Premier coup d’Etat…  – Extrait de « France – Afrique, La rupture maintenant ? » de Francis Laloupo 

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Un jour de l’année 1963 a laissé son empreinte, ineffaçable, en ma mémoire. J’avais huit ans. Le jour du premier coup d’Etat de l’histoire du Dahomey. Trois ans après la proclamation de l’indépendance et l’installation à la tête du jeune Etat d’un premier gouvernement dirigé par le président Hubert Maga. J’ai le souvenir encore précis de la couleur, de la lumière inhabituelles, de ce jour dans la ville de Cotonou. Souvenir des clameurs dans la rue, de la musique militaire qui jaillissait des postes de radio (le nôtre était un poste massif alimenté alors par une imposante batterie). Le temps semblait suspendu dans ma ville natale. Les hommes et les femmes semblaient se mouvoir dans un décor irréel, jusque là inconnu, proférant des slogans que je ne comprenais pas. Je percevais dans ce vacarme, sans en être sûr, une liesse formidable. J’avais été autorisé à sortir de la maison et me poster devant le portail, sous la discrète surveillance de ma mère entourée de mes deux sœurs aînées. Mon père se trouvait alors en France, pour parachever sa formation d’administrateur civil. Je pouvais regarder le déferlement de foules armées de branchages de palmier – matière symbolisant la contestation ou la révolte, me dira-t-on – scandant des mots dont le sens m’échappait, mais dont la tonalité incantatoire signalait à mon esprit que ce jour n’était pas semblable aux autres. La lumière de ce jour éveillait en moi, pour la première fois peut-être, un sentiment de béatitude volatile et floue, sans explication. Peut-être à cause de cette sensation de temps suspendu, comme un commencement du monde. En écoutant les conversations des voisins qui se sont joints à nous, je comprenais que ces manifestations avaient commencé deux jours plus tôt, un vendredi. Les grandes personnes disaient : « Le vendredi est un bon jour pour un coup d’Etat ». Aujourd’hui, dimanche, les marches dans les rues avaient donc redoublé d’intensité, donnant à ce jour une lumière nouvelle.

En regardant la foule qui se dirigeait vers le palais présidentiel, j’étais envahi par un mélange de fascination et de vague inquiétude. Quelqu’un de mes proches – je ne sais plus bien – m’expliquait tout cela, me livrait laconiquement le décryptage hasardeux de l’événement. L’enfant spectateur que j’étais aimait regarder cette foule se mouvoir dans ce décor fixe, comme des ombres compactes éclairées par la lumière blanche et parfaite d’un jour d’octobre. On disait aussi qu’octobre était un bon mois pour les putschs… J’étais épaté, mais aussi un peu apeuré par cette agitation paradoxalement festive qui semblait se manifester de tous les horizons du monde. Les clameurs, les mouvements, les chants et danses, les rires aussi… tout cela ressemblait à une farandole, transformant soudainement le cours du jour. Une joie immobile était inscrite sur les visages de ma mère et mes sœurs. De temps à autre, ma mère se détachait de notre petit groupe familial, avançait vers la rue et encourageait les passants en scandant : « Ablodé !», le poing levé. Ablodé, signifiait « indépendance ». Ce jour était forcément grand et créateur. Annonciateur de lendemains radieux. Trois ans après l’indépendance, les habitants du Dahomey voulaient transformer en réalité la promesse inscrite dans le titre de l’hymne national : « Aube nouvelle ». Cela ne pouvait être autrement. Sans bien comprendre ce qui avait entraîné la condamnation et la déchéance en cours du régime en place – le premier de l’ère postcoloniale -, mon esprit d’enfant s’associait à cette allégresse collective et impénétrable.

Le lundi 28 octobre 1963, le premier président du Dahomey, Hubert Maga, était contraint à la démission. La population découvrait alors un rituel qui se répétera à plusieurs reprises lors des futurs autres coups d’Etat, durant les prochaines années : l’interruption des programmes à la radio suivie de la diffusion sur les ondes de musiques militaires, seulement interrompues par des séquences cycliques des discours des nouveaux maîtres hissés au sommet de l’Etat… Et la foule murmurant : « Le régime est tombé ». Une foule partagée entre l’épuisement, l’expectative et l’anxiété. L’épilogue des coups d’Etat ressemble au lendemain des fêtes : chargé d’une féroce morosité. La fin des fêtes est triste. Je saurai, beaucoup plus tard, que l’histoire de l’Afrique après les indépendances sera jalonnée de promesses de jours meilleurs. Et l’on inventera des mots pour cela : révolution, changement, rupture… Mon premier coup d’Etat est devenu, dans la formation de ma mémoire politique, la cicatrice initiatrice.

In France – Afrique, La Rupture maintenant ? – Pages 73 à 76.Francis Laloupo (Editions Acoria, 2013)

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