Akinwumi Adesina

BAD : le Nigeria juge anti-statutaire l’enquête indépendante visant Adesina

Sans surprise, le Nigeria intervient en faveur du président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, et s’oppose formellement à l’enquête indépendante réclamée par les Etats-Unis qui suscite une certaine tension au sein du conseil des gouverneurs de la Banque.
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L’argumentaire est construit en dix points. Mais c’est au septième point que l’on en arrive à ce que recherche effectivement le Nigeria à travers cette lettre adressée jeudi 28 mai à Kaba Niale, ministre ivoirienne du Plan et du développement et présidente du bureau du conseil des gouverneurs de la Banque africaine de développement (BAD), consultée par La Tribune Afrique.

Zainab Shamsuna Ahmed, ministre nigériane des Finances et gouverneur pour le Nigeria à la BAD, auteure de la lettre, s’exprime au nom d’Abuja. Elle estime anti-statutaire l’enquête indépendante visant Akinwumi Adesina, président de la BAD, réclamée par le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin et discutée lors d’une réunion du bureau du conseil des gouverneurs mardi soir et dont le contenu a fuité, faisant état d’une validation de la demande américaine.

« La demande d’une enquête indépendante concernant le Président ne relève pas des règles, procédures et système de gouvernance de la Banque et de ses statuts en ce qui concerne le code de conduite éthique du président », déclare la représentante du Nigeria à la BAD, estimant que la disculpation récente d’Adesina suite à l’enquête du comité éthique, « a suivi les règles, procédures, directives et lois applicables de la Banque ».

C’est une prise de position sans surprise, puisqu’en règle générale, les pays tentent de défendre leurs ressortissants dans de telles circonstances. Et la ministre nigériane argumente : « en tant que Conseil des gouverneurs, nous devons défendre la primauté du droit et respecter les systèmes de gouvernance de la Banque. S’il existe des problèmes de gouvernance qui doivent être améliorés, ceux-ci peuvent être examinés et des amendements proposés pour adoption conformément aux procédures établies ».

Petite contradiction avec Kaba Niale…

Le lettre de la ministre nigériane contredit cependant la ministre ivoirienne Kaba Niale qui, au nom du bureau du conseil des gouverneurs de la BAD, s’est fendue d’un communiqué datant du mercredi 27 mai et transmis à la presse jeudi :

« Je dois souligner qu’il n’y a pas de crise institutionnelle au sein du Groupe de la Banque africaine de développement ».

Kaba Niale « tient à rassurer le public » que le bureau du conseil des gouverneurs de la BAD « s’est saisi de l’affaire et qu’il l’a traite avec la plus grande rigueur et avec tout le sérieux qu’elle mérite ».

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Bras de fer Nigeria – Etats-Unis signalé ?

Dans sa lettre, le Nigeria passe en revue les « accomplissements » d’Adesina aux commandes de la BAD depuis 2015, citant l’augmentation de capital de la Banque d’octobre 2019, le dispositif financier de lutte contre la pandémie de coronavirus et le soutien de l’Union africaine (UA) et de la CEDEAO à sa réélection. « Nous demandons instamment que le processus établi par la banque soit suivi pour protéger et préserver notre banque », martèle Zainab Shamsuna Ahmed.

La pression monte au siège de la BAD à Abidjan. Kaba Niale reconnait avoir reçu, bien avant la missive nigériane, « des lettres de certains actionnaires exprimant des points de vue différents ». Tout porte à croire que le conseil des gouverneurs de la BAD se dirige vers un bras de fer entre le Nigeria et les Etats-Unis -les deux plus importants actionnaires de la BAD, confirmant ainsi la thèse d’une opposition de camps dans les hautes sphères de l’une des institutions africaines les plus influentes.

Accusé de favoritisme envers ses compatriotes au sein de la BAD, de la nomination de personnes parfois reconnues coupables de corruption ou encore d’irrégularités présumées dans l’attribution de contrats par un groupe de lanceurs d’alerte interne à la Banque, Akinwumi Adesina clamait encore son « innocence » dans un communiqué mercredi. Fin avril, il a été disculpé de toutes ces allégations jugées « non fondées, non corroborées et non étayées » par le comité éthique à l’issue de l’enquête interne. Une pilule difficile à avaler pour les lanceurs d’alerte qui, émettant dans des doutes sur le processus de cette première démarche, ont appelé le conseil des gouverneurs à une enquête indépendante.

D’après le Nigeria cependant, les actionnaires devraient s’en tenir à la décision du comité d’éthique. Zainab Shamsuna Ahmed estime que même en cas d’une seconde enquête, celle-ci devrait être réalisée par ledit comité. Ce que les Etats-Unis n’entendent pas de cette oreille, considérant que « l’étendue, la gravité et la précision » des allégations contre Adesina nécessitent une enquête indépendante pour garantir la confiance des actionnaires pour la réélection du leader nigérian.

« Refuser l’enquête indépendante ne fera que conforter les soupçons »

A l’extérieur, observateurs et analystes estiment la situation plutôt complexe à ce stade. « Refuser l’enquête indépendante ne fera que conforter les soupçons, car la règle veut que lorsqu’on a rien à cacher, on ne se refuse pas au contrôle. Donc l’attitude du Nigeria ne joue pas en faveur du président Adesina, bien au contraire », analyse pour La Tribune Afrique un économiste.

La voix du Nigeria se fera-t-elle entendre dans la suite de cette affaire? Candidat à sa propre réélection, l’avenir d’Akinwumi Adesina à la tête de la BAD se jouera du 25 au 27 août prochain.

AFRIQUE LA TRIBUNE