Les 27 et 28 juillet, Saint-Pétersbourg accueille le second Sommet Russie-Afrique. Si cette rencontre apparaît comme un test de popularité de l’ours russe en Afrique, sur fond de guerre en Ukraine : quels enjeux économiques recouvre ce Sommet ? Décryptage.

Les 27 et 28 juillet, la ville de Saint-Pétersbourg accueille le second Sommet Afrique-Russie, après un 1er rendez-vous à Sotchi en 2019, qui avait réuni 45 chefs d’État et de gouvernement (sur 54 pays africains). Parallèlement aux 50 tables-rondes consacrées à la politique, aux sciences, à la technologie ou à la culture, le forum économique intègrera une dimension humanitaire, « dans une logique de diversification des échanges russo-africains », selon le Kremilin. Depuis Sotchi, le Covid-19 et la guerre en Ukraine sont passés par là. Le Sommet russe parviendra-t-il à rassembler autant d’acteurs de premier plan cette année ?

Le 25 juillet, Dmitri Peskov le porte-parole de la présidence russe s’en inquiétait, déclarant lors d’un échange avec la presse que les Occidentaux faisaient peser sur les pays africains une « pression sans précédent » pour les dissuader de participer au 2e Sommet Russie-Afrique pour la paix, la sécurité et le développement. Pour Caroline Roussy, directrice de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), « il est clair que les pays africains ont reçu des pressions extérieures autour de leur participation au Sommet ».

Pour s’assurer de la présence des partenaires africains, Serguei Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, n’a pas lésiné sur les déplacements en terres africaines ces derniers mois, passant de l’Égypte au Congo, de la Mauritanie à l’Éthiopie et du Soudan au Kenya. À la veille du Sommet, Moscou affirmait que 49 pays africains seraient représentés. « 17 Chefs d’État sont attendus sur les 49 délégations africaines reçues à Saint-Pétersbourg. A priori, il y aura donc moins de présidents africains qu’à Sotchi », souligne Caroline Roussy.

« Ce Sommet Russie-Afrique représente une opération diplomatique importante dans le contexte géopolitique actuel et la photographie officielle aura certainement des répercussions sur le bilan de cette rencontre », estime-t-elle.

Le marché de l’armement au cœur des relations russo-africaines

L’armement représente l’un des piliers des échanges russo-africains, depuis l’époque des indépendances. Par ailleurs, la présence de la milice Wagner sur des terrains troublés (Mali, Soudan, Centrafrique et Libye) alimente les Unes des journaux et enflamme les réseaux sociaux dans toute la sous-région. « Nombreux sont les Sahéliens qui ne voient pas d’un si mauvais œil la présence russe de Wagner en Afrique, même après la marche avortée d’Evgueni Prigojine vers Moscou », constate Caroline Roussy.

De plus, pour l’analyste, « le modèle patriarcal et conservateur russe, anti-LGBT trouve un certain écho dans les pays africains, malgré les exactions documentées, commises par les mercenaires russes ».

Dans les années 1990, en pleine phase de reconstruction suite à l’effondrement de l’Empire soviétique, les Russes s’étaient désengagés du continent, avant d’y revenir au début des années 2000. Depuis, les accords de coopérations militaires se renforcent entre Moscou et les capitales africaines, de Pretoria à Yaoundé et de Bangui à Bamako en passant par Addis-Abeba. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Trends in International Arms Transfers, 2022), entre 2018 et 2022, la Russie aurait détrôné la Chine en matière d’armement, devenant le 1er exportateur d’armes en Afrique, avec 26 % des parts de marché.

Allié indéfectible de l’ANC (le parti au pouvoir en Afrique du Sud), dans sa lutte contre l’Apartheid, Moscou conserve une relation bilatérale privilégiée avec Prétoria qui a maintes fois refusé de condamner l’invasion russe de l’Ukraine. « L’Afrique du Sud n’a pas été et ne sera pas entraînée dans une compétition entre puissances mondiales », rappelle à loisir le président Cyril Ramaphosa lorsqu’il est interrogé sur ce conflit, confirmant sans ciller le non-alignement de la Nation arc-en-ciel. Néanmoins, Prétoria a tout intérêt à ménager l’Oncle Sam s’il souhaite conserver sa place dans l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), qui lui permet de bénéficier d’exemptions de taxes à l’exportation vers les États-Unis.

Washington observe avec attention la relation entre Moscou et Prétoria, dans un contexte d’élargissement programmé du bloc des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) dont le prochain sommet se déroulera précisément en Afrique du Sud en août prochain. Les BRICS qui contribuent désormais à 31,5 % du Produit intérieur brut mondial contre 30,7 % pour le G7, selon les données de l’Institut de recherche britannique Acorn Macro Consulting, appellent notamment, à la fin du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale.

Livraison de céréales : l’explication du texte de Vladimir Poutine

L’Afrique dépend de la Russie pour 30 % de ses approvisionnements en céréales, selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique. Or, l’actualité liée à la guerre a cristallisé les tensions suite à la décision de Moscou de se retirer le 18 juillet, de l’accord autorisant l’exportation de céréales ukrainiennes par la mer Noire. « Nous avons toujours accordé beaucoup d’attention aux questions relatives aux livraisons du blé, de l’orge, du maïs et des autres cultures aux pays africains. Et nous l’avons fait aussi bien sur une base contractuelle que gratuitement (…) Ainsi, en 2022 la Russie a exporté en Afrique 11,5 millions de tonnes de céréales et presque 10 millions de tonnes pendant les six premiers mois de l’année en cours », assure Vladimir Poutine dans une lettre adressée aux Africains à la veille du Sommet.

Le chef du Kremlin a expliqué également le retrait russe de l’accord par sa défiance vis-à-vis du « marché des céréales » destiné à assurer la sécurité alimentaire globale, qui aurait été « cyniquement utilisé uniquement pour l’enrichissement des grandes entreprises américaines et européennes qui exportaient et revendaient le blé ukrainien (…) en près d’un an, 32,8 millions de tonnes de marchandises ont été exportées depuis l’Ukraine dans le cadre du « marché », dont plus de 70 % sont parvenus aux pays à revenu élevé et à revenu intermédiaire élevé, y compris l’Union européenne ».

Dès l’ouverture du Sommet, Vladimir Poutine a tenu à rassurer ses partenaires africains. « Dans les mois qui viennent, nous serons en mesure d’assurer des livraisons gratuites de 25 000 à 50 000 tonnes de céréales au Burkina Faso, au Zimbabwe, au Mali, à la Somalie, à la République centrafricaine et à l’Érythrée »,a annoncé le président russe dans la matinée de ce jeudi 27 juillet, depuis Saint-Pétersbourg.

Vers une diversification des échanges russo-africains ?

Au-delà de l’armement, du secteur minier et de l’agriculture, la Russie cherche à diversifier ses échanges avec l’Afrique. « Le chiffre du commerce de la Russie avec les pays d’Afrique a augmenté en 2022 pour atteindre presque 18 milliards de dollars. Mais nous sommes tous parfaitement conscients que les capacités de notre partenariat commercial et économique sont beaucoup plus grandes. Les sociétés russes sont intéressées à intensifier leur travail sur le continent dans le secteur high-tech et l’exploration géologique, dans le secteur énergétique, y compris l’énergie nucléaire, dans l’industrie chimique, l’exploitation minière et l’ingénierie des transports, l’agriculture et la pêche », a fait savoir le président Poutine dans sa missive du 24 juillet dernier.

Moscou compte sur l’opérationnalisation de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et sur son marché unique de 1,3 milliard de personnes, avec un PIB estimé à 2,6 trillions de dollars, pour augmenter le volume de ses échanges commerciaux avec le continent.

« Nous sommes prêts à établir des relations pratiques et mutuellement avantageuses, y compris dans le cadre de l’Union économique eurasiatique. Nous sommes également disposés à intensifier la coopération avec les autres associations régionales du continent », a ajouté le président Poutine dans sa lettre, précisant par ailleurs que la Russie poursuivrait ses collaborations avec les pays africains, en matière de formation. « Près de 35 000 étudiants du continent font leurs études dans notre pays, dont plus de 6 6 000 grâce aux bourses russes », a-t-il rappelé.

Quels résultats attendre de Saint-Pétersbourg ?

À Sotchi en 2019, Vladimir Poutine promettait de doubler les échanges commerciaux russo-africains en cinq ans. Force est de constater que la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine sont venues perturber les prévisions du chef du Kremlin. L’année dernière, le PIB de la Russie a chuté de 2,1 % selon la Banque mondiale. Le volume des échanges russo-africains a sensiblement faibli, pour passer de 20 milliards de dollars en 2018 à 17,7 milliards de dollars en 2021.

L’Égypte, l’Afrique du Sud, le Maroc et le Nigeria concentrent, à eux seuls, 70 % du commerce russe en Afrique et, à ce jour, la Russie contribue à moins de 1 % des investissements directs étrangers (IDE) sur le continent, selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique.

Toutefois, le Nigeria, la première puissance économique du continent, compte augmenter le volume de ses échanges avec Moscou. C’est désormais le 1er acheteur subsaharien de carburant russe, avec 488 000 tonnes importées au 1er trimestre 2023 (contre 38 000 tonnes au 1er trimestre 2022), selon les données de Kpler. La relation bilatérale devrait encore se renforcer avec l’ouverture annoncée d’une chambre de commerce et d’industrie russe à Abuja, la capitale du Nigeria.

Si Vladimir Poutine a promis de nouveaux partenariats pendant ce Sommet russo-africain, pour Caroline Roussy de l’IRIS, l’enjeu principal de cette rencontre reste bel et bien diplomatique, car « en dépit de sa dimension économique, le Sommet servira surtout de baromètre diplomatique pour Moscou ».

Marie-France Réveillard

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici