Les préjugés racistes persistent en France, mais « l’indice de tolérance » progresse

0
54

Dans son 31e rapport annuel, la Commission nationale consultative des droits de l’homme continue d’alerter sur le racisme en France, et demande au gouvernement d’agir contre les discriminations systémiques touchant les minorités.

Mettre en place plus de moyens pour lutter contre les discriminations raciales, que cela concerne l’accès au logement et aux soins, l’admission à l’école et à l’université ou les processus de recrutement. Dans son rapport annuel, rendu public ce 18 juillet, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) martèle l’urgence que revêt en France la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.

La CNCDH analyse aussi bien l’antisémitisme que les « préjugés envers les musulmans » et l’islam, le « racisme anti-Chinois »« anti-Asiatiques » et « anti-Noirs », que la « romaphobie ». Entre 1990, date de son premier rapport, et 2022, l’acceptation des minorités a globalement progressé en France, selon les sondages commandés par  l’institution. Mais elle continue d’alerter : « Le chemin des victimes […] reste pavé d’obstacles, à commencer par la difficulté à déposer plainte. »

Dans un bidonville rassemblant des Roumains, majoritairement issus de la minorité rom, à Nantes, le 21 juin 2022. © Photo Loïc Venance / AFP

Par ailleurs, la dynamique de recul de certains préjugés est, selon la commission, davantage due au contexte de la cinquième vague de l’épidémie de Covid-19, de l’invasion russe de l’Ukraine, et plus généralement aux « inquiétudes massives sur la question du pouvoir d’achat », toutes ces problématiques ayant « mis au second plan ces enjeux identitaires ».

L’organisme est un « rapporteur national indépendant », et à ce titre a remis son rapport au gouvernement, en l’occurrence à Isabelle Rome, ministre déléguée à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la diversité et à l’égalité des chances.

Des préjugés persistants, mais un indice de tolérance en hausse

Après deux ans d’interruption pour cause de crise sanitaire, la commission a repris son « indice longitudinal de tolérance », basé sur des entretiens menés en face à face avec 1 352 personnes. Sur une échelle de 0 à 100, l’indice de tolérance s’établit cette année à 68, une augmentation de plus de 14 points depuis 2013.

L’idée qu’il faut lutter contre les préjugés a progressé : 81,5 % des personnes interrogées pensent qu’« une lutte vigoureuse contre le racisme est nécessaire en France » (76,1 % en 2019). Un record de tolérance est enregistré pour la génération née après 1976. 

Mais les préjugés racistes persistent. Par exemple, parmi les personnes interrogées, 48,8 % pensent qu’« il y a trop d’im­migrés aujourd’hui en France » (51,9 % en 2019) ; 38 % pensent que « l’islam est une menace contre l’identité de la France » (44,7 % en 2019) et 37 % que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent » (34,1 % en 2019). 36,7 % estiment que « ce sont avant tout les personnes d’origine étrangère qui ne se donnent pas les moyens de s’intégrer » (43,1 % en 2019) et 20,1 % pensent que « les enfants d’immigrés nés en France ne sont pas vraiment français » (25,4 % en 2019).

Par ailleurs, comme le pointe la Commission : « Juifs et Asiatiques ont en commun une image ambivalente, associée à des traits a priori positifs – avoir de l’argent, de l’influence économique – mais générant du ressentiment et se retournant éventuellement contre eux. » L’institution note aussi l’impact de deux années de Covid sur les préjugés en hausse envers les personnes chinoises ou françaises d’origine chinoise.

La religion musulmane stigmatisée

Le rapport souligne que la religion musulmane est aujourd’hui la moins bien perçue des grandes religions présentes en France. Elle n’évoque une perception positive que pour 31 % des Français, mais les plus jeunes en ont une vision largement plus positive que négative. 81 % des personnes interrogées considèrent tout de même qu’il faut permettre aux Musulmans d’exercer leur religion dans de bonnes conditions.

En 2021, 6 276 infractions « de nature criminelle ou délictuelle, commises en raison de l’origine, de l’ethnie, de la nation, d’une prétendue race ou de la religion » ont été enregistrées, soit une hausse de 16 % par rapport à 2020 (Service statistique ministériel de la sécurité intérieure). Par ailleurs, en 2021, le total des faits racistes rapportés au Service central du renseignement territorial (SCRT) était de 2 128, en hausse également.

En 2020, sur 7 759 affaires à caractère raciste signalées par les parquets, seules 955 condamnations ont été prononcées pour infractions à caractère raciste, et aucune condamnation pour discrimination.

Des éléments qui poussent la commission à souligner l’existence d’un « chiffre noir » : celui qui recouvre l’ensemble des actes racistes non déclarés. En France, 1,2 million de personnes seraient en effet victimes, chaque année, d’au moins une atteinte raciste, antisémite ou xénophobe (injures, menaces, violences ou discriminations), selon les estimations de l’enquête « Cadre de vie et sécurité » de 2019, menée par l’Insee et le ministère de l’intérieur.

Pour la CNCDH, « l’état de sous-déclaration massive du racisme et de l’antisémitisme contribue à entretenir une impunité face à ces actes ». Mais « les difficultés à s’exprimer, la honte ou encore la peur des représailles » sont autant d’éléments décourageants pour les victimes.

Pour lutter contre ces difficultés, la commission recommande un meilleur accueil de la part des forces de l’ordre, mais aussi le renforcement des cellules d’écoute et d’accompagnement des victimes, et une meilleure formation de la police, des gendarmes et des jugesLa commission souhaite aussi encourager la création de « pôles antidiscriminations au sein des parquets ».

La lutte contre l’antitsiganisme, un point de vigilance accrue

Si en 2020, le rapport insistait sur la haine en ligne et sur « la prégnance de biais racistes issus de la période coloniale » pour les personnes noires, cette année le rapport alerte particulièrement sur l’antitsiganisme. La CNCDH se dit préoccupée par les discriminations subies par les « Roms, Tsiganes ou Gens du voyage […] venus notamment de Roumanie, ou de Bulgarie, et parfois français ». Elles sont « particulièrement stigmatisées, étant la cible de violences et de la haine en ligne » et vivant des expulsions « trop fréquentes sans respect pour les procédures préconisées » par les autorités en charge du respect des droits humains .

Si la majorité des personnes interrogées considère que les Français roms sont des Français comme les autres (63 %), 66 % considèrent que les « Gens du voyage » forment un groupe à part dans la société. Un chiffre néanmoins en baisse par rapport à 2019.

Des stéréotypes reflétant la méconnaissance de la situation des Roms.

La CNCDH

« Des stéréotypes reflétant la méconnaissance de la situation des Roms », écrit la commission. Ainsi, 55 % des personnes interrogées considèrent que ces derniers « exploitent très souvent les enfants » (une croyance partagée par 85 % de l’échantillon fin 2014). 

Des expulsions en violation du droit

L’Observatoire des expulsions note aussi que les personnes expulsées sont souvent « emmenées, sans que leur consentement ait été recueilli et qu’une information précise leur ait été donnée […] après avoir vu parfois leurs biens confisqués ou détruits, en violation du droit commun. » Sur les 1 330 expulsions de 2021, la CNCDH souligne que les bases légales sont parfois inconnues des personnes concernées, notamment à cause de l’absence de traducteurs ou traductrices.

La commission alerte sur des « conséquences désastreuses pour les personnes qui avaient un suivi médical et pour les enfants en âge d’aller à l’école, qui connaissent alors des ruptures de scolarisation ». La commission évoque des données « inquiétantes » avec un fort décrochage scolaire, des discriminations ainsi que des interruptions de suivi mis en place auprès d’associations locales ou des services municipaux mais aussi dans le parcours professionnel.

La commission recommande donc l’instauration d’une trêve scolaire. La commission appelle également à une mise en conformité les aires d’accueil, dont « les équipements sont défectueux, [où] le nombre de places [est] insuffisant, et [qui] sont régulièrement cantonnées dans des lieux isolés ou pollués. » Elle appelle à une reconnaissance de la caravane comme un logement à part entière et non comme un « habitat ».

La France fréquemment interpellée par les instances internationales 

La commission rappelle que les autorités françaises ont été particulièrement interpellées par les instances internationales, notamment la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) en et le Comité des droits des personnes handicapées (CRPD) sur plusieurs points, comme la recrudescence des actes et des discours de haine ou des actes antimusulmans, mais aussi la stigmatisation des Roms et des « Gens du voyage ». Des enfants handicapés roms ont par exemple trop de difficultés pour accéder à l’éducation. 

La commission souligne encore que la France est citée pour sa « pratique du profilage ethnique dans les contrôles d’identité ». La CNCDH soutient d’ailleurs la proposition de l’ECRI de créer des « organismes pleinement indépendants chargés d’enquêter sur les allégations d’abus commis par des membres des forces de l’ordre ».

Parmi ses principales recommandations, la commission indique qu’il faudra renforcer les moyens de signaler la haine en ligne, et former à la lutte contre le racisme et l’antitsiganisme dans les établissements scolaires. Contre la désinformation et les discriminations, elle insiste sur une formation pour toutes et tous les élèves au bon usage d’une information.

Mais la commission recommande également aux professionnels de l’information d’avoir la plus grande attention à leurs propres biais racistes, et incite les médias à mettre en place « des formations approfondies sur les biais médiatiques et les choix de cadrage des journalistes » et à sensibiliser les « producteurs d’images à prendre du recul sur les représentations et messages caricaturaux qu’ils peuvent véhiculer ».

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here