Alassane Ouattara

Avis de tempête en Côte-d’Ivoire. Par Ferro Bally

“Jusqu’à preuve du contraire, l’élection présidentielle aura lieu le 31 octobre 2020”, rassure Coulibaly-Kuibiert Ibrahime, président de la CEI (cf. L’Inter n°6521 du 24 avril 2020). “L’élection aura lieu même avec les masques”, tonne le ministre Kobenan Kouassi Adjoumani, haut-parleur du RHDP (cf. Le Jour plus n°4327 du 24 avril 2020).

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C’est un tir convenu et groupé pour conjurer le mauvais sort. Car, si ce n’est pas la peur-panique au sommet de l’État, ça y ressemble étrangement; Alassane Ouattara n’ayant plus que la montre et non le temps (photo).

Qui l’eût cru!? Qui aurait pu penser que l’indéboulonnable chef d’État, qui a choisi de passer la main au terme de son second mandat, connaîtrait une météo instable avec un emballement politique au nombre duquel le bras de fer avec la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples!?

En effet, la fin de règne de Ouattara est polluée par la question de la continuité de l’État; le délai de la prochaine présidentielle apparaissant de moins en moins tenable.

Sur 6,5 millions de pétitionnaires attendus, seules 130.000 personnes, soit 2%, se sont faites enrôler pour la délivrance de la carte nationale d’identité, au 15 avril 2020, deux mois après le début de l’opération. La révision de la liste électorale, prévue du 18 avril au 2 mai 2020, vient d’être reportée sine die; la crise financière étant venue s’ajouter à la crise sanitaire alors que les listes électorales provisoires doivent être affichées trois mois avant le scrutin présidentiel, soit le 31 juillet.

En 2006, en raison du retard accusé dans la préparation de la présidentielle, l’opposition politique du RHDP et militaire de la rébellion armée a exigé le départ de Laurent Gbagbo et la formation d’un Gouvernement de transition naturellement sans lui.

Dans une lettre adressée à Ban Ki-moon, alors secrétaire général de l’ONU, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, présidents respectivement du PDCI-RDA et du RDR, ont demandé, dans la foulée, aux Nations-Unies d’interdire à Laurent Gbagbo de prendre toute décision engageant la vie de la Côte d’Ivoire.

Quinze ans plus tard, l’arroseur court le risque d’être arrosé. Le processus électoral est paralysé et le débat sur une transition politique sans lui, après le 31 octobre 2020, a commencé à défrayer la chronique.

Face à la tension, certains, mi-sérieux mi-badins, proposent même la nomination expresse d’un autre Young-jin Choi, pour représenter le secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire et arbitrer la compétition électorale.

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Amadou Gon Coulibaly, Premier ministre et candidat à la succession de son mentor Ouattara, soutient qu’il n’y aura pas de transition politique. Il invoque l’article 59 de la loi n°2016-886 du 8 novembre 2016 portant Constitution de la IIIè République, copie certifiée conforme de l’article 39 de la défunte loi fondamentale n°2000-513 du 1er août 2000 dont s’était prévalu Gbagbo pour contrer l’ONU et son opposition.

Cet article est ainsi libellé: “Les pouvoirs du président de la République en exercice expirent à la date de prise de fonction du président élu; laquelle a lieu dès la prestation de serment”.

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Ouattara a bien pris la mesure de la situation institutionnelle. C’est pourquoi il a procédé, aux pas de course, à une modification constitutionnelle pour proroger le mandat des parlementaires en cas d’impossibilité d’organiser les élections dans les délais prescrits par la Constitution.

Ouattara n’a pas oublié les misères qu’il a fait vivre aux députés de la législature sous Gbagbo (2000-2010). Bien que le Conseil constitutionnel ait prorogé leur mandat jusqu’en 2010 en raison de la crise politico-armée, Ouattara s’y est opposé, considérant que le mandat des députés a pris fin en décembre 2005.
Parallèlement, il est à pied d’œuvre pour préparer un Gouvernement dit d’union. Et il a jeté son dévolu sur Jean-Louis Billon, secrétaire exécutif du PDCI-RDA en charge de la Communication et de la propagande.

Le 18 mars 2020, Ouattara a fait chou blanc; l’ancien ministre du Commerce ayant refusé l’offre de remplacer le démissionnaire Marcel Amon-Tanoh, au ministère des Affaires étrangères.
Mais le chef de l’État ne lâche pas prise. À Assinie-Mafia, son lieu de confinement depuis le 26 mars, il est revenu à la charge, proposant la… primature à Billon.

Ce dernier paraît compatible auprès de toutes les principales chapelles politiques. Il a flirté avec le RDR, donc le RHDP, a rencontré Laurent Gbagbo au quartier pénitentiaire de Scheveningen, à La Haye, et à Bruxelles. Militant du PDCI-RDA dont la candidature à la présidentielle pour le compte de son parti semble ne plus être à l’ordre du jour, Billon peut, à la tête du Gouvernement, ratisser large pour conduire une mission tardive de sauvetage que Ouattara a ratée tout au long de son mandat: la réconciliation nationale.

F. M. Bally