AFRO CANADA: SE RECONNAÎTRE (AUSSI) DERRIÈRE L’ÉCRAN

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A partir du mois d’août, Radio-Canada diffusera Afro Canada, une série documentaire composée de quatre épisodes de 52 minutes. Un travail titanesque, ambitieux, et absolument nécessaire qui retrace 400 ans de présence des Afrodescendant·es au pays. La série, réalisée par Henri Pardo et produite par Eric Idriss-Kanago, Daniela Mujica et Henri Pardo, se distingue notamment par son ton authentique et juste et par un format hybride, qui mélange les styles de narration, en faisant la part belle aux moyens d’expression artistique afrocentrés. Une authenticité qui découle de la liberté totale de ses créateur·trices, couplée à l’expérience inédite de tourner une série sur l’Histoire des Afrodescendant·es avec une équipe presque entièrement composée de personnes racisées, dont la majorité s’identifie comme Afrodescendant·e.  

La rédactrice en chef de Futur et Médias est allée à la rencontre de ceux et celles qui ont fait naître et aboutir cette série documentaire inédite et vous propose de découvrir, en trois volets, les origines, coulisses et ambitions d’Afro Canada. 

Dans ce deuxième article, nous irons faire un tour dans les coulisses de la série en explorant l’importance de la diversité derrière la caméra, d’un plateau de tournage inclusif et bienveillant et de ce que cela change quand on peut raconter son Histoire, pour et par sa communauté. A découvrir en seconde partie d’article, un questions-réponses avec la productrice Daniela Mujica.

“CE COMMUNAUTARISME EST FORMIDABLE”

C’est le réalisateur Henri Pardo qui le dit. Bien loin d’être synonyme d’un repli sur soi, pouvoir écrire et partager ses histoires avec les siens se veut un véritable gage de sincérité et d’authenticité, en plus d’être synonyme de communion et de ralliement pour les membres des communautés concernées. Un sentiment exacerbé quand l’histoire qui est racontée a été invisibilisée des siècles durant.

Quand on lui pose la question de la diversité derrière l’écran, Henri Pardo utilise l’analogie suivante: “si on compare ça à un arbre, devant la caméra c’est les feuillages. Et les racines, c’est derrière la caméra, donc, cela comprend toutes ces décisions, cette croissance, l’intervention à la genèse même d’un projet, les choix concernant qui fait quoi, qui est la bonne personne et finalement cela permet de donner le ton. Il faut avoir un espèce de positionnement décisionnel, de pouvoir. C’est hyper important. De l’écriture jusqu’à la réalisation et la production.”

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Crédit photo: Sarah El Attar

Aly Ndiaye, alias Webster, un des enseignants-historiens de la salle de classe centrale à Afro Canada, rebondit sur cette idée: “On parle de diversité, mais on se contente souvent d’engager des actrices, des acteurs, les mettre devant la caméra, mais on ne pense pas à derrière la caméra, on ne pense pas à la réalisation, on ne pense pas à la pyramide de pouvoir, aussi en termes de production. 

Le ton a été donné dès le départ auprès du diffuseur. Henri Pardo a affirmé d’emblée qu’il faisait du travail “afro-centré”, par et pour les siens. La notion de “famille” est centrale, y compris dans l’approche choisie par le cinéaste concernant la narration “éclatée”, si caractéristique d’Afro Canada. “La diaspora est vaste, elle est grande, elle est complexe, alors ça a ouvert cette porte naturelle d’éclater la forme artistique et scénaristique aussi, et de sortir un peu de ce truc habituel qui est le documentaire chronologique. On voulait vraiment s’en défaire et se réapproprier notre histoire, en fait. Donc, ça a été des petites étapes comme ça, puis ensuite s’associer à des gens proches de nous, de reconstruire une famille, que ce soit à l’écriture, à la production, ça c’était vraiment important.” 

Vidéo réalisée par Sarah El Attar

SE COMPRENDRE SANS MOT DIRE

Pour Nadia Louis-Desmarchais, première assistante à la réalisation, cette ambiance de connivence a été synonyme d’une plus grande compréhension mutuelle. “Comme l’équipe était racisée autant devant que derrière la caméra, il y avait une compréhension silencieuse entre tous les départements et tous les acteurs et actrices sur le plateau. On travaillait tous dans une réciprocité et avec un engouement et une fierté de raconter l’histoire afro canadienne.” 

Et ce n’est pas Webster qui dira le contraire. A ses yeux, le fait que l’équipe soit presque entièrement racisée amène une vision, une sensibilité complètement différente, car “il y a des choses qu’on n’a pas besoin d’expliquer. Ailleurs, faut que t’expliques Oui, mais écoutez…” 

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Crédit photo: Yorick Idriss-Kanago

A la clé, un gain de temps précieux, car “avec une équipe comme celle-ci, on se parle sans se parler. On se comprend sans avoir à s’expliquer. Il y a des choses qui parfois s’expliquent mal, c’est du domaine du ressenti, de l’émotionnel, mais c’est difficile à théoriser ou intellectualiser ou à faire comprendre à quelqu’un qui ne le vit pas. Mais quand tu l’as vécu, tu es comme Ouais. Ouais. Et tu continues ton chemin. Tu viens de gagner 30 minutes de négociation pour pouvoir travailler.” 

Ce sentiment de bien-être sur le plateau est partagé par tous les membres de l’équipe créative et technique avec qui nous avons pu nous entretenir, y compris les plus jeunes. Afro Canada a représenté la première expérience plateau avec une grande équipe pour Ruth Elvire Dejean, qui y a occupé la fonction d’assistante à la caméra. Elle se dit marquée par la solidarité et l’entraide qui régnaient sur le tournage. “En tant que première expérience comme assistante à la caméra, j’en ai beaucoup appris, et je suis reconnaissante d’avoir fait partie d’une équipe qui a réellement été patiente et encourageante dans mon processus d’apprentissage. Personnellement j’ai vraiment ressenti que le bien-être, autant psychologique que physique, de l’équipe était également une priorité pour la production.”  

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Ismael Ouattara et Ruth Elvire Dejean. Crédit photo: Sarah El Attar

Cette préoccupation du bien-être des équipes fait écho chez Ismaël Ouattara, un des directeurs photo de la série: “Avoir une majorité de personnes racisées sur le plateau m’a donné le sentiment d’un environnement de travail plus familial. Henri prenait le temps de s’assurer que tout le monde sur le plateau ait du plaisir, se sente en sécurité et à l’aise de s’exprimer.” 

Au-delà d’une atmosphère conviviale et saine, qui permet un épanouissement des membres de l’équipe, du partage d’une expérience et histoire communes, la représentation authentique derrière l’écran rime également avec fierté et désir de poursuivre des projets similaires. 

Cette fierté, Nadine Louis-Desmarchais l’évoque en se remémorant le dernier jour de tournage de la série, une fois que la maison a été vidée de ses décors: “Nous avons fait joué la chanson Pink Matter de Frank Ocean et avec toute l’équipe nous avons regardé le danseur, Jamal, improviser la plus belle des danses dans une pièce de la maison éclairée d’un léger rayon de lumière. J’ai été prise d’un coup d’émotion, parce qu’on avait réussi. On avait réussi à capter avec respect, beauté et passion l’histoire afro canadienne pendant 54 jours de tournage. J’étais fière et le suis encore.” 

Henri Pardo Et Nadia Louis Desmarchais
Henri Pardo et Nadine Louis-Desmarchais. Crédit photo: Yorick Idriss-Kanago

La diversité dans les coulisses est assurément un moyen de s’assurer que la relève trouve sa place dans l’industrie et se sente à l’aise de continuer à se raconter. Pour Webster, “quand on est avec une équipe comme ça, ça facilite beaucoup les choses et pour moi, c’est la preuve qu’il doit y en avoir plus, des projets qui permettent d’amener d’autres point de vues, d’autres perspectives, d’autres manières de faire, d’autres sensibilités, d’autres vécus. C’est essentiel, finalement, si on veut justement s’attaquer à l’arbre de la suprématie blanche. Dont les racines sont très profondes!”

RENCONTRE AVEC LA PRODUCTRICE DANIELA MUJICA

Racontez-nous comment vous vous êtes retrouvée productrice de ce projet?

J’ai eu la chance de rencontrer Éric Idriss-Kanago et ensuite Henri Pardo. Durant la pandémie, lors de longues marches dans le quartier (c’est la seule chose qui était permise durant ces mois de confinement), Éric m’a partagé et parlé du projet. J’ai tout de suite été très emballée par son objectif, sa nécessité car je pense que des projets comme celui-ci devraient faire partie plus souvent du paysage télévisuel québécois et canadiens. L’authenticité du récit, dans la forme et sa fabrication-même est importante, et tous ces éléments étaient réunis autour d’Afro Canada.

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Eric Idriss-Kanago, Daniela Mujica et Henri Pardo. Crédit photo: Sarah El Attar

Comment Afro Canada se distingue des autres productions sur lesquelles vous avez collaboré?

Cette production se distingue justement par deux grands éléments: la forme et la fabrication. La forme hybride embrasse ce métissage de formes artistiques, de styles, de lieux, de genres et l’assume pleinement et fièrement. Pour ce qui est de la fabrication, c’est la première fois que je participe à une production qui a comme objectif clair de professionnaliser et de collaborer avec autant de créateurs et créatrices, de techniciens et techniciennes majoritairement afrodescendant·es ou racisé·es. Afro Canada est la preuve vivante que nous avons du talent, de tous bords, issus de la diversité, qui existe et qui a le goût et l’envie de raconter nos histoires.

Est-ce que vous diriez que c’est un projet qui vous a marqué personnellement? Si oui, comment l’expliquez-vous?

C’est un projet qui m’a certainement marquée à vie: tant au niveau relationnel (j’y ai fait des rencontres professionnelles et mêmes amicales qui resteront pour longtemps) que professionnel. C’est le projet documentaire le plus ambitieux que j’ai eu à produire. L’équipe était énorme. Les partenaires nous ont appuyés depuis le jour 1. La livraison et le calendrier étaient serrés, nous avons certainement eu de grands défis à surmonter, mais je suis très fière du résultat et surtout de l’équipe qui l’a créée.

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Crédit photo: Sarah El Attar

Après avoir produit Afro Canada, dites-nous pourquoi la diversité derrière la caméra est si importante?

C’est primordial. C’est important que nous puissions raconter nos histoires. Si ce sont les autres qui la racontent, c’est important aussi qu’on nous implique dans le processus créatif. Je pense que la question ne se pose pas pour l’équité et les femmes: si nous devions raconter une histoire sur des femmes, il serait naturel d’impliquer une femme dans le processus créatif non? Et encore mieux si elles étaient aussi engagées à titre de réalisatrice, scénariste, technicienne etc. C’est la même chose pour la diversité. Il ne faut pas penser qu’on nous fait une faveur en nous impliquant ou en nous appuyant. Nous sommes une vraie valeur ajoutée. Nous représentons aussi le futur avec la population immigrante grandissante à vue d’œil dans tout le pays.

Pensez-vous que les jeunes membres de l’équipe technique vont persévérer dans le domaine?

Je pense que plusieurs jeunes vont persévérer dans ce domaine. Beaucoup sont déjà très occupés, sollicités, engagés et nous en sommes très fiers. Nous travaillons encore avec plusieurs d’entre eux sur de nouveaux projets. J’espère aussi que cette relève pourra travailler pour des compagnies qui vont respecter cette authenticité du récit et leur permettront de se professionnaliser et d’obtenir de bonnes conditions de travail afin de construire une communauté et une industrie stable et émancipée.

GAËLLE ESSOO

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