« Quatre mois après le début de l’invasion de l’Ukraine, le point de non-retour est atteint entre l’Alliance atlantique et la Russie »

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Toute honte bue, le ministère de la défense russe a revendiqué, mardi 28 juin, le bombardement meurtrier du centre commercial de Krementchouk en Ukraine, la veille, prétendant qu’il était désaffecté et que la cible était militaire.

Plus rien ne retient le régime du président Poutine dans sa volonté d’asservir ce pays : ni la décence humaine ni le souci de préserver ce qu’il reste des engagements de l’après-guerre froide pour la sécurité en Europe, comme le montre son annonce du déploiement en Biélorussie de missiles capables d’emporter des têtes nucléaires.

C’est dans ce contexte de durcissement extrême que sont réunis les dirigeants de l’OTAN à Madrid, du 28 au 30 juin. Quatre mois après le début de l’invasion de l’Ukraine, le point de non-retour semble désormais atteint dans les relations de l’Alliance atlantique avec la Russie. Et ce point de non-retour va structurer durablement leur horizon sécuritaire, dans un environnement géostratégique bouleversé.

La guerre elle-même est entrée dans une phase difficile pour l’Ukraine et pour ses soutiens occidentaux. Sur le terrain, la stratégie de destruction totale de l’artillerie russe finit par venir à bout de la résistance ukrainienne en plusieurs endroits du Donbass. Kiev est de nouveau frappée. La diplomatie est à l’arrêt, les Nations unies impotentes. L’outil des sanctions, manié à une échelle sans précédent par le camp occidental uni, ne produit pas à court terme les effets escomptés : ni le régime de Vladimir Poutine ni le soutien de la population russe ne paraissent ébranlés, le rouble résiste et, malgré le défaut de paiement de la Russie, le système économique est, pour l’instant, stabilisé.

Pis : alors que le blocage par la Russie des exportations de céréales ukrainiennes menace de provoquer une crise alimentaire dans les pays importateurs du Sud, Moscou a réussi à y implanter l’idée que la faute en incombait aux sanctions occidentales. Ainsi, si l’Ukraine et son président, Volodymyr Zelensky, ont très tôt remporté la bataille de l’opinion en Europe, leurs alliés semblent l’avoir perdue dans le reste du monde – raison pour laquelle cinq dirigeants du Sud ont été invités au sommet du G7, lundi.

Parallèlement, les pays européens, particulièrement ceux qui, comme l’Allemagne, étaient très dépendants du gaz russe, se trouvent contraints de modifier radicalement, dans l’urgence, leur politique d’approvisionnement énergétique, au détriment de leurs engagements dans la lutte contre le changement climatique. Conséquence politique non négligeable, les hausses des prix qui en résultent risquent de fragiliser le soutien des opinions publiques à l’effort de guerre en Ukraine.

En plein affaissement

Pour Mario Draghi, « si l’Ukraine perd, il sera plus difficile de maintenir que la démocratie est un modèle de gouvernement efficace ». Cette remarque du premier ministre italien au G7 résume parfaitement le défi posé par la guerre de Poutine : laisser gagner la Russie, régime dictatorial auteur de l’agression, serait le plus terrible des renoncements pour les démocraties européennes, au moment où le « soft power » occidental pâlit dans le reste du monde. A Paris comme à Berlin, on évite de le dire trop fort, mais la vision américaine de la guerre en Ukraine comme un duel entre démocraties et autocraties ne suscite pas un enthousiasme acharné. Il faut trouver d’autres arguments pour convaincre ceux qui ne sont pas tout à fait dans un camp ni dans l’autre, surtout lorsqu’on est, comme les Etats-Unis, une démocratie en plein affaissement.

A la veille du sommet de Madrid, le secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), Jens Stoltenberg, a évoqué « l’ère de compétition stratégique » qui vient de s’ouvrir. Car loin de faire oublier le défi chinois, le défi russe au contraire le renforce, tant la relation sino-russe, malgré toutes ses ambiguïtés, a émergé comme un puissant contre-pouvoir dans le conflit ukrainien.

Au moment où se tenait le sommet de l’Union européenne (UE) à Bruxelles la semaine dernière, la Chine présidait celui des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) en visioconférence. Le président, Xi Jinping, y a mis en garde les pays occidentaux contre « l’élargissement des alliances militaires », tandis que Vladimir Poutine promettait de rediriger les exportations russes vers les pays des BRICS.

Quelles perspectives s’offrent alors aux démocraties qui soutiennent activement l’Ukraine ? Les Etats-Unis font valoir qu’il faut intégrer le défi chinois dans leurs priorités ; ils ont milité pour qu’il figure dans le nouveau document stratégique de l’OTAN. Le concept du « pivot américain vers l’Asie » a fait place à celui d’Indo-Pacifique, et tout le monde est concerné. Les leaders d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Corée du Sud et du Japon ont d’ailleurs été invités à Madrid – une première à un sommet de l’OTAN. Mais, surtout, les Occidentaux n’ont pas d’autre choix que d’armer l’Ukraine plus puissamment encore s’ils veulent vraiment sa victoire.

Pour les Européens, cela implique des investissements considérables, car, pour l’heure, ce sont les Américains qui fournissent l’essentiel et ils ne veulent pas se trouver dépourvus en Asie. Avec l’offre d’élargissement de l’UE à l’Ukraine et à la Moldavie et le renforcement du pôle européen de l’OTAN par l’adhésion future de la Finlande et de la Suède, il y a un moment européen à saisir : la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui prône une « UE géopolitique », l’a bien compris.

Une toute récente étude de la Brookings Institution suggère aux Européens soucieux d’autonomie stratégique d’équilibrer leur participation aux capacités de défense de l’OTAN : s’ils en fournissaient seulement la moitié, ils gagneraient automatiquement le poids politique correspondant face aux Etats-Unis. L’effort serait énorme. A la mesure du changement de paradigme imposé par l’agression russe.

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