En Afrique, la majorité de la population active urbaine tire ses ressources quotidiennes du secteur informel.

En Afrique, le confinement ne doit pas être perçu comme une fatalité

En cas de confinement total ou partiel, c’est donc une grande partie des ménages qui perdrait leurs moyens de subsistance…

En économie, une rationalité atypique définit une décision qui n’est pas celle que devrait normalement prendre un agent, mais qui lui est imposée par différentes contraintes. Dans plusieurs pays africains, la raison plaiderait ainsi pour la mise en œuvre rapide du confinement au vu de l’effondrement des systèmes de santé sur les autres continents confrontés au coronavirus. Deux facteurs limitent toutefois son adoption en Afrique.

Tout d’abord, la perplexité des populations, qui peut être combattue par une pédagogie de proximité mobilisant chefs traditionnels et leaders d’opinion. Et surtout, la réalité du terrain : les coûts et les tensions socioéconomiques potentielles du confinement.

En Afrique, la majorité de la population active urbaine tire ses ressources quotidiennes du secteur informel. Son niveau d’épargne est limité tout comme son accès au crédit. En cas de confinement total ou partiel, c’est donc une grande partie des ménages qui perdrait leurs moyens de subsistance.

Pour les salariés du privé ou du public, et les secteurs qui vivent grâce à eux, le confinement représenterait une baisse de revenu en raison de l’effritement des recettes des entreprises et de l’État.

Pour les décideurs africains, l’arbitrage oppose donc les coûts économiques du confinement et les conséquences sanitaires en cas de non-confinement, notamment la résurgence de plusieurs maladies. Il porte aussi sur les entités qui supporteront la perte de pouvoir d’achat des ménages. Si ces derniers devaient porter intégralement celle-ci, tout comme lors de la dévaluation de 1993, les effets sociaux seraient identiques: hausse de la pauvreté et de la corruption. Suivre une telle stratégie serait un suicide économique. D’où l’urgence de sortir les pays africains de ce choix cornélien à travers trois actions.

Primo, une évaluation du coût du confinement pays par pays. Deuxio, une action rapide pour mobiliser les ressources à même d’apporter une réponse à la perte de revenu des ménages. Tertio, la mise en œuvre de programmes d’assistance à même de transformer le confinement en opportunité. Pour ce faire, trois postes du budget des ménages devront faire l’objet d’une attention particulière : l’alimentation, le triptyque logement-eau-électricité et enfin, la santé.

Pour les pays africains touchés par la pandémie, une première estimation d’un confinement urbain total s’élève à 570 millions dollars par jour uniquement pour l’alimentation d’un demi-milliard de citadins, et 1 milliard de dollars pour les trois postes.

Ces chiffres, à affiner par les instituts statistiques africains, illustrent le besoin à couvrir par les ressources extérieures et nationales, notamment l’épargne des ménages urbains. Ceux-ci sont, en effet, plus vulnérables que les habitants des zones rurales, car moins susceptibles d’être propriétaires et d’auto consommer leurs produits agricoles.

Plus qu’une dépense de gestion de crise, les fonds nécessaires pour soutenir la consommation de base devraient être perçus, une fois mobilisés, comme une opportunité de changement structurel pour l’Afrique. A condition d’emprunter des canaux à même de formaliser l’informel, de soutenir certains secteurs, de contribuer à des progrès sociaux ou d’augmenter la transparence, seule gage d’un soutien local et global à ces initiatives.

Qu’ils prennent la forme de colis alimentaires ou d’un revenu universel minimal pour faire face à la crise, ces transferts pourraient être conditionnés à un enrôlement biométrique. Il permettrait d’éviter les gaspillages, de cibler les bénéficiaires et s’appuierait sur l’expertise continentale en matière de mobile moneyVia des applications ad hoc, l’utilisation des fonds pourrait être limitée à des achats auprès d’acteurs appartenant à des secteurs fragiles ou à jour de leurs obligations fiscales, et ce afin d’encourager la formalisation et la production locale.

Le maintien des dépenses de santé pourrait lui aussi se faire via des transferts universels digitaux utilisables auprès d’un réseau de médecins certifiés et contribuer à la création d’un embryon de sécurité sociale. La question du paiement des loyers sera plus épineuse. Au-delà de leur gel ou de leur décalage, la prise en charge d’une partie des loyers par l’État se heurterait à la faiblesse des administrations en charge des impôts locatifs et fonciers. Là encore, un accès aux aides publiques, conditionné à un enregistrement digitalisé du bail, permettrait de réaliser une réforme foncière longtemps repoussée.

Ces exemples illustrent le potentiel, pour les acteurs qui le souhaitent, de transformer une crise potentiellement explosive en opportunités de réformes hautement propulsives. A contrario, un défaut de créativité, de proactivité et de bonne gouvernance transformera cette pandémie en révélateur de plusieurs faiblesses structurelles africaines.

(*) Jean-Paul Mvogo est titulaire d’un doctorat en économie de l’Université Paris Dauphine. Diplômé de Sciences Po Paris, il y enseigne l’économie digitale et du secteur privé. Il connait bien l’Afrique pour y avoir travaillé pour le Fonds monétaire international, mais aussi le secteur privé. Irina Gbaguidi est étudiante au sein du Master en urbanisme de Sciences Po et travaille sur des projets de data science orientés autour de la démographie urbaine en Afrique.

Afrique Latribune