Le Royaume-Uni sabote le droit d’asile

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Londres a validé, en avril, un plan pour envoyer au Rwanda des exilés arrivés au Royaume-Uni pour demander refuge. Ce mardi soir, un premier vol est prévu pour Kigali. Boris Johnson franchit ainsi un pas de plus dans la sous-traitance du droit d’asile.

Le Royaume-Uni s’échine, depuis plusieurs années, à détricoter le droit d’asile sur son territoire. Il arrive désormais à ses fins : il va « exporter » au Rwanda ses demandeuses et demandeurs d’asile, soit les personnes arrivées par la mer pour trouver refuge sur ses terres. Le plan a été validé en avril 2022, sous les cris des ONG et défenseurs des droits humains, consternés, à juste titre, de voir tant d’inhumanité vantée par des autorités obnubilées par la politique du chiffre et le sempiternel « contrôle » de l’immigration, devenu la carte à jouer pour justifier tous les maux de nos sociétés.

Ce mardi 14 juin au soir, une trentaine de demandeurs d’asile afghans et iraniens doivent ainsi embarquer à bord d’un avion à destination de Kigali, où ils inaugureront les centres créés pour eux à la demande du Royaume-Uni. Les recours déposés par les ONG pour empêcher le départ de l’avion, d’abord auprès de la Haute Cour, vendredi 10 juin, puis de la Cour d’appel, n’ont rien donné, cette dernière ayant finalement autorisé le vol.

Seuls des recours individuels (une vingtaine tout de même) ont abouti lundi 13 juin. Selon l’ONG Care4Calais, ces recours ont permis de « sauver » une vingtaine de personnes, faisant chuter à sept le nombre d’inscrits sur le vol.

Le plan a pour objectif affiché de « changer la façon dont [le Royaume-Uni] lutte contre la migration illégale », comme l’expliquait la secrétaire d’État à l’intérieur, Priti Patel, pour justifier cette idée. Les personnes resteraient au Rwanda le temps de l’examen de leur demande d’asile, sauf si elles souhaitent s’y installer durablement, comme l’a déjà suggéré Kigali.

« Notre compassion est peut-être infinie, mais notre capacité d’aider les gens ne l’est pas », avait assumé le premier ministre britannique, Boris Johnson, revendiquant à travers cette sous-traitance des demandes d’asile une « immigration maîtrisée, par des voies sûres et légales, qui permet de faire des offres généreuses d’asile tout en gérant les pressions inévitables sur nos services publics ».

Des conséquences lourdes pour les réfugiés

Présenté comme une « première mondiale » par les autorités britanniques au moment de sa validation, ce plan s’inspire en réalité de ce qui a été mis en place en Australie au début des années 2000 et qui relevait, déjà, de l’infamie. L’Australie envoie en effet depuis des années ses demandeuses et demandeurs d’asile à Nauru et sur l’île papouasienne de Manus, où les violations de droits humains sont nombreuses, au point qu’une plainte a été déposée devant la Cour pénale internationale pour « crimes contre l’humanité ».

Comme le soulignait Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International, déjà « plus de mille personnes ont été rapatriées sur le territoire australien car elles sont tombées malades et ne pouvaient plus rester sur ces îles ». D’autres y ont perdu la vie, tandis que des enfants n’ont jamais rien connu d’autre que cet environnement hostile dans lequel on les a forcés à grandir.

« 85 % des réfugiés et des demandeurs d’asile souffrent d’anxiété, de dépression ou d’autres problèmes de santé mentale entraînant des taux alarmants d’automutilation, y compris chez les plus jeunes », ajoutait Rossella Pagliuchi-Lor, représentante au Royaume-Uni de l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui s’est opposée à l’accord liant le Royaume-Uni au Rwanda. Israël aurait aussi, rappelle Amnesty International, concocté un plan similaire, désormais avorté, avec le Rwanda.

Des manifestants devant le centre de rétention situé près de l’aéroport de Gatwick, à Londres, le 12 juin 2022. © Niklas HALLE’N / AFP.

Voilà le modèle que s’acharne à vouloir suivre le Royaume-Uni, quand le droit international et la Convention de Genève lui imposent pourtant d’examiner les demandes d’asile sur son territoire. En 2020 et en 2021, il se voyait déjà « parquer », selon des médias britanniques, les migrant·es dans des centres « offshores » en Papouasie-Nouvelle-Guinée, sur les îles de l’Ascension et de Sainte-Hélène (en plein Atlantique Sud) ou encore dans des centres « flottants » à bord de ferries hors d’usage en mer.

Pire, Downing Street avait envisagé l’installation de « machines à vagues » dans la Manche, pour repousser les migrant·es approchant des côtes britanniques, au risque de mettre leur vie en danger. Une pratique s’apparentant à des techniques de refoulement (également appelées « push-back »), là aussi contraire au droit international. Tous ces projets délirants avaient finalement été abandonnés compte tenu de leur complexité, jusqu’à ce fameux plan signé avec le Rwanda, le 14 avril, d’un montant de 120 millions de livres (144 millions d’euros).

Bien sûr, l’énergie utilisée et le temps passé à imaginer ces plans auraient pu être mis à profit pour élaborer des politiques d’accueil dignes ou créer de véritables voies sûres et légales, comme le préconisent des chercheurs, afin de limiter les risques que prennent les exilé·es sur leur parcours migratoire.

Il semble que la stratégie adoptée par le gouvernement britannique soit tout autre : répondre aux tendances les plus extrêmes d’une part de l’opinion publique imbibée de haine et dissuader les exilé·es de tenter la traversée pour rejoindre le Royaume-Uni – ce qui ne réduira probablement pas le nombre de départs par la mer, ni le niveau de détresse qui pousse les personnes sur les voies de la migration.

Sans doute aussi ce plan pourrait renforcer la légitimité d’un Boris Johnson fragilisé par les affaires liées au « Partygate » et un récent vote de défiance, déclenché par des membres de son parti, plus divisé que jamais. Sans doute, enfin, ce nouveau mécanisme doit permettre de réduire le coût de prise en charge des demandeuses et demandeurs d’asile présents sur le territoire britannique, mais aussi s’assurer que celles et ceux qui n’obtiennent pas de protection ne restent pas sur place une fois déboutés. Peu importe, le message de fermeté et de dissuasion est passé.

Mais à quel prix ? Des personnes vulnérables, et souvent traumatisées par ce qu’elles ont fui, seront envoyées contre leur gré dans un pays dont le système d’asile est déjà remis en cause et où les droits humains sont bafoués ; et ce après avoir traversé les frontières, pris le risque de mourir en mer, avoir été maltraitées ou refoulées aux portes de l’Europe, puis à Calais, où toute une mécanique fait de la vie des migrant·es un enfer, à coups de tentes lacérées ou confisquées, d’expulsions de campements quasi quotidiennes ou de mauvais traitements infligés par les forces de l’ordre.

Ce sont d’ailleurs ces mêmes conditions de vie indignes qui poussent les personnes à fuir la France, en plus de la barrière de la langue ou des attaches familiales existantes au Royaume-Uni, et qui conduisent aux drames que l’on connaît, comme celui du naufrage survenu au large de Calais le 24 novembre 2021, qui avait causé la mort de 27 personnes venues d’Afghanistan, du Kurdistan irakien, d’Iran, d’Éthiopie ou de Somalie.

Passé l’émoi, les membres du gouvernement français s’étaient contentés de pointer la responsabilité des passeurs, sans remise en question aucune de leur politique migratoire, souvent qualifiée de politique de « non-accueil ».

Le désastre se déroule sous nos yeux. Dans un silence quasi général. Après tout, qui se soucie encore des vies que l’on s’attelle à détruire ?

Pour les demandeurs d’asile du Royaume-Uni, c’est désormais pleinement assumé : leurs vies valent moins que les autres. La guerre en Ukraine et les mouvements de population qu’elle a entraînés (plus de 6 millions de personnes ont fui le pays) en ont été l’illustration magistrale quand, du jour au lendemain, les pays européens se sont découvert des capacités d’accueil insoupçonnées (tant mieux pour les Ukrainien·nes), légitimant par là même une forme de discrimination à l’égard des autres exilés, souvent non blancs et non imprégnés de la « culture judéo-chrétienne », qui ont eu l’idée folle de naître du « mauvais côté » de la planète.

Si l’Europe est parfois capable du meilleur, elle montre aujourd’hui l’un de ses pires visages, reprenant des idées d’extrême droite dignes d’une Marine Le Pen ou d’un Éric Zemmour, visant à tenir toujours davantage à distance les migrant·es. Le désastre se déroule sous nos yeux, dans un silence quasi général. Après tout, qui se soucie encore des vies que l’on s’attelle à détruire depuis tant d’années ? On a beau chercher en France, ni Emmanuel Macron ni son ministre de l’intérieur Gérald Darmanin ne se sont exprimés sur le sujet.

Seule la société civile britannique s’est mobilisée dans la rue – à Londres, Manchester ou Gatwick (aéroport) ; devant le Home Office, aussi, pour signifier sa colère à Priti Patel, une ministre elle-même fille de réfugiés politiques, qui a visiblement décidé de refermer la porte derrière elle, et pour rappeler aux migrants qu’ils sont les « bienvenus ». L’Église anglicane, de même que la famille royale et le prince Charles, qui a qualifié le plan décidé par le gouvernement « d’épouvantable », s’est opposée à ce nouveau mécanisme.

Pour le bureau d’Amnesty International à Londres, cette mesure signe un « abandon clair et honteux de la responsabilité du Royaume-Uni envers les réfugiés en vertu de la Convention sur les réfugiés »« Le gouvernement britannique est tellement éloigné de la réalité et manque tellement d’humanité qu’il détruit non seulement le système d’asile, mais aussi la vie des gens, dénonce son directeur, Sacha Deshmukh. Nous exhortons vivement le gouvernement à repenser ce plan désastreux. » L’histoire se souviendra de ce virage à droite toute pris par le Royaume-Uni.

Nejma Brahim

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