Les clauses de l’entendement à la prison de Cap Manuel sont devenues obsolètes entre le duo Faye-Sonko. De son côté, Diomaye Faye veut (tout naturellement) briguer un second mandat. De l’autre bout, Ousmane Sonko veut (en forcing) briguer la magistrature suprême. Le PASTEF et sa coalition de sauvegarde d’hier se retrouve en face à face avec deux capitaines dans le même bateau. Quel sort pour le pouvoir sénégalais à 36 mois du scrutin présidentiel ? Chronique !
Voulant prendre une longueur d’avance sur la question, Ousmane Sonko menace de retourner à l’opposition si toute fois son acolyte s’érigerait en obstacle pour briser son rêve. Déjà au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye lorgne son fauteuil et compte encore passer de beaux temps aux côtés des ors du palais présidentiel. Quels scénarii pour éviter au pays de la téranga une crise politique couplée au marasme économique que vit le Sénégal actuellement ?
Des rêves d’opposants aux rêves au pouvoir
Dans l’opposition, on peut se permettre tout type de compromis. Mais, dès lors qu’on accède au pouvoir, on est très attentionné par tout ce qui peut nous faire perdre nos honneurs et nos faveurs. C’est exactement cette tendance sévit au sommet de l’Etat sénégalais. En 2023, Ousmane Sonko est enrôlé dans une longue bataille judiciaire qui va l’emmener à pactiser avec le numéro deux de sa formation politique pour prendre part à la présidentielle de mars 2024. Condamné et incapable de prendre part aux dites consultations, l’ancien maire de Ziguinchor sollicite Diomaye Faye de le substituer le temps que le climat politique soit propice. Au bon endroit au meilleur moment, Diomaye Faye était devenu le choix irréductible du PASTEF (suspendu) quand Ousmane Sonko s’est retrouvé coincé dans les sérails de la justice sénégalaise. Avec ce choix, nul ne présageait la destinée future de Diomaye Faye. Bon nombreux de sénégalais et sénégalaises y voyaient un jeune innocent incapable de renverser la tendance même avec le soutien inconditionnel d’Ousmane Sonko. Mais, leur libération à quelques jours de la fin de la campagne, va faire mouiller le camp Macky Sall et ses partisans. Finalement, au soir du 24 mars, Bassirou Diomaye Faye l’emporte face à Amadou Ba, Premier ministre et candidat de la mouvance présidentielle. 24 mois après, les règles du jeu ont changé et Sonko et le PASTEF ne reconnaissent plus leur candidat de substitution. Diomaye Faye a appris les arcanes du pouvoir à ses dépens.
Tensions au sommet de l’État entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko
Déjà en 2026, le langage et la vision des deux hommes divergent. La pacifique cohabitation Faye-Sonko se trouve à l’épreuve de la présidentielle de 2029. La lune de miel politique n’aura duré que deux ans. Depuis leur arrivée au pouvoir en avril 2024, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko formaient un tandem apparemment soudé, héritier de la longue lutte du Pastef contre le système Macky Sall. Mais les signaux de tension se multiplient, et le paysage politique sénégalais s’interroge : les deux hommes peuvent-ils continuer à gouverner ensemble jusqu’à l’échéance de 2029 ? Le 1er mars 2026, Ousmane Sonko a mis les pieds dans le plat. Lors d’une longue allocution diffusée en direct et adressée aux militants de son parti, le Premier ministre, par ailleurs président du Pastef, a clairement agité la menace d’un départ du gouvernement. « Si le président s’écarte de la ligne politique commune, le Pastef redeviendra un parti d’opposition », a-t-il prévenu. Une déclaration crue qui relance le débat récurrent agitant à la fois le sommet de l’exécutif et les instances du parti. La formule de Sonko semble très lourde de sens mais aussi « faisable » : le débat serait sans objet si le président est aligné avec son parti. Sous-entendu, il ne l’est plus tout à fait. Une manière de rappeler que c’est le Pastef qui a porté Diomaye Faye au pouvoir, et que la légitimité populaire appartient d’abord au parti et à son leader historique.
Un premier accroc en novembre 2025
La fracture entre les deux alliés récidive. En novembre 2025, le président Faye avait pris une décision unilatérale en écartant Aïssatou Mbodj, une proche de Sonko, de la tête de la coalition présidentielle « Diomaye Président », pour la remplacer par Aminata Touré, sa propre coordinatrice de campagne. La manœuvre avait d’autant plus surpris qu’elle contredît directement une déclaration publique de Sonko, qui avait affirmé quelques jours plus tôt qu’il n’y aurait aucun changement à la tête de la coalition. Le Pastef avait alors publié un communiqué rejetant la décision du chef de l’État. Un épisode sans précédent depuis leur arrivée au pouvoir, qui avait mis aux éclats les premières fissures au sein du duo gagnant. Cette tension était intervenue dans un contexte économique délicat. Sonko avait annoncé que le Fonds monétaire international aurait proposé une restructuration de la dette sénégalaise, ce que le Premier ministre avait déclaré hors de question. Les obligations internationales du Sénégal avaient chuté immédiatement après ces déclarations. Le FMI avait gelé en 2024 un programme de 1,8 milliard de dollars après la découverte de dettes non déclarées par l’administration précédente, estimées à plus de 11 milliards de dollars selon les autorités sénégalaises.
2029, le vrai point de rupture
La question de la présidentielle de 2029 structure l’ensemble de ces frictions. Elle est sur toutes les lèvres, dans les réunions du parti comme dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Et pour cause : Ousmane Sonko, empêché de se présenter en 2024 en raison d’une condamnation judiciaire, avait alors imposé Diomaye Faye peu connu du grand public comme candidat de substitution du Pastef. C’est Sonko qui détenait la base militante et la légitimité populaire ; Faye l’avait ensuite nommé Premier ministre, comme convenu. Aujourd’hui, les désaccords se cristallisent autour de la prochaine échéance. Les proches du président estiment qu’il est trop tôt pour ouvrir ce débat, tandis que l’entourage du Premier ministre maintient la pression. Chacun guette les signaux faibles. Vendredi dernier, une rencontre au palais présidentiel a ravivé les interrogations. Près d’une centaine de députés et maires du Pastef ont été conviés à un ndogou avec le chef de l’État. Parmi eux, la députée Marième Diakhaté Mbacké. Dans un entretien accordé à L’Observateur, elle confie être restée sur sa faim. Deux questions ont été soulevées face au président : compte-t-il briguer un second mandat en 2029, comme le laissent entendre certaines spéculations ?
Cela ne dépend pas de moi. Je ne gère pas la candidature de Sonko
Et qu’en serait-il d’une éventuelle candidature d’Ousmane Sonko ? Sur ce second point, la réponse de Diomaye Faye a été connue : « Cela ne dépend pas de moi. Je ne gère pas la candidature de Sonko », a-t-il répondu, se dégageant ainsi de toute responsabilité sur le dossier. Une manière de renvoyer la balle au parti et à son leader. S’agissant de sa propre ambition, le président a botté en touche. « Sa réponse m’a semblé floue. Il n’a pas clairement indiqué s’il serait candidat ou non », rapporte la députée, qui établit un parallèle avec l’attitude de Macky Sall lorsque l’ancien président entretenait le flou autour d’une éventuelle troisième candidature avec son célèbre « ni oui ni non ». Une comparaison qui en dit long sur le malaise grandissant au sein de la mouvance présidentielle.
Sonko menace de retourner à l’opposition
Lors de son intervention du 1er mars, Sonko a précisé les termes du contrat moral qui le lie au président. Si ce dernier s’aligne sur la ligne du parti, la question de leur coexistence ne se pose pas. Dans le cas contraire, le Pastef redeviendra un parti d’opposition. Une perspective qui ferait basculer le Sénégal dans une configuration inédite : un président sans majorité parlementaire, confronté à son propre parti devenu opposition. Le paysage politique s’en trouverait bouleversé. Le parti détient en effet la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Une défection du Pastef priverait Diomaye Faye de tout soutien parlementaire et le contraindrait soit à chercher des alliances ailleurs, soit à dissoudre l’Assemblée et provoquer des élections anticipées. Dans les deux cas, l’instabilité politique serait au rendez-vous. Cette crise politique survient au pire moment. Le Sénégal tente de finaliser un nouveau programme avec le FMI, dont les discussions achoppent depuis plusieurs mois. Toute instabilité au sommet de l’exécutif complique directement ces négociations, selon des économistes cités par l’agence Reuters. Le gouvernement n’a pas encore communiqué de calendrier précis pour la conclusion d’un accord avec l’institution de Washington.
La coalition Diomaye Président se structure
Pendant ce temps, la coalition présidentielle avance ses pions. Une assemblée générale de validation de ses textes fondateurs se tiendra le samedi 7 mars 2026 à l’Hôtel King Fahd Palace de Dakar. Placée sous la supervision d’Aminata Touré, ancienne Première ministre et superviseure générale de la coalition, cette rencontre vise à doter la formation d’un cadre juridique et idéologique formel. L’objectif sera de consolider durablement le socle politique soutenant le président Bassirou Diomaye Faye. Chaque parti ou mouvement membre ne pourra déléguer qu’un seul représentant, et l’accès à la salle sera strictement contrôlé. Cette étape marque une volonté de pérenniser la coalition au-delà de la dynamique électorale initiale, en instaurant un fonctionnement pleinement institutionnalisé. En validant ses textes fondateurs, la Coalition Diomaye Président entend clarifier ses orientations stratégiques et renforcer l’unité de ses composantes. Mais dans le contexte actuel de tensions avec le Pastef, cette structuration peut aussi être lue comme une manière pour le président de s’affranchir de la tutelle du parti, en bâtissant sa propre machine électorale en vue de 2029.
Deux capitaines dans le même bateau
Le Sénégal se trouve donc dans une situation délicate. Deux hommes, portés par la même vague populaire, liés par l’histoire et le combat commun, mais que les logiques du pouvoir commencent à séparer. D’un côté, un président qui a appris à gouverner et qui entend assumer pleinement son mandat, y compris en préparant sa réélection. De l’autre, un Premier ministre qui est aussi le leader incontesté du parti majoritaire, et qui estime que le pacte initial doit être respecté. Les clauses de l’entendement conclu dans les couloirs de la prison de Cap Manuel semblent devenues obsolètes. Diomaye Faye veut briguer un second mandat, Ousmane Sonko veut également briguer la magistrature suprême.
Deux capitaines dans le même bateau : la question de savoir qui tiendra la barre en 2029 est désormais posée. Le dialogue semble ouvert.
Mais les déclarations du 1er mars montrent que Sonko est prêt à aller jusqu’au bout. Si le président s’écarte de la ligne du parti, le Pastef n’hésitera pas à reprendre sa liberté et son autonomie politique. Une perspective qui plongerait le Sénégal dans une crise politique majeure, au moment où le pays a besoin de stabilité pour relancer son économie et finaliser ses négociations avec les bailleurs de fonds internationaux. Les prochaines semaines seront décisives. La réunion du 7 mars pour la structuration de la coalition présidentielle, les discussions avec le FMI, et surtout les prochaines déclarations des deux hommes permettront de mesurer l’ampleur réelle de la fracture. La lune de miel est terminée. Et la guerre de succession a déjà commencé.


















































