En un mois seulement, Bola Tinubu a surpris les investisseurs avec une série de mesures choc comme la dévaluation du naira ou la suppression de la subvention au carburant.

Dans son discours d’investiture, le 29 mai, le nouveau président du Nigeria, Bola Tinubu, promettait de travailler à la refondation d’un « idéal nigérian » qui aille au-delà d’« une simple amélioration des statistiques économiques ». Mais c’est bien sur ce front-là que le dirigeant a aussitôt jeté ses forces. Démantèlement des subventions au carburant, dévaluation de la monnaie nationale, limogeage du gouverneur très controversé de la Banque centrale… Au cours de son premier mois à la tête de la plus importante économie du continent africain, Bola Tinubu a fait preuve d’un activisme qui a surpris la majorité des observateurs.

« Jusqu’ici, il a fait plus et plus vite qu’aucun ne l’attendait », confirme Tokunbo Afikuyomi, économiste pour la publication nigériane Stears. Un changement de cap, espèrent les analystes, après les huit ans de présidence de Muhammadu Buhari marqués par l’immobilisme. Les attentes étaient pourtant modestes à l’égard de l’ancien gouverneur de Lagos, issu comme son prédécesseur du Congrès des progressistes (APC). Un leader vieillissant (71 ans), élu avec seulement 8,8 millions de voix dans un pays de 220 millions d’habitants, et symbolisant pour beaucoup une ancienne garde politique incapable de gérer la crise politique et sécuritaire.

Le chef de l’Etat a donné le ton dès le jour de son entrée en fonctions, en annonçant la suppression imminente des subventions au carburant, un dispositif populaire mais coûtant 10 milliards de dollars chaque année aux finances publiques. La mesure, préconisée de longue date par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, figurait bien dans le programme de Bola Tinubu.

« Mais le risque était qu’il tarde un peu trop et finisse par [y] renoncer. Or, cette subvention a des effets perturbateurs énormes sur l’économie et cela dure depuis un demi-siècle », souligne Amaka Megwalu Anku, directrice Afrique au sein du cabinet de conseil Eurasia Group. En 2012, une première tentative d’y mettre fin avait déclenché une vague de grèves et de manifestations, conduisant les autorités à faire marche arrière.

Un pays aux abois

Cette fois, l’annonce n’a pas jeté les foules dans les rues, malgré un triplement du prix de l’essence à la pompe. « Je reconnais que la décision imposera un fardeau supplémentaire à la population », a déclaré M. Tinubu le 12 juin, promettant en retour d’investir « massivement » dans l’éducation, la santé et l’accès à l’électricité. Le chef de l’Etat n’a pas dévoilé de mesure compensatoire, mais s’est engagé dans une négociation avec les principaux syndicats du Nigeria pour trouver un accord d’ici à la mi-août visant à augmenter le salaire minimum.

« S’il s’était montré hésitant sur sa volonté d’en finir, il y aurait sans doute eu plus de pression sociale, estime Mme Megwalu Anku. Mais au fond, les classes moyennes – celles qui en profitaient le plus – savent qu’il n’y a pas d’alternative. » Car le pays est aujourd’hui aux abois, lesté par une dette dont le remboursement absorbe l’équivalent de plus de 90 % des revenus de l’Etat.

Quelques jours après cette annonce choc, Bola Tinubu s’est montré tout aussi entreprenant en décidant de suspendre puis de faire arrêter le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria (CBN), Godwin Emefiele. Le responsable monétaire était l’artisan d’un système de change constitué de régimes multiples et de restrictions sur les mouvements de capitaux. Bâti pour maintenir artificiellement la stabilité du naira, la monnaie nigériane, ce dispositif était accusé d’alimenter la corruption en permettant à certaines personnes bien connectées de se procurer des dollars auprès de la Banque centrale pour aller les revendre plus cher sur le marché noir.

Suivant la mise à l’écart de M. Emefiele, l’institution monétaire a annoncé adopter un taux de change unifié et laissé fluctuer le naira selon le taux du marché. Cette décision a provoqué une dévaluation radicale de la devise, qui a chuté de plus de 60 % en un mois. Son taux de change officiel, autour de 770 nairas pour 1 dollar, est désormais à peu près aligné avec celui en vigueur sur le marché noir. « Ces changements corrigent des distorsions de marché qui décourageaient les investissements. Personne ne voulait venir dans un pays doté d’un système de change aussi complexe, avec une monnaie surévaluée d’au moins 50 % », décrit Charlie Robertson, économiste pour le fonds d’investissement dans les marchés émergents FIM Partners.

Une insécurité endémique

L’arrestation de Godwin Emefiele, actuellement détenu par les services de renseignement, n’a pas suscité de réactions indignées au sein de l’opinion. Sans doute car la population nigériane le juge responsable d’avoir conduit le pays au bord du chaos en début d’année : le gouverneur avait provoqué une grave pénurie de liquidités en orchestrant une réforme monétaire censée remplacer en un temps record la quasi-totalité des billets de banque en circulation.

Dans un premier temps, les audaces économiques de Bola Tinubu ont été saluées par les investisseurs qui ont plébiscité les obligations nigérianes comme les actions de la Bourse de Lagos. « Mais cela peut prendre un moment avant que les investisseurs se décident à revenir pour de bon, car les chantiers auxquels le Nigeria doit s’atteler sont gigantesques », note Charlie Robertson.

De fait, le nouveau président va se retrouver confronté à des défis beaucoup plus complexes s’il est déterminé à enrayer une insécurité endémique et stimuler la croissance dans un pays où 40 % de la population vit dans l’extrême pauvreté. Lors de sa prestation de serment, il s’est engagé à porter l’activité à un rythme de 6 % par an (contre 1,4 % en moyenne les huit dernières années) et à doubler la production d’électricité.

Mais, dans l’immédiat, ses premières décisions risquent surtout d’alimenter une inflation qui dépasse déjà les 22 %. En s’envolant, les prix de l’essence ont déjà entraîné dans leur sillage ceux des transports, de l’électricité et des denrées alimentaires. « Les réformes qu’il a initiées sont bonnes sur le long terme mais douloureuses à court terme, insiste Tokunbo Afikuyomi. Sa priorité aujourd’hui est de s’occuper des plus vulnérables en prenant des mesures pour alléger leurs difficultés. »

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