Le président ivoirien Alassane Ouattara, les mains tendues, lors une réunion du Conseil national de sécurité au Palais présidentiel à Abidjan, le 16 mars 2020. A droite à l'image, son Premier ministre et dauphin désigné : Amadou Gon Coulibaly.• Crédits : Sia Kambou - AFP

A 4 mois de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, quel paysage politique ? Va-t-on vers une élection apaisée ? Au pouvoir depuis dix ans, le président Alassane Ouattara a renoncé en mars dernier à briguer un nouveau mandat, tout en désignant son dauphin : l’actuel Premier ministre.

Pas de troisième mandat pour le président Alassane Ouattara. Il en a fait la promesse en mars dernier. Une démarche relativement rare sur le continent. Le chef de l’Etat ivoirien a déjà choisi son dauphin ou du moins le candidat de son parti, le RHDP, en la personne de l’actuel Premier ministre Amadou Gon Coulibaly. D’autres personnalités ivoiriennes de l’opposition ont fait connaitre leur intention “d’y aller”. Le responsable historique ivoirien, Henri Konan Bédié (HKB), 85 ans, s’est officiellement présenté comme candidat à l’investiture de son parti, le PDCI. Un des premiers à avoir affiché sa candidature est l’ancien chef rebelle Guillaume Soro, actuellement en France et condamné par la justice de son pays pour “recel de détournement de deniers publics”. Enfin, s’il n’est pas candidat, il y aura également l’ombre de Laurent Gbagbo sur ce scrutin. Dans une décision, inattendue, il a été acquitté par la cour pénale internationale, en janvier 2019, dans le procès sur les violences post électorales de 2010 et 2011 qui ont fait 3 000 morts mais une demande d’appel est examinée cette semaine à la Haye et s’il ne peut toujours pas rentrer au pays, il y compte toujours des partisans.

Analyse d‘Antoine Glaser, ancien directeur de La lettre du continent. Il a coécrit avec Thomas Hofnung “nos chers espions en Afrique” paru chez Fayard en septembre 2018.

L’élection en Côte d’Ivoire est donc prévue pour octobre. La révision des listes électorales a été prolongée jusqu’au 30 juin. La surprise est venue, en mars dernier, du président Ouattara qui a renoncé à briguer un troisième mandat. Ces élections apporteront-elles pour autant un souffle nouveau. Et dans quel climat se préparent-elles ?

Ce seront des élections à hauts risques dans le sens où, finalement, on a l’impression que la Côte d’Ivoire n’a jamais quitté ou passé la période d’Houphouët-Boigny. Alassane Ouattara ne brigue pas un troisième mandat, mais à partir du moment où son candidat Ahmadou Gon Coulibaly, le Premier ministre, qui n’a que 61 ans, est un homme fatigué qui a des problèmes cardiaques, cela crée une tension. Et un certain nombre de partisans de Ouattara se demandent s’il ne va pas lui-même se présenter à la dernière minute.

Du côté du PDCI, le parti démocratique de Côte d’Ivoire, c’est toujours l’héritier traditionnel d’Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, arrivé au pouvoir en 1995 et “débarqué” par un coup d’État en 1999, qui veut une sorte de revanche. Aux dernières élections, il avait soutenu Alassane Ouattara et considérait que le président avait promis l’alternance à son parti. Ils avaient fait un parti en commun le RHDP, le rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et pour la paix. Finalement, cette alliance n’a pas tenu.

On se retrouve aussi avec une troisième personnalité, Laurent Gbagbo, qui a été poursuivie par la cour pénale internationale de la Haye. Il a été acquitté en première instance et la cour doit décider à présent d’un appel. Certes, il aura, sans doute, du mal à rentrer au pays, mais il va jouer un rôle de faiseur de roi au sein de son propre parti, le FPI, le front populaire ivoirien. On se retrouve donc comme lors de la période “Houphouétiste “avec 3 hommes dans un bateau” et cela ne change pas.

Cela ne change pas ! Vous voulez dire que l’on est loin d’un pays réconcilié ?

On ne peut pas dire qu’il y ait eu une vraie réconciliation politique nationale engagée par Alassane Ouattara. C’est ce qui est assez inquiétant car sur le plan économique cela marche plutôt bien. Mais sur le plan politique, il y a encore des prisonniers politiques, une partie de l’opposition n’est absolument pas d’accord sur la préparation des élections, sur la commission électorale qu’elle ne trouve pas assez indépendante. Donc c’est un climat qui est quand même préoccupant.

Vous avez parlé de l’ancien président Laurent Gbagbo qui a été acquitté par la CPI des accusations de crimes contre l’humanité commises lors des violences post électorales de 2010 et 2011. Cependant, il pourrait être rejugé en appel. Vous dites que même sans entrer dans son pays il peut être faiseur de roi. De quel soutien dispose-t-il en Côte d’Ivoire ?

Pour l’instant, c’est l’homme qui n’a pas parlé, c’est un homme qui reste très populaire. Vous avez un certain nombre de gens qui considèrent que, même si la France a opéré sous mandat des Nations unies, ce sont quand même des militaires français qui l’ont sorti de son bunker à Abidjan.

Maintenant, son propre parti, le Front Populaire Ivoirien, est assez divisé. Simone Gbagbo, sa première femme qui a mené toute la politique avec lui, veut se présenter. Le FPI a aussi Affi N’guessan qui veut aussi “y aller”. Même Henri Konan Bédié, le successeur d’Houphouët-Boigny, qui est son ennemi de toujours, veut avoir le soutien de Laurent Gbagbo. Ce qui serait très dangereux pour le pays parce que l’on sent que sur le plan ethnique les Baoulés d’HKB et les Bétés de Laurent Gbagbo pourraient faire une sorte d’alliance contre les Dioulas du Nord. Et on sent les tensions en Côte d’Ivoire sur le plan politico-ethnique.

Vous faites allusion au “concept d’ivoirité” brandi par certains et qui a été à l’origine de tensions et de divisions. Cette question n’est toujours pas réglée ?

Non seulement la question de l’ivoirité n’est pas réglée, mais elle est totalement relancée par l’ancien président Henri Konan Bédié. L’actuel président Alassane Ouattara, pendant très longtemps lorsqu’il était gouverneur de la banque centrale, a beaucoup travaillé dans le pays voisin, le Burkina Faso. C’est un homme du Nord donc il a été dit “il n’a jamais été ivoirien, qu’il a la double nationalité” alors qu’en fait c”était le président Houphouët-Boigny qui l’avait envoyé. C’est une vielle histoire, certes, mais elle est ressortie avec les allégations selon lesquelles les habitants du Nord ne sont pas de vrais Ivoiriens. Et ils accusent Alassane Ouattara de faire voter les gens du Nord, de leur donner la nationalité ivoirienne. C’est très mauvais parce que ceux qui font vraiment tourner le pays sont surtout des Burkinabés qui sont immigrés. Il y en a trois ou quatre millions. Donc l’ivoirité va au delà même de la critique d’Alassane Ouattara. Elle vise aussi toute une communauté épinglée par des gens du Sud qui disent “ils ne sont pas Ivoiriens”.

Ceux qui peuvent peser directement ou indirectement sont les anciens responsables politiques de l’ère Houphouët-BoignyMais que peut représenter un autre homme politique, l’ancien chef de la rébellion Guilllaume Soro qui s’est déclaré candidat et qui est condamné par la justice de son pays ?

C’est Guillaume Soro qui a aidé en 2010 Alassane Ouattara à arriver au pouvoir par la force jusqu’à Abidjan. Ils se sont fâchés lorsque l’ancien chef rebelle a affiché ses intentions de se présenter. On ne sait pas réellement ce qu’il peut représenter comme force dans l’armée mais c’est un homme qui compte et c’est vrai que maintenant il a été condamné à vingt ans de prison en Côte d’Ivoire. Il vit pour le moment, en exil, entre la France et d’autres pays européens.

Antoine Glaser, ce sont des élections qui s’annoncent sans surprise en ce qui concerne les forces politiques qui vont y concourir. Les dernières élections régionales de 2018 ne se sont pas bien passées. Pourrait-on espérer malgré tout un climat apaisé pour les présidentielles et législatives d’octobre prochain ?

Pour le moment, on en est loin. Tous les jours, soit des proches de Laurent Gbagbo sont poursuivis, accusés d’avoir tenu des propos qui appelaient à la guerre civile, même si ce n’était pas vraiment cela, soit il y a des mots vraiment durs entre Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara. On ne peut donc pas dire que l’on va vers des élections réellement apaisées. Elles sont fixées au 31 octobre et parfois on peut même se demander si elles auront vraiment lieu à la date prévue car le climat est loin d’être serein.

Viennent s’ajouter à ce climat politique, les conséquences économiques de la pandémie de coronavirus et la menace djihadiste comme la récente attaque de Kafalo, à la frontière avec le Burkina Faso, qui a fait treize morts le 10 juin ?

C’est un pays qui a connu des croissances de 5 à 6%. Maintenant, il y a eu la Covid mais ils ont bien réagi, fermé les frontières, etc. Alors, bien sûr, il y a des quartiers comme Abobo qui comptent 1 million de personnes où il a été difficile de parler de confinement, mais globalement c’est un pays qui a bien réagi.

Un pays, premier producteur de cacao au monde, qui “tourne” et qui a plutôt bien géré la crise de la Covid

Sur le plan économique, c’est quand même le premier producteur de cacao du monde. Il y a toujours du pétrole, toujours un peu de gaz. C’est un pays qui “tourne”, qui reste la principale économie des pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Cela reste donc le grand pays de la région et au delà de l’aspect économique pour les entreprises françaises, il y a également plus de mille militaires français sur place. Or, avec ce qui se passe dans la région sahélo saharienne, avec le Burkina Faso voisin où vous avez des djihadistes qui sont en train de descendre, la Côte d’Ivoire reste une base logistique militaire et sécuritaire importante pour la France.

Source: France Culture