Rendez-vous. Par Venance Konan 

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En son temps, Léopold Sédar Senghor, poète et ancien président du Sénégal, avait annoncé qu’« au rendez-vous du donner et du recevoir, les pays non européens n’arriveront pas les mains vides. » Pour bon nombre d’entre nous, ce rendez-vous se situe dans un futur indéterminé, ce qui nous laisse espérer qu’à cette date qui n’est pas encore fixée, nous aurions atteint le niveau tant rêvé des pays développés, afin de dire qu’effectivement, nous n’arrivons pas les mains vides. Nous avons toujours l’espoir que le temps du décollage de l’Afrique arrivera nécessairement un jour, et que nous ne faisons que traverser une zone de fortes turbulences actuellement. Je suis désolé de jouer au rabat-joie, mais ce rendez-vous a déjà eu lieu depuis des siècles et se déroule chaque jour. Ce rendez-vous, il a commencé lorsque nous avions rencontré les autres peuples, et depuis que nous sommes ensemble. Que leur avions-nous donné et que leur avions-nous pris à cette période ? Que leur donnons-nous aujourd’hui, que leur prenons-nous, que leur apporterons-nous demain, que nous donneront ils ? Je crois que c’est de cela que parlait Senghor. Nous pourrions remonter jusqu’à l’Egypte ancienne et nous fonder sur les écrits de Hérodote, Champollion, Volney, Cheikh Anta Diop ou de nombreux autres égyptologues, pour dire que c’est nous qui avons donné à l’Europe les fondements de sa civilisation et de sa religion dominante. Ça peut peut-être nous consoler mais cela n’explique pas l’état dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Or c’est de cela qu’il s’agit.

Situons donc notre rendez-vous à l’ère qui a été beaucoup plus précisément documentée, celle de la rencontre entre l’Afrique et l’Europe, au temps du commerce triangulaire, et aussi au temps de la rencontre entre l’Afrique et le monde arabe qui semble plus ancienne. A cette époque, nous apportions, malgré nous, il faut l’avouer, les plus forts d’entre nous, en échange d’objets de pacotilles, de miroirs, de tissus, d’alcool ou de la religion pour ce qui est des Arabes. Nous avons ainsi enrichi l’Amérique et les colonies européennes dans les Antilles, de même que les pays arabes, tout en nous appauvrissant. Puis, sous l’ère de la colonisation, nous avions gardé nos muscles pour les utiliser à extraire ou récolter nos matières premières pour les besoins des Européens qui avaient eux aussi dominé les Arabes. Cela a duré jusqu’au temps que nous appelons nos indépendances. Et depuis lors ? Nous continuons d’utiliser nos forces, cette fois-ci sans contrainte, du moins physique, pour produire les matières premières dont les Européens et désormais tous les pays qui aspirent à leur développement ont besoin. De plus, nous leur fournissons aussi gracieusement les quelques rares scientifiques, ingénieurs et intellectuels que nous arrivons à former à grands frais, nos meilleurs sportifs, nos meilleurs artistes et écrivains, bref, tout ce que nous estimons être bien. Les siècles passés, c’étaient les Européens qui prenaient beaucoup de risques pour venir chercher nos hommes et femmes dont ils avaient besoin. Aujourd’hui ceux-là se débrouillent tout seuls pour aller se vendre là-bas. Jusque-là ça va avec le reste du monde. Mais il se trouve que beaucoup de nos jeunes à qui on n’a rien demandé, et dont le reste du monde ne veut pas chez lui, veulent s’inviter aussi à ce rendez-vous. Et c’est là que ça coince. C’est compliqué lorsque l’on donne rendez-vous à une belle femme et que ses copines très moches veulent venir aussi.

Je crois que dans l’esprit de Senghor, l’Afrique devait apporter aussi sa culture au rendez-vous du donner et du recevoir. Peut-être même surtout sa culture. De ce côté-là, ça semble mal parti. Les Congolais continuent de se blanchir la peau et nos femmes africaines en sont à acheter les cheveux des femmes indiennes à prix d’or, c’est vous dire. C’est plutôt nous qui avons pris toute la culture de l’Europe, des Arabes et de tous les autres. Mais il y a eu les objets culturels et cultuels qui avaient été volés à l’Afrique, qui ont enrichi les musées européens et américains et dont les plus grands artistes de ces pays se sont inspirés. Aujourd’hui on ne vole plus ces objets, ni les œuvres que nos créateurs continuent de produire ; on les achète parfois à prix d’or, mais ils servent toujours à enrichir et inspirer les autres. Comme nos matières premières. En fin de compte qu’apportons-nous à ce rendez-vous dont parlait le poète président ? Beaucoup. Beaucoup plus qu’on ne le croirait. Et nous, qu’avons-nous reçu ? Rien avant les indépendances, si ce ne sont les cultures et les religions des autres qu’ils nous avaient imposées pour mieux nous tenir. Et depuis les indépendances, nous recevons toujours leur culture et de l’aide. Essentiellement de l’aide. En fin de compte, c’est comme si vous allez à un rendez-vous avec un panier chargé de tout ce que vous produisez de beau dans votre champ, et, pour rentrer chez vous, vous demandez à l’autre à qui vous avez offert tout cela de vous payer le bus. Et vous le remerciez chaleureusement pour son aide.

Venance Konan

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