Londres confirme l’extradition de Julian Assange vers les États-Unis-175 ans de prison encourus

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Julian Assange est fixé sur son sort. Le gouvernement britannique a signé, vendredi 17 juin, le décret d’extradition du fondateur de WikiLeaks vers les États-Unis, où il est poursuivi pour une fuite massive de documents confidentiels.

« En vertu de la loi de 2003 sur l’extradition, la ministre d’État doit signer une ordonnance d’extradition s’il n’y a aucun motif d’interdire l’ordonnance », a déclaré un porte-parole du ministère de l’intérieur, confirmant que la ministre Priti Pratel a bien validé la décision du tribunal de Westminster qui avait ordonné en avril la remise de l’Australien de 50 ans aux autorités américaines.

175 ans de prison encourus

De son côté, WikiLeaks, l’organisation non gouvernementale fondée par Julian Assange en 2006, a dénoncé « un jour sombre pour la liberté de la presse », annonçant également que son créateur allait faire appel de la décision britannique.

« Dans cette affaire, les tribunaux britanniques n’ont pas conclu qu’il serait oppressif, injuste ou un abus de procédure d’extrader Julian Assange. Ils n’ont pas non plus conclu que l’extradition serait incompatible avec ses droits humains, y compris son droit à un procès équitable et à la liberté d’expression, et que pendant son séjour aux États-Unis, il sera traité de manière appropriée, y compris en ce qui concerne sa santé », a souligné le porte-parole de l’organisation.

La justice américaine réclame depuis 2010 l’extradition de Julian Assange. Les États-Unis souhaitent le juger pour la diffusion de plus de 700 000 documents classifiés sur les activités militaires et diplomatiques américaines, en particulier en Irak et en Afghanistan. Celui qui se revendique comme un lanceur d’alerte risque 175 ans de prison aux États-Unis. Julian Assange avait été arrêté en 2019 après avoir passé plus de sept ans réfugié dans l’ambassade d’Équateur à Londres.


Julian Assange reste-t-il un symbole de la liberté de la presse ?

Le fondateur de WikiLeaks comparaît depuis lundi 24 février devant la justice britannique, amenée à se prononcer sur sa possible extradition vers les États-Unis, dix ans après la publication par son site de milliers de documents couverts par le secret.

Cette action de sa part, d’abord perçue comme héroïque par plusieurs grands médias internationaux, n’a pas suffi à lui garantir une immunité, ni à rendre les démocraties plus transparentes.

► « Son travail a largement contribué à la mission des journalistes »

Christophe Deloiresecrétaire général de Reporters sans frontières

Julian Assange reste-t-il un symbole de la liberté de la presse ?

Je ne crois pas qu’il faille se demander si Julian Assange est un héros, s’il est un vrai journaliste ou même, si l’on peut légitimement adhérer à son travail. Ce qu’il faut, en revanche, c’est constater les faits. Le fondateur de Wikileaks est parvenu à récupérer des informations classées secrètes, il les a vérifiées et il les a transmises à des médias pour qu’elles soient rendues publiques. En ce sens, il a largement contribué à la mission des journalistes.

Aujourd’hui, de très nombreux pays dans le monde connaissent une inflation du secret, notamment en ce qui concerne la sécurité nationale. Lorsqu’il a créé Wikileaks, Julian Assange a saisi l’importance de la numérisation des données – par les institutions ou les organisations – et l’intérêt de ses failles pour améliorer la transparence qui sert le journalisme et donc, la population. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la transparence absolue car le secret est parfois nécessaire et légitime quand il protège. Mais les informations qui lèvent le voile sur les bavures et les crimes commis lors de guerres internationales, par exemple, intéressent et concernent tout le monde.

Avec Wikileaks, Julian Assange a pu collaborer en confiance avec les plus grands médias du monde pour servir leurs investigations. La vidéo « Collateral Murders » qui montre que l’armée américaine a ouvert le feu sur un groupe de civils lors d’un raid en Irak en 2007, a été l’objet de vérifications et d’éditions qui relèvent d’un travail journalistique exigeant. Pour ces raisons, l’administration Obama avait estimé qu’il était impossible de distinguer les activités de Julian Assange de celles des médias traditionnels. Certains ont même affirmé qu’il faisait preuve d’une réelle innovation. Alors peut-on laisser une telle contribution au progrès du journalisme être punie par la loi ?

Depuis des années, des entreprises extravagantes ont été menées pour ternir l’image et le travail de Julian Assange. Aujourd’hui, la justice du plus puissant pays de la planète invoque l’Espionage Act of 1917, loi adoptée en temps de guerre, pour le poursuivre. Or pendant les premières heures du procès, il n’a été fait aucune référence à un acte d’espionnage. L’équivalent du procureur britannique a également prétendu l’avoir poursuivi pour la mise en danger des informateurs des États-Unis, des dissidents politiques ou encore des défenseurs des droits de l’homme. Mais pour le moment, personne n’a été en mesure d’apporter des preuves tangibles.

Tout cela remet en question les raisons profondes pour lesquelles Julian Assange est traqué. S’il venait à être extradé aux États-Unis et condamné, cela serait un précédent très dangereux pour les journalistes et l’exercice de leur métier, un pas immense sur la voie de la censure. Celui qui accepte qu’une telle activité soit punie, accepte que la liberté d’expression soit mise en danger.

► « Plus que les révélations, ce sont leurs conséquences qui ont eu de l’influence »

Barthélémy Courmont,directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et professeur à l’université catholique de Lille

Julian Assange reste-t-il un symbole de la liberté de la presse ?

« Julian Assange est une figure déterminante qui a marqué la fin d’une époque. La publication sur son site Wikileaks de documents confidentiels sur la politique des États-Unis a bouleversé les pratiques géopolitiques. À partir du moment où les gouvernants ont eu conscience de la vigilance des lanceurs d’alerte sur leurs actions, dès lors qu’ils ont compris que leurs agissements pouvaient être exposés en temps réel, ils ont modifié leur politique de relations internationales. Soit cela a incité les gouvernements à se replier de plus en plus dans leurs secrets, soit cela les a poussés à tout expliquer publiquement.

Dans les faits, les conséquences de la publication des documents confidentiels n’ont pas été immédiates. La diplomatie américaine n’a pas été transformée sous l’administration Bush, mais sous celle d’Obama. Ce dernier a choisi de répondre à la surveillance des lanceurs d’alerte en expliquant tout ce qu’il faisait et en consultant de nombreuses personnes avant la moindre prise de décision. Donald Trump a pris le contre-pied de cette politique diplomatique de son prédécesseur, préférant centraliser toutes les décisions. Il s’est imposé comme le seul interlocuteur, et a instauré un secret opaque autour de toutes ses décisions diplomatiques.

Les conséquences des révélations de Julian Assange ont bien plus d’influence que les révélations en elles-mêmes. Nous pouvions déjà nous douter que les États-Unis plaçaient des gouvernants sous écoute, qu’ils tuaient des civils irakiens, voire qu’ils torturaient des personnes dans la prison de Guantanamo. Julian Assange n’a fait que confirmer cela. Et l’importance prise par ces révélations en 2010, comme la façon dont Assange avait été loué alors par tous, m’avait étonné.

L’indifférence qui l’entoure aujourd’hui, comme celle qui entoure sa source dans l’armée américaine, Chelsea Manning, m’étonne plus encore. Car quels sont les chefs d’accusation qui le visent ? Ils me semblent ne reposer sur rien. Dans la mesure où les plaintes pour viols en Suède ont été levées, pourquoi la Grande-Bretagne répondrait-elle à la demande d’extradition des États-Unis ? Pour autant, on peut craindre pour Julian Assange que les conditions de son arrestation en avril 2019 dans l’ambassade d’Équateur soient de mauvais présages pour son procès.

Face à une probable extradition du lanceur d’alerte, les démocraties montrent leurs limites par leur absence de dénonciation. Elles manquent de cohérence. Si elles voulaient critiquer la méthode de Julian Assange, la façon dont il a pu mettre certaines de ses sources en danger, il fallait le faire dès 2010. Les démocraties risquent de se décrédibiliser, et ne sortiront pas grandies de cette affaire, en raison de leur ambiguïté. »

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