Plusieurs rassemblements, au cours desquels le Coran a été profané ou brûlé, ont été autorisés dernièrement par les autorités suédoises au nom de la liberté d’expression, provoquant émoi au sein de la communauté musulmane, tensions diplomatiques et suscitant des menaces terroristes. Des actes qui ravivent le débat autour de la liberté d’expression.

Ce vendredi 18 août, l’ambiance n’est pas tout à fait la même à la sortie de la prière de la mi-journée. Des policiers armés surveillent les abords de la Grande Mosquée de Stockholm. Devenue une « cible prioritaire » du groupe terroriste Al-Qaida, à la suite des différents autodafés et profanations du Coran, la Suède a relevé sensiblement son niveau d’alerte terroriste.

Humiliation, peur, colère, tristesse : « Difficile de trouver le mot juste pour définir ce qu’on ressent », confie Kasim. « Comment peut-on faire ça ? Pourquoi est-ce autorisé ? ça me dépasse ! », s’indigne le Pakistanais de 34 ans. Le 28 juin dernier, date de la fête de l’Aïd-El-Adha, un réfugié irakien, Salwan Momika, a brûlé un Coran devant la Grande Mosquée, comme la loi l’y autorise.

Ce jour-là, Rahim, jeune éducateur dans un lycée, avait accompagné ses élèves à la prière : « Ils voulaient tous aller voir la scène et protester alors que notre ligne était claire : il ne faut pas donner d’attention, ni répondre à ces provocations car c’est ce qu’il attend. Mais c’est hyper-dur de ne pas réagir, ça nous fait mal de voir ça. »

Imam et directeur de la Grande Mosquée, Mahmoud El Khalfi a observé la scène depuis une petite salle située au deuxième étage de l’établissement. « On était une dizaine assis là et on voyait ce criminel faire son spectacle : piétiner le Coran, sauter dessus à pieds joints, mettre des tranches de bacon à l’intérieur puis le brûler. Une heure comme ça… », se souvient l’imam. Pour moi, ce n’est pas de la liberté d’expression, c’est un crime de haine et cela devrait être interdit. »

Crise diplomatique et menaces terroristes

Ce n’est pas la première fois qu’une telle action est autorisée, au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, mais le fait qu’elle coïncide avec l’une des fêtes les plus importantes pour les musulmans, a particulièrement choqué la communauté en Suède, mais aussi au Moyen-Orient.

Le 20 juillet, la nouvelle autorisation accordée à Salwan Momika de brûler un coran à Stockholm a été perçue comme celle de trop et a déclenché la colère des pays musulmans. En Irak, des centaines de partisans du leader religieux Moqtada Al Sadr ont pris d’assaut et incendié l’ambassade de Suède à Bagdad. Le premier ministre irakien a ordonné l’expulsion de l’ambassadrice suédoise.

Dans la foulée, l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Algérie et l’Égypte ont convoqué les diplomates suédois pour faire part de leur indignation. Au Liban, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a réclamé l’expulsion de l’ambassadrice suédoise, obligeant l’armée à sécuriser sa résidence et la représentation diplomatique. Al-Qaida, le Hezbollah et Al-Chabab (en Somalie) ont désigné la Suède comme une « cible prioritaire » de leurs attaques. Quelques jours plus tard, le premier ministre suédois, Ulf Kristersson, annonçait le renforcement des contrôles aux frontières avant de relever son niveau d’alerte terroriste.

« Des actes légaux, mais pas appropriés »

Si le gouvernement conservateur, a, à chaque fois, condamné des actes « insultants » et « irrespectueux », les autorités n’en continuent pas moins d’autoriser ces rassemblements. Interrogé par La Croix, Jakob Forssmed, ministre des affaires sociales, de la santé, chargé du dialogue entre les communautés religieuses, explique : « Le gouvernement a été très clair depuis le début : nous ne soutenons pas ces actes. Ils sont légaux mais ne sont pas appropriés. » Mais alors pourquoi les autoriser ?

Comme l’explique Anders Linberg, journaliste politique au quotidien l’Aftonbladet, deux lois se télescopent. La première punit les crimes et discours de haine, « à condition qu’il y ait un message ». « Or ce qui pose problème aux procureurs, c’est de qualifier ces profanations de messages car ce sont des actions. »

La seconde, appelée « loi de l’ordre public », confie à la police le droit d’autoriser ou non la tenue de manifestation. « Le problème, c’est que la police ne peut pas vous demander pourquoi vous voulez organiser une manifestation, tout rassemblement doit être autorisé au nom de la liberté d’expression, sauf s’il y a un risque de sécurité. » Ce qui pose un autre défi politique : « Si l’on évoque dans ce cas précis la question de la sécurité et des menaces terroristes, l’extrême droite pourrait s’en servir pour interdire d’autres manifestations, comme la Gay Pride. »

Le gouvernement pris au piège de l’extrême droite

Un débat inextricable dans lequel est empêtrée la classe politique suédoise depuis plusieurs semaines. Les conservateurs au pouvoir essayent d’apaiser les tensions. Vendredi 18 août, le ministre de la justice Gunnar Strömmer, a annoncé le lancement d’une enquête publique pour modifier la loi sur l’ordre public.

Mais la tâche s’annonce difficile sachant que leurs alliés politiques, les Démocrates de Suède (extrême droite), ne cessent de multiplier les polémiques et autres provocations. À la tête de la commission des affaires juridiques du Parlement, le député Richard Jomshof multiplie les sorties violentes et racistes contre les musulmans. En janvier dernier, après l’autodafé d’un coran devant l’ambassade de Turquie, il déclarait : « Je ne pense pas que vous devriez (brûler un coran), mais vous pouvez le faire et si ça les énerve, alors brûlez-en cent de plus. »

Dans un tweet du 27 juillet, il qualifiait l’islam de « religion idéologie antidémocratique, misogyne et faisant l’apologie de la violence, fondée par le chef de guerre, meurtrier de masse, marchand d’esclaves et voleur Mahomet ». L’extrême droite a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne céderait pas « aux menaces et aux pressions des islamistes et des dictatures » et s’opposerait à une réforme de la loi pour interdire de telles actions.

Pour Mohammad Fazlhashemi, professeur de théologie et de philosophie islamique à l’Université d’Uppsala (Suède), la vraie question reste en suspens : « En quoi brûler un coran est une forme d’expression ? Ce n’est pas une expression, c’est une incitation à la haine et la cible est très claire : ce sont les musulmans. » Un avis que partage George Joseph, directeur de la Caritas en Suède : « Il devrait être interdit de brûler les écritures religieuses comme c’est le cas en Finlande ou en Norvège, des pays qui n’ont pourtant pas de problème de liberté d’expression. Il devrait être interdit de brûler des livres. Souvenez-vous de ce qui s’est passé pendant la Seconde Guerre mondiale : nous avons commencé par brûler des livres. Cela commence par des actes isolés. Et nous ne savons pas où cela va s’arrêter.»

——

Autodafés en cinq actes

21 janvier 2023 : premier autodafé organisé par l’extrémiste de droite suédo-danois Rasmus Paludan, pour perturber la demande d’adhésion suédoise à l’Otan.

4 avril : la police interdit d’autres autodafés, invoquant des menaces pour la sécurité. La Cour suprême annule ces interdictions, jugeant qu’elles violeraient la liberté constitutionnelle de manifester.

28 juin : deuxième exemplaire du Coran brûlé devant une mosquée par l’Irakien d’extrême droite Salwan Momika, affirmant son souhait de « montrer au monde que le Coran est plus dangereux que les armes nucléaires ».

12 juillet : le Conseil des droits de l’homme de l’ONU adopte une résolution condamnant les autodafés du Coran et autres actes de haine religieuse.

17 août : après avoir relevé le niveau d’alerte terroriste à 4 sur 5, le ministre suédois de la justice annonce une concertation pour modifier la loi sur l’ordre public.

Advertisement

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici