Après le sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial, Fati N’Zi-Hassane, la directrice Afrique d’Oxfam, appelle à la refonte complète du FMI et de la Banque mondiale, ainsi qu’à plus de solidarité financière des pays riches envers les pays pauvres.

L’ACTU VUE PAR… – Réallocation de 100 milliards de dollars de droits de tirages spéciaux (DTS), allocation de 100 milliards de dollars pour le financement de l’action climatique, taxation des transactions financières… En marge du sommet pour un nouveau pacte financier mondial initié par Emmanuel Macron et auquel ont participé du 22 au 23 juin une quarantaine de chefs d’État et de gouvernement, l’ONG d’origine britannique Oxfam, qui confédère une vingtaine d’organisations humanitaires, a mené un intense lobbying pour qu’enfin des décisions concrètes soient prises en faveur des pays vulnérables.

Selon l’organisation, environ 3 900 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 seront nécessaires aux pays à revenu faible et intermédiaire pour répondre à leurs besoins en matière de dépenses climatiques et sociales.

Très médiatisée, la grande messe économique n’a finalement été qu’un « recyclage de vieilles promesses non tenues », selon les mots de Cécile Duflot, directrice d’Oxfam France et ancienne ministre française.

Fati N’Zi-Hassane, sa collègue d’origine nigérienne qui a pris la tête de la direction Afrique en novembre 2022, après avoir coordonné pendant plusieurs années le programme de développement humain du Nepad – l’agence de développement de l’Union africaine (UA) –, estime, elle, qu’il n’est plus possible de « maintenir un système qui protège l’extravagance et les excès des plus riches au détriment de la vie des plus pauvres ». Entretien.

Jeune Afrique : Le sommet de Paris a-t-il permis des avancées pour une plus grande mobilisation financière en faveur de l’Afrique ?

Fati N’Zi-Hassane : Ce sommet est une déception, parce que nous nous attendions à voir une volonté d’avancer sur certaines questions fondamentales comme celles relatives à la refonte du système financier international. Au lieu de cela, ce sommet n’a fait que rappeler les engagements pris dans le passé avec la promesse qu’ils seront cette fois-ci tenus. Nous ne pouvons évidemment pas nous satisfaire de tels résultats.

LI FAUT D’ABORD QUE LES PAYS RICHES RESPECTENT LES ENGAGEMENTS PRIS LORS DES RÉUNIONS PASSÉES

Oxfam a dénoncé « un manque de volonté indécent des pays riches de redistribuer leur richesse » en faveur des populations les plus pauvres de la planète. Tout n’a cependant pas été négatif…

Oui, il y a eu de bonnes nouvelles : Emmanuel Macron a appelé à se mobiliser pour une taxation internationale. Mais il faut d’abord que les pays riches respectent les engagements pris lors des réunions passées. C’est pour cela que je me range du côté de Nana Akufo-Addo, le président ghanéen, qui a insisté sur le besoin d’un mécanisme de suivi clair à même d’assurer que toutes les promesses seront tenues. Il y a eu également des restructurations de dette, mais nous sommes quand même dans l’anecdotique et le « cas par cas ».

Si la Zambie a obtenu une restructuration de sa dette extérieure, dont près de la moitié (6,6 milliards de dollars) est détenue par la Chine, les pays occidentaux ont effectivement balayé l’idée d’annuler les remboursements de dette pour une majorité de pays pauvres. Pourquoi cette solution était-elle défendue par Oxfam ?

Elle aurait permis aux gouvernements africains d’obtenir l’espace budgétaire dont ils ont besoin pour mieux lutter contre les inégalités. Les pays africains empruntent à des taux scandaleux – jusqu’à 20 % – sur le marché international. Le service de la dette dépasse souvent le quart du budget national des pays, quand ce ne sont pas des proportions astronomiques comme pour la Zambie (51 %).

Cela laisse très peu de marge de manœuvre aux gouvernements pour investir dans les services sociaux de base afin d’atténuer les effets d’une crise climatique qu’ils n’ont pas engendrée. Ils sont ainsi tenus à la gorge et dépendent de la bonne volonté des pays riches, du fait du prince.

Oxfam avait participé aux discussions préparatoires du sommet. Quelles propositions aviez-vous poussées ?

Nous avons beaucoup insisté sur la refonte du système financier international, lequel a été hérité de la colonisation. Rappelons que lors des accords de Bretton Woods en 1944 qui marquent la naissance de l’organisation monétaire mondiale actuelle, l’écrasante majorité des pays africains n’étaient pas encore indépendants et n’existaient pas sous une forme qui leur aurait permis d’être présents à la table des négociations.

À l’époque, un certain nombre de pays occidentaux qui ont conçu le FMI [Fonds monétaire international] et la Banque mondiale [BM] étaient des puissances coloniales. La création de ces deux grandes institutions financières s’est donc inscrite dans ces projets coloniaux.

Près de quatre-vingts ans après, il n’y a pas eu de réformes majeures de cette architecture financière mondiale, ni de changement radical qui aurait permis à ce que le cadrage serve l’ensemble des États, y compris africains. Certes, le président français Emmanuel Macron a appelé à se mobiliser pour une réforme et António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a reconnu ag ah ai aj ak » dir= »ltr »> un système dépassé, dysfonctionnel et injuste, mais nous voyons bien que persistent des réserves de la part d’autres pays occidentaux.

NOUS N’ALLONS PAS NOUS RÉUNIR À CHAQUE FOIS QU’IL Y A UNE CRISE POUR QU’UN LEADER DU MONDE OCCIDENTAL VIENNE SAUVER L’AFRIQUE

La France a justement décidé de réallouer 40 % de ses DTS. Sommes-nous encore à l’étape des promesses ?

Oui. Nous aimerions que la réallocation des 100 milliards de dollars de DTS qui a été décidée en 2021 soit accélérée. Nous avons également demandé que deux nouvelles émissions de DTS équivalente à 650 milliards de dollars chacune soient décidées d’ici à 2030. Et qu’en amont, les pays riches s’engagent à redistribuer une partie sans conditions aux pays vulnérables et à l’Afrique en particulier.

Cela dit, il n’est pas normal que cet instrument monétaire bénéficie principalement aux pays développés. Nous n’allons pas nous réunir à chaque fois qu’il y a une crise pour qu’un leader du monde occidental vienne sauver l’Afrique. Nous voulons que le système serve les intérêts de tous les pays selon leurs besoins et de manière équitable.

Les organisations de société civile comme Oxfam enjoignent beaucoup des pays occidentaux à mobiliser des fonds en faveur de l’Afrique. Qu’exigez-vous des pays africains eux-mêmes, dont la gouvernance est souvent problématique et qui ne sont pas toujours transparents dans la gestion de leurs propres ressources ?

Nous travaillons beaucoup sur la bonne gouvernance avec les communautés pour leur donner des outils qui leur permettent de comprendre comment fonctionne par exemple un budget au niveau local ou national. Mais c’est surtout à elles de faire valoir leurs droits et d’exercer une forme de pression sur leurs dirigeants pour enfin exiger des comptes et ainsi s’assurer de la bonne gestion des ressources.

Nous sommes très regardants sur la manière dont les États investissent dans les services publics et sur le type de politiques fiscales utilisées pour mobiliser les ressources. Favorisent-elles une redistribution des richesses ou aggravent-elles les inégalités ? Ces sujets de préoccupations font l’objet de discussions avec les dirigeants que nous rencontrons.

Comment combattre les inégalités en Afrique dans un contexte de lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel ?

L’Afrique est obligée de traiter ces sujets en même temps. Nous n’avons pas le choix, car ces phénomènes se nourrissent les uns les autres. Les combattants de mouvements terroristes sont souvent issus de communautés qui ont été abandonnées et les groupes dits djihadistes prolifèrent là où l’État n’est pas présent.

Oxfam mène des projets autour du triptyque paix-développement-humanitaire qui permettent de soutenir les communautés les plus affectées par ces questions-là. C’est une vision très occidentale que de dire comme Emmanuel Macron : « Aucun pays ne doit avoir à choisir entre la réduction de la pauvreté et la protection de la planète. »  Du point de vue africain, le financement du développement et celui de l’action climatique sont un seul et même sujet.

L’Afrique a-t-elle le droit de continuer à exploiter son pétrole et son gaz ?

C’est un sujet assez délicat. Même à Oxfam, nous n’avons pas encore adopté de position commune sur la question. S’il faut prendre en compte l’ensemble des éléments et approches qui permettront d’aller vers une transition progressive, il y a toutefois besoin de considérer les situations particulières des États africains qui ont besoin de se développer. Et pour se développer, il faut de l’énergie et des ressources. Nous ne pouvons pas demander à l’Afrique, qui contribue de manière extrêmement marginale au réchauffement climatique, de faire des efforts en se privant de ses ressources énergétiques alors qu’elle doit financer son propre développement.

Par Mawunyo Hermann Boko JA
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