Les récentes crises conduisent à l’encrage de la multipolarisation du monde. Alors que le continent – principalement resté pourvoyeur de matières premières dans l’ordre commercial mondial qui prévaut jusqu’ici- multiplie les initiatives en vue d’élargir son sillon dans l’industrie manufacturière, les experts voient émerger – dans le contexte international actuel- de véritables opportunités. Explications.

« Un nouvel ordre mondial est susceptible d’émerger de la concurrence en cours pour le leadership mondial et le recours au « nearshoring » ou « friend-shoring » (limiter les réseaux de la chaîne d’approvisionnement aux pays alliés et amis) est un risque pour la croissance mondiale, car il appelle à dénouer les chaînes d’approvisionnement mondiales (…), mais en même temps une opportunité pour l’Afrique ». Le constat est fait par les experts de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) dans le nouveau rapport sur le commerce de l’Afrique dévoilé lors des assemblées annuelles de l’institution clôturées le 21 juin à Accra, au Ghana. Axé sur les exportations manufacturières et la construction de chaines de valeur régionales en Afrique dans le cadre du nouvel ordre mondial, ce rapport rappelle combien le continent a été « largement marginalisé des chaînes de valeur mondiales en les intégrant exclusivement en tant que fournisseurs de matières premières et de ressources naturelles » et met l’accent sur les possibilités qui s’offrent à l’Afrique, au moment où se refont les cartes géopolitiques et géostratégiques.

Malgré tout, le commerce africain grimpe de 20,9%

Le contexte géopolitique mondial actuel est en effet inédit. Après la crise Covid, la guerre russo-ukrainienne qui a eu son lot d’effets sur les chaînes d’approvisionnement a tendance à renforcer la multipolarisation du monde. A titre d’exemple, les pays dépendant des approvisionnements de ces deux pays en conflit – le gaz pour les Européens et les céréales (blé) pour les Africains notamment – ont depuis lors tracé de nouvelles pistes afin d’assurer la sécurité de leurs marchés. Dans ce contexte, le commerce des marchandises du continent africain a augmenté de 20,9% en valeur en 2022, quand la valeur du commerce mondial était en hausse de seulement 12%, selon le rapport d’Afreximbank. Dans le détail, les importations ont grimpé de 15,5% à 706 milliards de dollars. Soutenues quant à elles par la hausse des prix des produits de base et l’augmentation de la demande d’énergie de l’Afrique en provenance d’Europe, les exportations africaines ont augmenté de 26,8% à 724,1 milliards de dollars. La balance commerciale africaine a ainsi enregistré un excédent de 18,1 milliards de dollars.

Un poids plume dans l’industrie manufacturière mondiale que la Zlecaf pourrait booster

L’Afrique ne représente environ que 1,8% de l’industrie manufacturière mondiale. Alors que le continent court vers son développement avec notamment les ODD des Nations Unies à horizon 2030 et l’Agenda 2063 de l’Union africaine, l’heure est surtout à la transformation structurelle des économies du continent, laquelle passe par l’industrialisation de ses économies. Une telle orientation généralisée permettra une transformation des exportations, pour qu’elles ne soient plus uniquement constituées de matières premières, mais de produits à valeur ajoutée ou transformés. Cela fait récemment l’objet de nombreux débats surtout depuis la mise œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) en laquelle les experts voient justement un outil efficace pour renforcer la compétitivité de l’Afrique à l’export. Son déploiement progressif permet déjà de booster le commerce intra-africain, en hausse de 18,6% à 193,17 milliards de dollars en 2022, avec une plus grande valeur ajoutée dans les échanges entre pays de la région, selon le rapport.

Une éventuelle perte de vitesse asiatique, l’opportunité africaine ?

 

« Le nouvel ordre mondial en cours d’établissement va réduire les dépendances autour de quelques pays et créer des opportunités pour d’autres pays dont ceux de l’Afrique », estime le Dr Hippolyte Fofack, chef économiste d’Afreximbank. Il évoque plusieurs raisons, notamment le fait que ces bouleversements géopolitiques interviennent au moment du déploiement de la Zlecaf et ses incidences en matières d’industrialisation. « Aussi, ce réalignement géopolitique intervient dans un contexte où les salaires en Asie deviennent de moins en moins compétitifs. Ce changement fera de l’Afrique la prochaine frontière de l’industrie mondiale », explique celui qui dirige chaque année les travaux autour du rapport sur le commerce africain.

Un raisonnement partagé par Carlos Lopes, économiste bissau-guinéen et ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique. « Nous allons être le plus grand marché de consommateurs – jeunes de surcroît – au travers de la Zlecaf. Le continent peut donc saisir de nombreuses opportunités face une Asie dont la créativité va chuter en raison du vieillissement de sa population et de la tendance à la robotisation de son activité économique », explique ce professeur à la Nelson Mandela School of Public Governance de l’Université de Cape Town.

Dans un récent entretien avec La Tribune Afrique, l’économiste sri-lankais et enseignant à l’Université Erasmus aux Pays-Bas, le professeur Howard Nicolas, évoquait le caractère stratégique des exportations de produits finis au départ du continent. « Mes 40 années d’expérience, passées à étudier les processus d’industrialisation dans le monde, me font dire que l’Afrique doit chercher à conquérir le monde par l’industrie, afin de se développer durablement », affirme cet expert.

L’automobile, une de ces portes de sortie pour l’industrie africaine

Dans un secteur comme l’automobile, les experts identifient des possibilités d’un positionnement stratégique du continent sur un marché mondial fort dynamique, lequel va cependant nécessiter quelques « ajustements »« Nous avons élaboré une stratégie continentale pour le développement de l’automobile. Actuellement six pays en Afrique en plus du Maroc et de l’Afrique du Sud disposent d’unités d’assemblage: l’Egypte, l’Algérie le Nigeria … Mais les lignes d’assemblages en Afrique utilisent souvent du cuivre importé, alors que nous avons le cuivre sur le continent et que nous pouvons le transformer », remarque Dave Coffey, CEO de l’Association africaine des constructeurs automobiles (AAAM).

Par ailleurs, l’enjeu crucial que représentent les changements climatiques et la nécessaire transition verte ouvrent aussi le débat autour des possibilités industrielles  vertes de l’Afrique. Tenant compte des nombreuses ressources dont dispose le continent et qui sont déjà plébiscitées par les multinationales, Dave Coffey estime le continent à « un tournant décisif » où il pourrait saisir l’opportunité de développer une véritable industrie des véhicules électriques. « En Afrique de l’Est à titre d’exemple, les véhicules électriques sont déjà présents dans le transport urbain », cite-t-il évoquant l’aspect avant-gardiste de certains pays du continent. Rappelons qu’un pays comme la République démocratique du Congo (RDC) – qui détient la plus grande réserve de cobalt au monde et riche de plusieurs autres minerais stratégiques pour le climat – porte un projet industriel de batterie électrique.

40 milliards pour le commerce africain en 2026

Outre la définition des « bonnes » stratégies commerciales et industrielles, les pays africains auront besoin de financements pour être à même d’implémenter ces stratégies dans un contexte financier international assez tendu. Mais du côté d’Afreximbank, on rassure sur l’engagement de la banque panafricaine à multiplier les pistes pour un financement conséquent des activités d’import-export et d’industries. Lors de sa réélection en 2020 en tant que président d’Afreximbank, le professeur Benedict Oramah prévoyait de consacrer 30 milliards de dollars au commerce intra-africain d’ici 2025. Par ce moyen, l’ambition est de construire une puissance commerciale régionale qui irait à la conquête du monde. Désormais, il fait passer cette enveloppe de 20 milliards de dollars en 2021 à 40 milliards de dollars d’ici 2026.

Il y a un an, l’institution a également lancé son Fonds pour le développement des exportations en Afrique (FEDA) – fort de près de 700 millions de dollars – qui gère ses deals à portée industrielle avec le secteur privé. La banque a également été l’argentier de plusieurs projets industriels d’envergure comme la raffinerie pétrolière de Dangote Group au Nigeria ou encore l’expansion africaine de Arise qui dissémine peu à peu des zones industrielles sur le continent.

Sur la route du renouveau?

Au-delà de toutes ces initiatives, l’institution – fraîchement notée ‘BBB’ avec perspective stable par l’agence Fitch – estime qu’il va falloir pour le continent maximiser les réalisations en  termes de coopération régionale, d’infrastructures physiques et digitales, de définition des règles d’origine, d’amélioration des conditions d’investissement industriel, d’accès à l’énergie, de formation des talents ou d’innovation technologique, rejoignant notamment la recommandation de Yuvan Beejadhur, conseiller principal de la patronne de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) Ngozi Okonjo Iweala, appelant les pays du continent, dans un entretien avec La Tribune Afrique, à « produire et exporter beaucoup plus de technologies » pour s’affranchir notamment de certains coûts qui plombent sa compétitivité internationale. Plus de 70 ans après les traités de Bretton Woods, le continent africain serait-il (enfin) sur le point de réunir les cartes pour la construction d’une plus grande influence dans le commerce mondial ?

 

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