Le nouveau gouverneur du district d’Abidjan, secrétaire exécutif du parti présidentiel (RHDP), multiplie les démolitions de quartiers précaires à coups de tractopelles. Quitte à bousculer les élus et à se mettre la population à dos.

« Je n’ai pas été nommé pour me tourner les pouces. » En une du quotidien ivoirien Fraternité Matin, ce 1er mars, Ibrahim Cissé Bacongo annonce la couleur. « Les déguerpissements ont créé un choc émotionnel terrible au sein de la population. Je comprends ce choc mais tant qu’on est sûr et certain que ce que l’on fait contribue à l’amélioration des conditions de vie et de travail des populations, on le fait sans état d’âme. C’est au résultat qu’on juge », affirme le nouveau gouverneur du district autonome d’Abidjan, droit dans ses bottes.

 

 

Cela fait alors plusieurs jours que les images d’opérations de déguerpissement d’ampleur tournent en boucle dans les médias et sur les réseaux sociaux. Des quartiers entiers d’Abidjan sont réduits en miettes. Les mêmes scènes se répètent partout : des familles crient leur désarroi de ne pas avoir été averties, de ne pas être relogées, et encore moins indemnisées. Les tractopelles ont parfois débarqué nuitamment, sans sommation, laissant des milliers d’habitants sur le carreau.

Feuille de route du président Ouattara

« Quand on entre dans notre capitale économique, on a l’impression d’être dans un village, et pourtant il s’agit bien de la capitale économique de notre pays, cette ville qui a fait rêver le monde entier, et l’Afrique en particulier, à la faveur de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) », estime le nouveau patron du district qui regroupe treize communes et plus de cinq millions d’habitants.

Également secrétaire exécutif du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), il répète qu’il ne fait qu’appliquer la feuille de route fixée par le président Alassane Ouattara qui veut « lutter contre le désordre urbain et l’insalubrité, et contribuer à l’assainissement dans le district ».

Reste la méthode. Ses adversaires la juge brutale. Aussi médiatique que son prédécesseur à ce poste, l’actuel Premier ministre, Robert Beugré Mambé, était discret, Ibrahim Cissé Bacongo, nommé le 27 décembre, multiplie les rencontres et les interventions pour déminer les polémiques. Les déguerpissements sont un sujet récurrent en Côte d’Ivoire mais leur retour soudain dans le quotidien des Ivoiriens, après une pause durant la CAN, en a surpris plus d’un.

« Il a sa façon de voir les choses, il a sa feuille de route, mais nous lui avons fait comprendre que la meilleure façon d’accomplir sa mission est de s’assoir avec les élus et d’harmoniser ensemble les choses », affirme Jean-Marc Yacé, le maire Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de la commune de Cocody. Le 28 février, ce dernier était présent à une rencontre organisée entre les maires ou leurs adjoints et le district, tous inquiets de voir débarquer chez eux les engins de démolition et de devoir affronter la fronde de leurs administrés.

« Éviter les morts à chaque saison des pluies »

Une rencontre pour rassurer : les 176 zones à risques répertoriées « ne sont pas des sites à déguerpir, à démolir, il s’agit des sites sur lesquels se trouvent un risque d’inondation, d’éboulement », a précisé Bacongo. Tous ne seront pas soumis à la destruction. La création d’un cadre de concertation a par ailleurs été adopté. « Nous sommes en train de réactualiser la liste des sites. Nous avons des réunions entre les services techniques de la mairie et ceux du district. Nous allons également sensibiliser la population », poursuit Jean-Marc Yacé.

Lors du dernier Conseil des ministres, Bacongo, poids lourd de la majorité présidentielle qui ne manque pas d’ambition, a implicitement reçu le soutien de l’exécutif malgré les critiques. « La vision du président de la République, c’est de protéger les vies humaines. Il faut éviter que nous ayons des morts à chaque saison des pluies », a ainsi rappelé le ministre et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, évoquant trente quartiers précaires concernés par les opérations de démolition à venir.

À Yopougon, même Adama Bictogo n’a pas été averti

Le RHDP est aussi monter au créneau pour dénoncer « une tentative honteuse d’exploitation de la part de dirigeants de partis qui s’emploient à récupérer politiquement la détresse de nos concitoyens impactés par cette opération ». Une référence aux représentants de l’opposition qui se sont rendus sur le site détruit de Gesco, à Yopougon, pour apporter leur soutien aux déguerpis et dénoncer ces destructions sans préavis.

Mais il n’y a pas que l’opposition qui se soit émue de la situation. Le maire de Yopougon, commune aussi gigantesque que populaire, a également fait part de son agacement. À deux reprises, Adama Bictogo, également président de l’Assemblée nationale, n’a pas été averti des déguerpissements dans sa commune où il s’est fait élire en septembre dernier.

« Nous nous sommes retrouvés devant le fait accompli », rappelle le premier adjoint de Yopougon, Yaya Doumbia. « Adama Bictogo n’est pas contre le fait que l’on s’occupe de ces zones à risque mais il faut donner l’information aux populations, les sensibiliser. Imaginez une mère de famille qui part travailler et qui, en rentrant, découvre sa maison détruite. Ce n’est pas possible », poursuit l’adjoint. Le nouvel édile a promis de reverser l’intégralité de son salaire de maire à ses administrés sinistrés à Gesco et organisera ce samedi un journée de la solidarité en leur faveur.

Maire pendant de nombreuses années de la commune abidjanaise très peuplée de Koumassi, Cissé Bacongo avait été affublé du surnom de « bulldozer » après y avoir multiplié les opérations controversées de déguerpissement de commerces installés sur la voie publique. Non sans faire grincer quelques dents.

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