Décidée par la Cour suprême le 29 juin, la fin de la « discrimination positive » illustre les turbulences que traverse l’enseignement supérieur outre-Atlantique. La désaffection envers un système hors de prix menace la mobilité sociale de la jeunesse.

New York (États-Unis).– « Nous vivons une période affreuse. » Quand on demande à un ancien « doyen » (responsable de faculté) de résumer l’état des universités aux États-Unis, il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Lacunes d’apprentissage découlant de la pandémie, attaques de la droite conservatrice contre le « wokisme » des professeur·es et des programmes, coûts prohibitifs, émergence de l’intelligence artificielle… La liste des défis est longue comme le bras.

En l’espace de 48 heures, la Cour suprême et sa majorité conservatrice en ont rajouté une couche. Le jeudi 29 juin, les juges ont mis un terme à l’« affirmative action » (« discrimination positive »), une politique héritée du mouvement des droits civiques qui autorisait les administrateurs et administratrices à prendre en compte le profil racial et ethnique des postulant·es dans le processus d’admission. Une mesure inconstitutionnelle, a tranché la Cour. Le lendemain, ses juges annulaient l’ambitieux plan d’effacement d’une partie des dettes étudiantes défendu par Joe Biden. Au total, vingt millions de personnes auraient pu voir leur ardoise complètement épongée. Toutes et tous devront patienter.

Ces décisions controversées posent la question de l’accès des populations pauvres et racisées, en particulier noires, aux établissements les plus sélectifs et prestigieux de l’enseignement supérieur. « Nous traversons une période de transition, résume Fabienne Doucet, directrice d’un centre de recherche sur l’éducation au sein de la New York University (NYU). Je refuse d’être trop pessimiste, car il est difficile de prédire ce qu’il va se passer. Mais une chose est sûre : nous allons ressentir les décisions de la Cour suprême sur le long terme, en particulier son jugement sur la discrimination positive. »

Des étudiantes de Harvard, à Cambridge (Massachusetts), protestent contre la décision de la Cour suprême américaine qui a révoqué, le 29 juin, la discrimination positive dans les universités. © Photo Joseph Prezioso / AFP

Pendant une grande partie du siècle écoulé, la tendance a été à la démocratisation des bancs universitaires. Entre 1965 et 2014, le nombre de jeunes Américain·es accédant à l’enseignement supérieur est passé de 5,9 millions à plus de 20 millions à la faveur d’initiatives fédérales diverses, du boom démographique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et de frais de scolarité relativement bas.

Cette ouverture des institutions privées et publiques a soutenu la croissance économique du pays et l’essor de la classe moyenne au sortir de la guerre. « Cela a permis de bâtir l’infrastructure des universités de recherche, ces aimants à talents qui ont alimenté l’expansion industrielle des États-Unis et la Silicon Valley… mais aussi de former une main-d’œuvre qualifiée, qui a conduit à une productivité économique accrue et à plus de mobilité sociale. L’accès à l’éducation est d’autant plus important aux États-Unis que le pays n’a pas de tradition de filets sociaux forts », explique Kevin Carey, spécialiste de politique éducative au sein du think tank New America et auteur d’un ouvrage sur l’avenir de l’enseignement post-lycée.

Mais ces dernières années, le vent a tourné. Entre 2010 et 2021, le nombre d’inscrit·es dans les quatre mille établissements du supérieur délivrant des diplômes a baissé de 15 %, soit une perte de 2,6 millions de personnes sur la période. La pandémie n’explique pas à elle seule ces chiffres en berne. D’après le think tank Brookings Institution, 58 % de ce déclin a eu lieu avant la crise sanitaire.

Certains jeunes se demandent pourquoi s’endetter alors qu’ils peuvent trouver un emploi facilement.

Kevin Carey, spécialiste de politique éducative

Le décrochage s’explique plutôt par la conjonction de différents facteurs politico-économiques de long terme, notamment la stagnation des salaires et la baisse des aides publiques depuis les années 1980, alors que les droits de scolarité n’ont cessé de croître. En 2020, ils atteignaient en moyenne 37 650 dollars l’année dans un établissement privé offrant un cursus de quatre ans.

La faute aux investissements faramineux dans la construction de nouveaux bâtiments (11 milliards de dollars en 2010 et 2011) mais aussi à la fuite en avant des dépenses en ressources humaines. Outre les augmentations salariales des président·es, les universités ont élargi le recrutement de personnels non académiques, pour assurer les levées de fonds ou gérer les relations avec les ex-élèves, par exemple.

Trop cher, pas assez d’aides, retour sur investissement douteux ? Le calcul est vite fait. En mars, un sondage Wall Street Journal-NORC a trouvé que 56 % des adultes américains considéraient que fréquenter un établissement proposant un cursus de quatre ans n’en valait pas le coup (ni le coût). Les 18-34 ans constituent la tranche d’âge la plus sceptique.

« Certains jeunes se demandent pourquoi ils ou elles s’endetteraient pour financer leur scolarité alors qu’ils peuvent trouver un emploi facilement dans le contexte actuel de chômage faible et gagner 25 dollars de l’heure dans un entrepôt d’Amazon par exemple. D’autant que le salaire minimum a grimpé petit à petit dans plusieurs États ces cinq dernières années », reprend Kevin Carey.

Déclin démographique

La décision de se détourner de l’université pourrait être lourde de conséquences pour la mobilité sociale outre-Atlantique. D’après une étude de Georgetown University, les titulaires de licence ont un revenu médian supérieur de 75 % à celui des personnes qui s’arrêtent à la fin du lycée. Pour les détenteurs et détentrices d’un master, la différence est encore plus élevée.

« Tout le monde n’est pas fait pour les études supérieures, mais dans la société actuelle, la valeur d’une personne est définie par son travail. Si c’était possible de vivre confortablement sans aller à l’université, on n’encouragerait pas les gens à continuer leurs études. La réalité est que cela fait une différence dans les opportunités futures des jeunes adultes », ajoute Fabienne Doucet.

Le plus grand défi des universités est encore à venir. Son nom ? L’« enrollment cliff » (ou la « falaise des inscriptions »), soit la chute attendue de la population estudiantine à l’horizon 2025 en raison de la démographie. En cause : la baisse du taux de natalité pendant la crise économique de 2008. Le phénomène commence déjà à se faire sentir. « De petites institutions privées ferment leurs portes faute de clients », observe Kevin Carey.

Pour l’expert, ces dynamiques vont accroître le fossé existant entre les grandes universités privées et les petits établissements publics, plus accessibles. En plus de souffrir d’une érosion de leurs financements dans de nombreux États, ces derniers sont la cible de gouverneurs républicains partis en croisade contre le « wokisme » à des fins électoralistes.

Ainsi, en Floride, Ron DeSantis a décidé de remettre en cause le système de « tenure » (titularisation), un statut accordé aux professeur·es pour garantir leur emploi et leur indépendance dans leurs recherches, dans les établissements financés par l’État. Une manière parmi d’autres de démotiver les universitaires très implanté·es et de transformer les campus, vus de longue date comme des bastions progressistes au même titre que les médias et Hollywood, en fabriques du conservatisme.

« Les universités publiques ne fermeront pas mais peuvent rétrécir », prévient Kevin Carey. Il est particulièrement inquiet pour les « community colleges » (« collèges communautaires »), qui proposent des programmes de deux ans pour trouver un emploi ou préparer une licence en université.

Au nombre de 1 100, « ils ne sont pas chers et constituent souvent un tremplin pour les enfants d’immigrés ou les jeunes qui sont les premiers de leur famille à accéder à l’enseignement supérieur, dit-il. Les établissements d’élite continueront d’être attractifs, d’avoir beaucoup de moyens financiers et seront bien armés pour faire face aux défis futurs, mais pour tous les autres qui n’ont pas la chance de s’appeler Harvard ou Yale, la décennie à venir risque d’être difficile ».

Alexis Buisson

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2 Commentaires

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