pas d’un anarchiste ou d’un utopiste, encore moins d’un marginal, mais d’un modéré, doublé d’un officiel. Elles sont signées Alexandre-Auguste Ledru-Rollin (1807-1874), le même Ledru-Rollin dont, en France, nombre de rues, avenues et boulevards portent aujourd’hui le nom.

La postérité républicaine a retenu le protagoniste de la révolution de février 1848, ministre de l’intérieur de la IIe République et promoteur du premier « suffrage universel » – qui devra attendre encore cent ans pour s’étendre des hommes aux femmes. Mais, préférant se souvenir du modéré, dont se méfiait le socialisme balbutiant, elle oublie la radicalité de son modérantisme dont témoigne ce texte devenu testamentaire.

Illustration 1
La brochure de Ledru-Rollin, écrite en exil dès 1851. © Document Gallica / Bibliothèque nationale de France

Avec cet écrit, Ledru-Rollin posait en effet l’un de ses derniers actes politiques avant de se mettre en retrait de la vie publique. Retrait forcé de l’exil d’abord, exil précoce d’où ce brûlot fut écrit, initialement publié dans La Voix du proscrit, périodique édité à Londres. Retrait amer de l’échec ensuite, qui se traduisit par un effacement volontaire, même s’il fut brièvement réélu député après son retour en France en 1871 jusqu’à sa mort trois ans après.

Amertume d’autant plus compréhensible que, s’il put paraître velléitaire ou inconséquent à ses contemporains, Ledru-Rollin n’en fut pas moins extrêmement lucide sur le fond, pressentant avant d’autres le danger de la confiscation de la souveraineté par un aventurier politique.

Plus de président, plus de représentants paraît donc en brochure peu de temps avant le coup d’État du 2 décembre 1851 qui en confirmera l’alarme. Ce jour-là, avec l’aide de militaires ayant appris depuis 1830, dans la conquête coloniale de l’Algérie, à faire la guerre aux civils, sans pitié ni quartier, le premier président de la République française à avoir été élu directement par ses concitoyens assassine cette dernière pour la remplacer par un empire sur lequel il régnera dix-neuf ans.

Candidat à l’élection présidentielle de décembre 1848, c’est-à-dire sur le terrain même qu’il récusera trois ans plus tard, Ledru-Rollin avait échoué à barrer la route au neveu de Napoléon Bonaparte. Il avait été entravé à la fois par les divisions des républicains, déjà fracturés entre conservateurs et progressistes, et par son propre isolement du mouvement ouvrier naissant, dont François-Vincent Raspail fut alors le candidat naturel.

La République était déjà un champ de bataille. 1848 fut même l’année d’une bataille inaugurale dans un affrontement qui dure encore et dont l’enjeu est ce mot, « République », son sens, son contenu, son futur.

Est-ce un régime institué et immobile, qu’il faut conserver et emmurer au nom de l’ordre social, ou bien est-ce une culture politique vivante et pluraliste, dont il faut garantir la capacité de mouvement et d’invention ? Est-ce un état de fait, acquis une fois conquis, ou bien est-ce une promesse inachevée, toujours à prolonger et à ressourcer par la dynamique de la société et de ses luttes ? Et ses représentants, une fois élus, en sont-ils les propriétaires ou bien n’y sont-ils que les mandants du peuple, leur maître souverain ?

Nous y sommes toujours, comme sur une scène éternellement recommencée, entre des républicains de pacotille criant « République ! » pour mieux la vider de son contenu émancipateur et des républicains véritables, entêtés à en préserver la promesse dont l’égalité est le moteur, sans distinction d’origine, de condition, de religion, de culture, de naissance, de croyance, d’apparence, de sexe ou de genre…

Convoquer le remords de Ledru-Rollin qui, enfermé dans la légitimité fragile d’une République à peine ébauchée, manqua en juin 1848 le rendez-vous de la solidarité avec un peuple s’instituant souverain, c’est donc remonter à la source de nos défis démocratiques contemporains.

Voulons-nous une République desséchée, sans âme ni chair, telle une viande réduite à l’os, devenue l’alibi de toutes les régressions, démocratiques, sociales, éthiques ? Ou bien construisons-nous une République vivante qui, en ne se réduisant pas à la délégation de pouvoir par l’élection, se renouvelle sans cesse grâce à l’organisation autonome et à l’expression propre du peuple souverain ?

En 1848, à peine arrivés au pouvoir, les républicains conservateurs, dont le général Eugène Cavaignac sera le bras armé, choisiront sans barguigner la préservation de l’ordre établi, de ses injustices et de ses inégalités, en réprimant férocement le soulèvement populaire initié, en juin, par les ouvriers des ateliers nationaux. À l’inverse, solidaires de ce dernier, d’autres républicains, qui se feront appeler « démo-socs », défendront résolument une République avec adjectifs, une « République démocratique et sociale », selon leur mot d’ordre de ralliement.

Redoublé, après la chute du Second Empire, par l’écrasement sanglant de la Commune de Paris en 1871, l’enchaînement de 1848, entre l’avènement joyeux de février et la répression sinistre de juin, creuse le fossé entre deux conceptions de la République : une République rabattue sur l’État et ceux qui le dirigent ou l’occupent, via la représentation élective, face à une République identifiée à la société et au peuple qui l’invente par l’exercice de ses droits – de réunion, de manifestation, d’expression, d’information, de contestation, de critique, de contrôle, etc.

Cette fracture, dont 1848 fut la première occurrence, se ravive à chaque période de transition, quand un monde finissant se sent menacé face à l’émergence de nouvelles aurores. Nous y sommes de nouveau, et c’est pourquoi le doute qui étreint Ledru-Rollin nous interpelle.

Privée d’adjectifs, la République n’est plus une promesse d’émancipation mais le carcan qui protège l’ordre établi. D’un côté, une République dévolue à la préservation de l’existant, et d’abord des intérêts sociaux des classes dominantes, des oligarques financiers et de leurs affidés, des professionnels de la politique et de leurs clientèles. De l’autre, une République garantissant la protestation contre ce qui existe, les inégalités, injustices, corruptions et mensonges, qu’enfantent, inévitablement, tout pouvoir et domination en place dans leur éternelle volonté de se succéder à eux-mêmes.

« Silence au pauvre ! », écrira Félicité de Lamennais le 11 juillet 1848 dans le dernier numéro de son journal, né avec la République, Le Peuple constituant, pour résumer l’assaut réactionnaire qui le révoltait. La répression de juin signifiait la volonté d’effacer ce peuple, non seulement de le museler mais surtout de le congédier comme acteur de son destin. « Il faut en finir », avaient averti les initiateurs d’un retour à l’ordre immuable des privilèges et des profits. Et, de fait, c’est avec les fondements mêmes d’une pratique démocratique de la vie publique que la IIRépublique rompra dans la foulée de l’écrasement de la protestation parisienne : droit de réunion remis en cause, liberté de la presse empêchée, état de siège prolongé, suffrage universel mutilé, etc.

Le rêve des conservateurs, sous quelque régime et atour que ce soit, sera toujours de rendre le peuple absent. Muet, inerte, informe. Leur pire cauchemar est son affirmation autonome par l’exercice de ses droits fondamentaux. Ainsi, le premier reproche que feront les Thermidoriens, après la chute de Robespierre, à la Constitution de 1793, celle de l’An I de la République, c’est d’avoir proclamé le « droit à l’insurrection » dans son article 35 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Et leur nouvelle Constitution, celle de l’An III, sera tout entière dévolue à arrêter la marche de la démocratie en restreignant la souveraineté populaire. Au point même de supprimer, dans la déclaration de 1795, l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Et d’instituer ainsi une République sans droits, d’où l’égalité est bannie.

Illustration 2
Alexandre Ledru-Rollin en 1848. © Domaine public

Dès lors, nul hasard si le modéré Ledru-Rollin, dans sa brochure testamentaire, n’hésite pas à se revendiquer de Robespierre et à se dresser contre sa légende noire. « Mânes sanglants et toujours calomniés de Thermidor, pardonnez encore à vos insulteurs, votre génie avait devancé l’époque », écrit-il.

Reprenant à son compte la distinction que faisait l’Incorruptible entre mandataires et représentants, qui oppose des mandants désignés pour exécuter la volonté du peuple à des élus qui s’en prétendent les seuls interprètes légitimes, il en rappelle l’origine rousseauiste. « À l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre, il n’est plus », écrit Rousseau dans le Contrat social car « la souveraineté, n’étant que l’exercice de la volonté générale, ne peut jamais s’aliéner, et le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même ».

Cet appel à une conception radicale de la démocratie, qui reste encore à inventer, toujours en chantier et en devenir, ne peut que surprendre sous la plume d’un personnage que la postérité a statufié en homme d’État. Mais, lancé comme un cri d’alarme à l’attention des combats et des générations futures, il exprime, à chaud et à vif, une lucidité douloureuse née de l’expérience.

« La France, libre en Février [1848], en se donnant des représentants s’est, par là même, donné des maîtres », écrit Ledru-Rollin qui, rappelant les votes réactionnaires de la majorité des députés après Juin, s’interroge : « Lors de la mutilation du suffrage universel, imagine-t-on que le Peuple se fût immolé de ses propres mains ? »

Il ne suffit donc pas de proclamer la République pour qu’elle soit véritable. Il ne suffit même pas d’institutions, de constitutions, de régimes, de numéros, etc., pour que la République soit fidèle au principe d’égalité des droits qui la fonde. L’enjeu primordial est de culture et de pratique politiques où l’exercice concret de la souveraineté populaire est garanti par un espace public pluraliste, pluriel et divers, dans lequel citoyens et citoyennes agissent librement, c’est-à-dire délibèrent, partagent, échangent, contestent, inventent, protestent, réalisent, accomplissent, négocient, discutent, proposent, manifestent, revendiquent, proclament, construisent, refusent, approuvent, etc.

Dans cette conception radicalement démocratique de la République, l’affirmation et la protection, le respect et l’approfondissement des droits fondamentaux – s’exprimer, s’informer, se réunir, se manifester – l’emportent sur sa traduction institutionnelle, qu’ils précèdent et qu’ils surveillent.

C’est en ce sens qu’ainsi entendue, la République est indissolublement sociale et démocratique. Car si elle prétend donner droit au plus grand nombre sans préserver les libertés individuelles de chacune et chacun, elle ouvre la voie à de nouvelles confiscations par de nouveaux maîtres et de nouveaux prévaricateurs, s’attribuant la légitimité et le bénéfice de la volonté générale à l’abri du pouvoir d’État. Ce fut, au siècle dernier, l’enseignement du socialisme étatique dont les régimes dictatoriaux ont saccagé l’espérance émancipatrice, léguant des chagrins politiques qui ne sont pas encore consolés.

Par-delà les régimes et leurs généalogies, la question de l’État est ici centrale : est-il subordonné à l’exercice de la volonté générale ou bien est-ce celle-ci qui doit se soumettre à sa volonté ? De ce point de vue, les refrains impératifs et sermonneurs sur « l’État de droit » des républicains conservateurs, tenants d’une République sans adjectifs, dévolue à la seule protection des classes et pouvoirs dominants, sont un piège rhétorique.

L’État de droit, ce n’est aucunement le droit absolu et exclusif, sans freins ni limites, de l’État. Tout au contraire, c’est le droit des citoyens de contester, critiquer, contrôler l’État, en faisant usage de leurs libertés fondamentales. La réduction de la République à l’élection conduit, inéluctablement, à la rabattre sur le pouvoir étatique, conçu comme une entité à part de la société, placée au-dessus d’elle, s’imposant à elle, prenant le pas sur elle, et ne lui devant pas de compte.

Testament d’un vaincu, sans postérité aucune, le remords de Ledru-Rollin est à mettre au pot commun d’une histoire en devenir, celle d’une démocratie radicale ou, aussi bien, d’une radicalité démocratique. Depuis le début du XXIe siècle, partout dans le monde, sur tous les continents et sous toutes les latitudes, cette histoire ne cesse de frapper aux portes dans l’élan de mobilisations populaires aussi spontanées qu’entêtées, durables et profondes. Les répressions, parfois terribles, qu’elles subissent prouvent qu’elles visent juste, en posant cette question d’une réappropriation par la société d’un idéal politique confisqué, piétiné et trahi par les États.

L’avenir est là, et les régimes en place le savent, qui se raidissent d’autant plus qu’ils sentent leur fin venir. Avec des intensités diverses, qu’illustre l’avènement inédit de « démocraties autoritaires » – c’est-à-dire de régimes autoritaires ayant l’alibi ou la caution de l’élection, et plus seulement de régimes explicitement dictatoriaux –, leurs réponses sont invariables, commençant par la remise en cause des droits fondamentaux, la généralisation des états d’exception ou d’urgence, les entraves au droit de se réunir, les répressions violentes des manifestations pacifiques, les atteintes à la liberté de la presse, le refus du droit de savoir tout ce qui est d’intérêt public, la criminalisation des pensées dissidentes et des opinions contestataires, la stigmatisation des minorités.

Cette question démocratique, où se joue la maîtrise collective de notre destinée commune tandis que s’égrène le compte à rebours écologique des urgences et des périls pour le Tout-Vivant du monde, n’est évidemment pas propre à la France. Mais notre pays en offre un cas d’école tant sa tradition politique républicaine est gangrénée par un héritage absolutiste qui, structurellement, en fait une démocratie de basse intensité. Car la confiscation de la volonté de toutes et tous y est menée jusqu’à son terme le plus définitif : sa réduction à la volonté d’un seul, le président de la République.

Revisiter la scène primitive de la IIe République permet d’en saisir la longue durée puisque c’est l’aventure des Bonaparte, de l’oncle au neveu, qui a donné, sous la plume de Karl Marx, la dénomination de ce poison monarchique qui n’a cessé de corrompre l’idéal républicain : le bonapartisme. Césarisme moderne, notre présidentialisme en est l’ultime avatar, hissant la France sur un podium baroque, celui d’une monarchie élective sous couvert d’une République.

Dans le souvenir cuisant du coup de force du futur Napoléon III, trois ans après son élection comme premier président de la République française, et face à une réaction encore imprégnée de culture monarchique, la gauche du camp républicain s’est longtemps résolue à refuser la suprématie présidentielle, ce régime du « coup d’État permanent ».

Hélas, elle s’y est durablement convertie, avec parfois la foi du charbonnier, dans le sillage de l’inventeur de la formule, François Mitterrand, et de son aventure politicienne qui, loin de réduire le pouvoir présidentiel, l’a étendu, renforcé et mythifié, confortant sa citadelle de décision solitaire, de secret cadenassé et de clientélisme augmenté. À tel point que les délibérations parlementaires françaises ne sont pas loin d’un simulacre, tant le pouvoir élyséen leur impose sa loi, dictant l’ordre du jour des assemblées, se dérobant au contrôle législatif et soumettant des majorités dites, précisément, « présidentielles » à son bon vouloir.

Ainsi la France, plus que d’autres vieilles démocraties occidentales, donne-t-elle à voir, cette dernière décennie, une fuite en avant de pouvoirs exécutifs sans garde-fous. Les aventures individuelles s’y succèdent, de moins en moins partisanes, de plus en plus personnelles, emportées par l’ivresse narcissique de protagonistes enfermés dans une bulle déconnectée du réel, hors la société comme l’on dirait hors sol, où ne règne que l’illusion de la possession – du pouvoir, de l’argent, de l’ascendant, de la notoriété…

Le cours répressif qu’elles assument et impulsent, rognant les libertés fondamentales, brutalisant les protestations populaires, diabolisant les opinions dissidentes et hystérisant le débat public, est l’aveu de leur fragilité foncière face à la vitalité créatrice de la société, aux luttes de ses classes populaires, aux engagements de sa jeunesse multiculturelle, aux causes communes de l’égalité qui s’y inventent.

« Il faut en finir, silence au pauvre ! » : le refrain vengeur des républicains conservateurs de 1848 est donc de retour. Avec Emmanuel Macron aujourd’hui, mais dans le droit fil des ambitions de Nicolas Sarkozy et des renoncements de François Hollande, le présidentialisme français ne cesse de s’affirmer comme l’ennemi foncier d’une République démocratique et sociale. Cette confiscation de la volonté de toutes et tous par le pouvoir d’un seul la mine de l’intérieur, la corrompt et l’affaiblit, creusant la dépression citoyenne et accroissant la démobilisation électorale. En nos temps incertains et imprévisibles, elle pose les bases d’un régime autoritaire au service d’intérêts sociaux minoritaires.

Telle est la question française que documentait par avance ce livre, Le Président de trop, paru en 2011, à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy, dans l’espoir, largement déçu sous François Hollande, que la gauche en prenne la mesure et s’affaire à la résoudre. Depuis, s’abstenant de plus en plus majoritairement des rendez-vous électoraux, le peuple souverain la documente lui-même en se mettant en retrait d’un jeu politique dont il se sent exclu. Loin d’exprimer un désengagement passif, cet en-dehors des urnes exprime une prise de conscience.

La crise de la représentation électorale n’est pas celle de la démocratie française mais bien plutôt de sa confiscation oligarchique, dont l’absolutisme présidentiel est à la fois le résumé et le symbole. Que tant de temps ait été perdu et que tant d’occasions aient été manquées n’empêche pas qu’elle reste potentiellement porteuse d’une refondation démocratique. À condition toutefois d’y œuvrer résolument…

Par un hasard malin, cette réédition [en 2021] paraît l’année du quatrième centenaire de la naissance de La Fontaine, fabuliste de la prétention des humains et de l’aveuglement des puissants, né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, dans l’Aisne.

Revisitant le remords oublié de Ledru-Rollin pour introduire un livre dont l’alarme fut impuissante, j’ai repensé à l’une des fables d’Ésope le Phrygien dont l’œuvre inspira La Fontaine. Appelée L’enfant qui criait au loup ou Le Berger mauvais plaisant, elle est à l’origine de l’expression « crier au loup », autrement dit exagérer une alerte ou un danger. Ou, peut-être, l’annoncer trop tôt, avec cet excès que motive une prescience. Trop tôt ou trop tard, je ne sais, c’est en tout cas cette annonce qui fait l’actualité persistante de ce livre.

Vivant sous la monarchie absolue de Louis XIV, La Fontaine, lui aussi, s’efforçait d’être en dehors, revendiquant son décalage. Ou plutôt sur le seuil, dedans et dehors. Au-dedans d’une société qui, tournant autour de son Roi-Soleil, ne pouvait guère échapper à son pouvoir, à ses pièges et à ses armes. Mais, néanmoins, résolument en dehors, cultivant sa distance, travaillant l’écart, construisant sa différence. « De loin c’est quelque chose, et de près ce n’est rien » : le dernier vers d’une de ses fables, Le Chameau et les Bâtons flottants, peut se lire comme un déniaisement. Apprendre à se déshabituer du pouvoir, savoir se déprendre de sa force de conviction, de son éclat et de son attrait, bref, travailler à le désacraliser.

Oui, de près ce n’est rien.

Advertisement

3 Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici