Emmanuel Macron à Kiev : l’ambiguïté stratégique du président français

0
62

Emmanuel Macron s’est rendu à Kiev pour la première fois depuis le début du conflit, jeudi 16 juin, en compagnie d’Olaf Scholz et de Mario Draghi. S’il affirme que la France soutient l’effort de guerre de l’Ukraine, le pays a intérêt à ce que la Russie ne sorte pas trop affaiblie du conflit.

« Il faut que l’Ukraine puisse résister et l’emporter », a déclaré Emmanuel Macron jeudi 16 juin à l’occasion d’une visite à Irpin, ville martyre en banlieue de Kiev. C’était le premier déplacement du président français dans le pays, depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine.

Interrogé par des journalistes sur son appel à ne pas « humilier » Vladimir Poutine, Emmanuel Macron s’est défendu de toute « ambiguïté ». Les intérêts français l’incitent toutefois à ménager le maître du Kremlin, avec qui il entretient une relation plus étroite que les autres dirigeants occidentaux.

Pour André Filler, professeur des universités à Paris 8 et spécialiste du monde post-soviétique, deux facteurs régissent la relation d’Emmanuel Macron à la Russie. D’abord, historiquement, la France est l’interlocuteur privilégié de Moscou en Occident, un rôle qui lui permet d’avoir « une voix à l’international et de mener une politique relativement autonome par rapport aux États-Unis, explique le chercheur. Cette dynamique se poursuit aujourd’hui, et Macron, qui a parlé cent heures au téléphone avec Poutine depuis le début du conflit, est le dirigeant occidental dont il est le plus proche ».

Intérêts économiques

Par ailleurs, la Russie est un partenaire commercial d’envergure pour la France. « Tout le monde connaît la place du gaz russe pour l’Allemagne, mais on sous-estime l’importance de la Russie pour les groupes français », commente André Filler. Les projets attestant de cette proximité sont légion : le Grand Moscou a par exemple été piloté par un cabinet d’architecte français. L’autoroute reliant la capitale à Saint-Pétersbourg est exploitée par Vinci. Enfin, TotalEnergies a participé à la création d’une usine de liquéfaction de gaz naturel en Arctique produisant tous les ans 12 fois plus de gaz que la France n’en consomme sur la même période.

À lire aussiEmmanuel Macron à Kiev : ce que l’on sait de sa visite en Ukraine

Ceci génère une double pression sur Emmanuel Macron. « D’une part, ces entreprises cherchent à l’influencer, mais en plus leurs activités à l’étranger bénéficient à la France puisqu’ils permettent de créer des emplois sur le territoire national », analyse André Filler. Cette situation constitue une évolution majeure par rapport à l’époque soviétique, puisque « l’URSS ne présentait aucun intérêt économique pour la France », continue le chercheur.

Aide militaire « minime »

Le président cherche donc « à appliquer son fameux “en même temps” à la guerre en Ukraine », selon André Filler. D’un côté, l’intérêt politique qui dicte de ménager la Russie et de l’autre, l’impératif moral de défendre l’Ukraine, une position largement partagée dans l’opinion française. « Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, on a une guerre juste, qui se déroule en plus au sein même du continent européen », ce qui explique la position des Français, dont Macron doit nécessairement tenir compte, décrypte le chercheur.

D’où la décision symboliquement forte de livrer des armes lourdes à Kiev, et notamment des obusiers Caesar. Toutefois, seuls six exemplaires ont pour l’instant été envoyés en Ukraine. « L’aide militaire, aussi bien française qu’allemande, est minime », note André Filler. Le chercheur craint qu’Emmanuel Macron pousse «Volodymyr Zelensky à abandonner du territoire pour avoir la paix, ce qui est impossible pour le leader ukrainien depuis les crimes de guerre commis à Boutcha ». Ce dernier avait d’ailleurs déclaré dans une interview à une chaîne de télévision italienne réalisée en mai que son homologue français lui avait suggéré cette solution.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here