Trafic de cocaïne : « La Côte d’Ivoire est devenue un point de transit très important »

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Pour Lucia Bird Ruiz-Benitez de Lugo, spécialiste des activités économiques illicites en Afrique de l’Ouest, le pays occupe une place stratégique, à mi-chemin entre les centres de production sud-américains et les marchés de consommation européens.

La Côte d’Ivoire est-elle en train de devenir un point de passage incontournable du trafic de cocaïne entre l’Amérique du Sud et l’Europe ? Mi-avril, les services de sécurité ivoiriens ont saisi un peu plus de deux tonnes de poudre blanche à Abidjan, la capitale économique, et à San Pedro, la grande ville portuaire du sud-ouest.

Une « enquête internationale [qui] implique l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Europe » a été ouverte, a précisé le procureur de la République, Richard Adou, dans un communiqué publié le 7 juin. Depuis, une trentaine d’individus – des Ivoiriens, des Français, des Libanais, des Espagnols, des Colombiens, des Portugais, des Marocaines – ont été interpellés, mis en examen et placés en détention provisoire. Les avoirs de certains ont été gelés.

L’affaire fait écho à celle dite de la « spaghetti connection ». Ce réseau, dans lequel étaient notamment impliqués des citoyens italiens soupçonnés de travailler pour les mafias napolitaine et calabraise de la Camorra et de la’Ndrangheta, avait été démantelé en Côte d’Ivoire en 2019 après une saisie de cocaïne au Brésil.Lire aussi  Saisie record de 214 kilos de cocaïne dans le nord du Niger

Lucia Bird Ruiz-Benitez de Lugo est directrice de l’Observatoire des activités économiques illicites en Afrique de l’Ouest au sein de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, une organisation de la société civile qui s’intéresse au crime organisé à travers le monde. Pour elle, « les dernières saisies confirment l’implantation des réseaux internationaux dans cette partie de l’Afrique ».

Quelle place occupe la Côte d’Ivoire dans le trafic de cocaïne ?

Le pays est devenu un point de transit très important, à mi-chemin entre les centres de production, situés en Amérique latine, et les marchés de consommation européens. Par leur ampleur, les dernières saisies confirment l’implantation des réseaux internationaux dans cette partie de l’Afrique. Aucune entreprise criminelle ne se risquerait à acheminer des cargaisons de cette importance sans avoir recours à des circuits et des itinéraires connus et éprouvés.

En plus de son positionnement géographique, la Côte d’Ivoire dispose d’un très bon réseau routier, qui permet aux trafiquants de transporter la marchandise par voie terrestre vers le nord. Car si une partie des cargaisons arrivées par la mer est ensuite reconditionnée, reconteneurisée et renvoyée vers les ports d’Europe, une autre est acheminée via le Mali et le Burkina Faso voisins.

Parmi la trentaine d’interpellations survenues en Côte d’Ivoire dans la foulée de la double saisie d’avril, on retrouve des nationalités et des profils très divers. Qu’est-ce qu’ils révèlent ?

Cela confirme, une fois encore, la dimension internationale et transitaire du trafic de cocaïne en Côte d’Ivoire. En général, dans ce type d’activité, deux types de profil se distinguent : ceux qui protègent le trafic et qui sont souvent des acteurs politiques et sécuritaires, parfois à de très haut niveau de responsabilité [deux officiers de police de San Pedro ont été arrêtés] ; et ceux qui le coordonnent, gèrent la logistique et le blanchiment, et qui sont la plupart du temps des personnalités issues du milieu des affaires.

Une partie des individus interpellés ces dernières semaines en Côte d’Ivoire évoluaient dans la construction et l’hôtellerie-restauration, deux secteurs d’activité connus pour leur rôle important dans le blanchiment des revenus issus du trafic de cocaïne. Il faut garder à l’esprit que les booms immobiliers sont très souvent un formidable moyen de blanchir des fonds opaques, en Côte d’Ivoire comme ailleurs. C’est notamment le cas à Bissau. L’argent peut également être investi dans l’immobilier à Dakar, à Lisbonne et dans une moindre mesure à Paris.

Début avril, plus de cinq tonnes de cocaïne ont été saisies par les autorités cap-verdiennes sur un bateau de pêche en provenance du Brésil. Les prises d’ampleur semblent se multiplier dans la région depuis quelques années. Comment l’expliquer ?

L’augmentation de la production – et donc du trafic – explique en partie ces saisies. Mais c’est aussi le signe d’une plus grande efficacité dans la lutte pour démanteler les réseaux qui font de l’Afrique de l’Ouest une zone de rebond. Le rôle des agences antidrogues internationales, notamment dans le partage de renseignement, est crucial. Les points d’accès maritimes d’un pays sont les principales portes d’entrée des importations de drogues. Or les autorités portuaires d’Afrique et d’Europe ne peuvent contrôler physiquement en moyenne que 2 % des conteneurs qui transitent par leurs ports. Les saisies sont donc essentiellement fondées sur le renseignement. La coopération entre les partenaires des milieux sécuritaires, qu’elle soit transfrontalière ou internationale, est absolument essentielle pour les enquêtes sur le trafic.

Est-ce qu’une partie de la marchandise importée est aussi destinée au marché local ?

Nous avons très peu de données sur la consommation locale de drogues, notamment de cocaïne. Il semble néanmoins qu’elle augmente dans un grand nombre de pays de la région. Dans des Etats comme la Côte d’Ivoire, qui servaient autrefois exclusivement de points de transit, le trafic déborde aujourd’hui et alimente le marché national.

Un autre phénomène connexe qui nous inquiète, c’est l’incidence de ce trafic de drogue sur la vie politique des pays de la région. Nous constatons que les ressources financières issues de la vente de drogue sont utilisées pour certaines élections. Et dans le contexte régional actuel, où les coups d’Etats s’enchaînent, c’est dangereux. Prenez la Guinée-Bissau par exemple : la tentative de coup d’Etat [du 1er février] serait liée, selon la version officielle, au trafic de cocaïne. Ce dernier et la mauvaise gouvernance sont deux phénomènes qui se nourrissent l’un de l’autre.

Yassin Ciyow

Le procureur de la République, Richard Adou

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