Il y a 30 ans, les Sud-Africains ont créé de longues files, serpentant à n’en plus finir autour des bureaux de scrutin. Ils ont montré à quel point cette première élection multiraciale était capitale et remplie de promesses, notamment pour tous ceux qui avaient été privés du droit de vote jusqu’à ces derniers jours d’avril 1994, dont la grande majorité des Noirs et des Métis du pays. Selon plusieurs experts consultés par Le Devoir, ce scrutin historique qui a porté Nelson Mandela à la tête du pays, trois ans après la fin du brutal régime de ségrégation raciale de l’apartheid, a été l’un de ceux qui ont le plus marqué le XXe siècle.

« Nous commençons une nouvelle ère d’espoir, de réconciliation et d’édification de la nation », a déclaré le 27 avril 1994 Nelson Mandela, tout juste après avoir coché le premier bulletin de vote de sa vie.

Pendant quatre jours, ses concitoyens ont voté à hauteur de 63 % pour son parti, le Congrès national africain (ANC). Il a largement devancé celui du président sortant, Frederik de Klerk qui a récolté 20 % des voix.

« Un moment charnière, déterminant dans l’histoire de l’Afrique du Sud », et l’une des plus importantes élections de ce siècle, a déclaré le professeur de l’Université de Montréal Mamoudou Gazibo, spécialisé en politique africaine.

Il rappelle que ce scrutin présidentiel sud-africain a eu des répercussions au-delà de ses frontières, car il a notamment apaisé bon nombre de conflits dans les pays voisins, liés à l’apartheid. Son effet a été « régional et mondial ».

L’élection de Mandela, le premier président noir, était aussi « tout un symbole », souligne Simplice Ayangma Bonoho, professeur d’histoire africaine à l’Université de Montréal : « Un message d’unité nationale au peuple sud-africain, une leçon de libération totale pour l’ensemble du continent africain et un cours magistral de multiracialité au reste du monde. »

Une victoire aussi des droits de la personne, le pays se « débarrassant des chaînes d’un régime dominé par la race », l’un des derniers du continent à évincer le colonialisme imposé de force par la minorité blanche privilégiée, a indiqué David Pottie, professeur de politique, de gouvernance et de démocratie au Collège des Forces canadiennes. « Ce fut un jour de portes ouvertes et de possibilités infinies. »

En effet, si la plupart des élections n’aboutissent qu’au remplacement d’un parti au pouvoir par un autre, celle de l’Afrique du Sud en 1994 a complètement changé le paysage politique.

« C’était la première fois que tous les Sud-Africains, peu importe leur race, pouvaient voter », a rappelé pour sa part la professeure de science politique de l’Université de Toronto Antoinette Handley, native de l’Afrique du Sud. L’élection a été « extraordinairement importante ». Ce qui peut sembler banal revêtait un caractère extraordinaire ce jour-là : dans un pays où tous les aspects du quotidien étaient régis par la race, et où les Noirs et les Blancs devaient même utiliser des portes distinctes pour entrer au bureau de poste, « les voir se côtoyer dans les files de vote, cela faisait figure de symbole ».

« Cette élection a tout changé et, en même temps, n’a rien changé », déplore-t-elle toutefois. Elle explique que, si le système politique a profondément été transformé par ce vote universel, les inégalités socio-économiques entre les peuples, elles, ont perduré.

L’héritage de 1994

Un réel État démocratique a été mis en place, souligne M. Gazibo « Et le pays a réussi à rester uni » — un héritage bien tangible selon lui.

Sans oublier que c’est une démocratie qui a duré, renchérit Dan O’Meara, professeur au Département de science politique de l’UQAM, d’origine sud-africaine et ex-membre de l’ANC.

En effet, dans les pays africains colonisés par la France et l’Angleterre, les régimes post-colonisation n’ont pas survécu longtemps : plusieurs ont été renversés par des coups d’État militaires ou sont tombés dans un modèle de parti unique, à quelques exceptions près, explique-t-il. C’est là une autre raison qui fait que cette élection s’est distinguée : l’oppression s’est terminée de façon pacifique, « alors que le pays aurait pu facilement tomber dans une guerre civile raciale ». Sous la baguette diplomatique et pacifique de Mandela et de l’ANC, le nouveau régime fut placé sous le signe de la réconciliation entre les peuples.

Après être devenu chef d’État, Mandela a eu comme priorité de s’assurer que l’économie ne s’effondrerait pas, comme ce fut le cas de plusieurs pays africains après le grand mouvement de décolonisation des années 1950-1960. « Ne voulant pas reproduire ces erreurs », il « a rassuré les Sud-Africains blancs sur le fait qu’ils étaient en sécurité, bienvenus et même que l’on avait besoin d’eux dans cette nouvelle Afrique du Sud », afin qu’ils ne la quittent pas en emportant tout leur argent et toute leur expertise, explique la Mme Handley. Cela a donné au gouvernement les ressources économiques pour investir dans des infrastructures qui étaient cruciales, dont la construction d’habitations pour la population noire.

Bref, Nelson Mandela n’a pas mis tout le monde à la porte en prenant le pouvoir — donnant même la responsabilité clé des Finances à un ministre blanc. Les institutions gouvernementales ont continué à fonctionner — une réussite majeure puisqu’il fallait désormais fournir des services de base, comme l’eau et l’électricité, non plus à quatre millions d’habitants, mais plutôt à 44 millions, rapporte M. Pottie.

La Constitution du pays, promulguée en 1996, est un autre héritage, ainsi que les nouvelles entités créées, comme la Commission des droits humains et la Commission de vérité et de réconciliation.

La désillusion

Mais les compromis vus comme salvateurs à l’époque ont semé les graines de ce qui est aujourd’hui une déception de beaucoup de Sud-Africains noirs envers Nelson Mandela. Plusieurs estiment qu’il a trop misé sur la réconciliation et pas assez sur la justice raciale. Aujourd’hui, les inégalités économiques sont encore plus criantes, et les Noirs demeurent la population la plus marginalisée, conséquence des abus de l’apartheid, rappellent tous les experts consultés. Ils ont le droit de voter, mais vivent dans une très grande pauvreté.

Toutefois, le noyau de l’héritage de l’élection de « Madiba », une démocratie non raciale fondée sur un état de droit, perdure malgré tout trente ans plus tard. Le jour où il a déposé son premier bulletin de vote, le 27 avril, est désormais une fête nationale, poétiquement baptisée le « Jour de la liberté »

 

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