Attention aux amalgames et aux contre-vérités (première partie, Boribana)

Les destructions de bâtiments et déguerpissements opérés dans la commune d’Attécoubé du vendredi 23 au mercredi 28 février 2024 ont touché différents sites. Précisément quatre zones: Boribana, Banco 1, Adjamé-Santé et Attécoubé, lesquels seront ici abordées au cas par cas.

Dans cette première partie, nous traiterons exclusivement de Boribana.

LE CAS BORIBANA :

Ayant pris forme à la fin des années 1940 sur un petit périmètre, le bidonville Boribana (en malinké:
‘la course est terminée’), s’est considérablement agrandi jusqu’à atteindre une superficie d’environ
vingt-et-un hectares jusqu’à sa destruction récente. Cet agrandissement a été en partie le fait d’un
remblayage manuel de la bordure lagunaire par les habitants.

Les déguerpissements (ou projets de déguerpissements, vous comprendrez tout à l’heure pourquoi) à Boribana conjuguent trois différents dossiers, exposés ici l’un après l’autre, pour une meilleure compréhension et appréciation du sujet.

Dossier 1 : La construction du quatrième pont Yopougon-Adjamé

Dans le cadre du projet de construction du quatrième pont Yopougon-Adjamé, un ensemble de sept
hectares a été identifié comme zone opérationnelle. Ainsi, après un recensement des personnes et
ménages impactés, c’est-à-dire les commerces, ‘propriétaires’ et locataires établis dans l’emprise du
projet, ceux-ci ont été pour la quasi-totalité indemnisés à partir de 2018.

Ont été versées : une indemnité pour les tenants des commerces selon l’envergure de leurs activités ; une indemnité forfaitaire pour les locataires afin de les aider à trouver un autre logement ailleurs (aide au paiement de la caution). Une indemnisation en numéraire ou en relogement pour les ‘propriétaires’, nen tenant compte de leurs bâtis à Boribana : superficie du logement et surtout l’état du bâti, c’est-àdire les matériaux ayant servi à la construction. (De toute évidence, il existe une différence entre une maison en bois et une autre en brique, entre une toiture en tôles et une autre en dalle.) Ainsi en a t’il été des dédommagements adossés à des évaluations techniques préalables.

Sur les 142 milliards de francs CFA (216 millions d’euros) de coût du projet du quatrième pont, financé sous forme de prêt par la Banque Africaine de Développement (BAD), 34 milliards de francs CFA ont été prévus pour les indemnisations et le relogement.

Ce déguerpissement de 402 ménages a été globalement bien opéré et de manière assez mprofessionnelle. Quoique des suspicions et des magouilles aient été dénoncées. À titre d’exemple, contrairement aux 450.000 FCFA prévus pour chaque locataire selon le Plan d’Action de Réinstallation (PAR) validé par la BAD avec l’État de Côte d’Ivoire, certains locataires ont perçu 320.000 F, d’autres 250 000 F et d’autres encore 230.000 FCFA. Ne cherchez pas à savoir où est passé la différence car vous l’avez déjà déviné.

Il convient de préciser encore une fois que tout Boribana n’a pas été enregistré dans le cadre de ce projet de construction du quatrième pont, et donc tout logiquement tous les habitants de Boribana n’ont donc pas été dédommagés. Seuls les ménages qui étaient dans l’emprise du projet l’ont été. Et même là encore, près de 1 % ne l’a pas encore été pour des raisons administratives ou de finition de leurs bâtis sur les nouveaux sites de recasement à Songon et à Anyama.

Dossier 2 : Le Projet de Valorisation de Boribana

Le Projet de Valorisation des Quartiers Précaires d’Abidjan (y compris Boribana) était initialement piloté par le cabinet du Premier Ministre Patrick Achi et a été rattaché au cabinet du Vice-Président Koné Tiémoko Meyliet peu après le départ de Patrick Achi de la Primature.

Avec cette initiative, la plupart des 132 bidonvilles et quartiers précaires d’Abidjan doivent être
déguerpis méthodiquement en indemnisant les populations impactées. Pour les autres bidonvilles qui ne seront pas rasés, il est question de les aménager, les viabiliser, les équiper en infrastructures
sanitaires, scolaires et sociales modernes.

Dans le cadre de cette initiative, le bidonville-pilote Boribana a été identifié (bien entendu les secteurs
restants, non compris la zone impactée par le quatrième pont), pour être rasé et être l’objet d’une
cession de la part de l’État ivoirien à des privés comme un ‘prolongement du Plateau’. C’est-à-dire,
une nouvelle zone administrative où s’établiront des entreprises ; ce sous l’égide du CNP-PPP
(Comité National de Pilotage des Partenariats Public-Privé). Cette initiative est appuyée par la BAD
depuis 2021, dans un Plan d’Aménagement visant à créer des lots urbains en vue du remplacement
des zones d’habitats précaires sur les voies d’accès et le long du quatrième pont, à savoir Boribana,
Doukouré et Yao Séhi (ces deux derniers quartiers sont situés dans la commune de Yopougon).
C’est ainsi que le Projet de Valorisation de Boribana (PVB), dont la supervision était assurée par la
Préfecture d’Abidjan a vu le jour et les études techniques ont été confiées à un cabinet dénommé CIIC
(Cabinet International d’Ingénierie et de Conseil) basé à Yopougon Azito.

Ce cabinet a méthodiquement procédé à l’identification des parcelles (sous la référence PVB / SAV
/ …), au reprofilage des impactés de la zone (identification des ‘propriétaires’, locataires et
commerces), dans la période d’août-novembre 2023, et à l’évaluation technique de la plupart des
bâtis, en janvier 2024. L’expertise des bâtiments était toujours en cours pour permettre une juste
indemnisation des 507 ‘propriétaires’ de parcelles.

Suivant le mode opératoire adopté par l’équipe de direction du projet PVB, les
dédommagements devaient suivre : une indemnité pour les locataires, et une indemnisation pour les
‘propriétaires’ (selon les cas : argent, terrain, logement), puis interviendraient les mises en demeure
et pour finir les démolitions. Ce qui devait prendre encore deux à trois années au maximum.
Il était alors question de passer à la restitution publique et officielle au Préfet d’Abidjan des données
et résultats obtenus suites aux études, lorsqu’entre-temps les bulldozers du District d’Abidjan ont
déferlé sur Boribana.

Dossier 3 : La démolition de Boribana par le District d’Abidjan

Pendant que les populations de Boribana attendaient tranquillement le déroulement du programme :
achèvement des évaluations des bâtis, dédommagements, puis notification de libération de la zone,
c’est alors que sont brusquement intervenus les bulldozers envoyés par le Ministre-Gouverneur Cissé
Bacongo, agissant lui-même sous ordre d’Alassane Ouattara. C’était le vendredi 23 février à 8 heures.
Il importe de noter que cette dernière opération n’a absolument rien à voir avec le quatrième pont.
Lequel est d’ailleurs déjà achevé pour la partie Attécoubé (restent les parties Adjamé et prolongement
du côté de Yopougon) et était même déjà ouvert à la circulation depuis le 11 janvier 2024.
L’opération menée par le District n’a également rien à voir avec le Projet de Valorisation de Boribana,
qui suivait normalement son chronogramme.

Ces opérations de démolition – pilotées sur le terrain par Monsieur Boa Krapa Valérie, Directeur de
la Construction, de l’Urbanisme et de l’Habitat au District d’Abidjan – ont été faites sans préavis, ni
mise en demeure et sans indemnisation préalable aucune.

Malgré les interpellations et les sollicitations des populations a différé les déguerpissements de juste
quelques jours, le temps d’empaqueter quelques biens et trouver en urgence de nouvelles destinations,
les bulldozers, sur ordre, ont foncé et presque tout enseveli. C’est à ce niveau que la barbarie, la
brutalité, la cruauté et l’inhumanité ont atteint leur paroxysme.

Peu de personnes, comparé au nombre qui y vivaient, ont pu sortir des affaires. De la sorte, les
personnes non présentes, parce que sortis très tôt pour vaquer à leurs occupations, ou en déplacement,
elles, ont tout perdu. Argent gardé à la maison, biens matériels, documents administratifs et scolaires,
etc. Aux gaz lacrymogènes se sont mêlés les pleurs, les cris de détresse, les larmes. Les enfants
revenus de l’école n’avaient plus de maisons, et pire ont perdu traces de leurs parents, dans ce chaos
généralisé. Des centaines de familles et milliers de personnes en un clin d’œil à la rue et les mains
vides. Des familles disloquées, l’école prématurément terminée pour des centaines d’écoliers et
d’élèves désormais ventilés dans la nature.

Un État responsable peut-il agir ainsi ? Une administration publique digne agit-elle pour la population ou contre la population ? Il est mensonger, malhonnête et mal-informé de dire que tout Boribana a été dédommagé et averti de ce déguerpissement brusque.

Un sachant,
S. Y.

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