Décolonisation et construction nationale au Sénégal

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D’un point de vue européen, la décolonisation est généralement perçue comme « la dissolution des empires » [2][2]Par exemple, Ansprenger, 1989.. Cependant ce retrait des puissances coloniales s’est accompagné d’une intense lutte de repositionnement dans les ex-colonies au sein des partis politiques qui venaient de se créer. Le présent article met en lumière la manière dont le plus important parti politique sénégalais a mené ce combat, les objectifs et les buts poursuivis lors des différentes phases du processus de décolonisation dans ce pays. En Afrique occidentale française (AOF), le Sénégal était le premier pays à avoir un système multipartite et des assemblées représentatives. Tant à cause des liens étroits avec la France qu’à cause de l’opposition radicale de certains partis ou groupes, le rôle du Sénégal a été particulièrement important du point de vue de l’histoire politique dans l’AOF [3][3]Boubacar, 1988, p. 272.. Cet article se fonde essentiellement sur les articles du journal du parti de Léopold Sédar Senghor et de Mamadou Dia, journal qui a connu d’ailleurs plusieurs changements de nom : Condition humaine (1948-1956), L’Unité (1956-1958) et finalement L’Unité africaine (1959-1963).

2L’idée répandue selon laquelle la décolonisation était un transfert direct du pouvoir colonial à l’État-nation peut paraître trompeuse. Lors de la votation de la Constitution de la IVe République, le but principal de la France ou du Sénégal n’était pas l’octroi de l’indépendance. Il n’était en effet pas clairement établi si ces différentes luttes émancipatrices émergentes conduiraient à l’indépendance nationale. C’est d’ailleurs à juste propos que Frederick Cooper, historien américain de renommée internationale, spécialiste de l’histoire africaine, propose une conceptualisation de la décolonisation comme une forme d’ouverture des relations politiques et économiques qui se referme après les indépendances [4][4]Cooper, 2005, p. 206, 229..

3Dans le cas sénégalais, cette période d’ouverture commence avec la Constitution de la IVe République française en 1946 pour prendre fin en 1963 quand les forces modérées de Senghor prennent le dessus sur les radicaux conduits par Mamadou Dia. La configuration politique et économique qui était caractéristique de la décolonisation entre dès lors dans une phase plus stable à partir de 1963 lorsqu’une nouvelle Constitution sénégalaise est mise en place et que la ligne radicale de Mamadou Dia est écartée [5][5]Hesseling 1985, p. 223.. Suivre donc ce développement jusque dans les années 1960 peut être compréhensible. Entre 1946 et 1963, l’Empire colonial français devient successivement l’Union française (1946), la loi-cadre introduisant la semi-autonomie (1956), la Communauté française (1958) et, enfin, l’indépendance (1960). Il est important de retenir que, en 1960, c’est d’abord la Fédération du Mali, dont le Sénégal est partie intégrante, qui devient indépendante le 20 juin 1960 avant que la République en tant qu’entité particulière ne soit proclamée le 19 août 1960 avec la dissolution de la Fédération du Mali [6][6]Roche, 2001, p. 241..

4On peut donc dire que le Sénégal poursuit trois objectifs principaux durant ce processus de décolonisation :

51 / l’amélioration des conditions de vie ;

62 / la suppression du système colonial ainsi que de sa structure raciste ;

73 / la reconquête de la dignité et de l’identité culturelle.

8Comme on peut le voir, l’indépendance nationale octroyée en 1960 n’est pas au centre des aspirations. Ces dernières étaient plutôt un ensemble diffus de revendications pour une vie meilleure, l’acquisition de « conditions d’existence modernes » [7][7]Fal Mangoné, L’Unité africaine, 1er août 1959. dans un monde moderne. Une analyse de ce que cela signifie dans les relations entre la France et le Sénégal sera faite ultérieurement.

LA RECONQUETE CULTURELLE

9Pour les Noirs africains, l’aspect culturel a joué un rôle important dans la lutte pour l’émancipation [8][8]Chafer, 2002, p. 14.. Sur le plan international, l’Afrique était perçue comme « rétrograde » et avait besoin de « rattraper son retard ». Il était extrêmement important pour l’élite africaine de savoir que l’art noir, la poésie et la musique noires jouissaient d’une certaine reconnaissance internationale [9][9]Djian, 2005, p. 101.. C’est ce qui a fait dire à Senghor qu’à la rencontre mondiale des cultures, « au rendez-vous du donner et du recevoir » [10][10]L’Unité, 4 décembre 1956., l’Afrique ne se présenterait pas les mains vides.

10Certains journalistes européens voient en la négritude une idéologie politique raciste. Face à ces critiques, Mamadou Dia demande : « La négritude aura-t-elle droit de cité dans la littérature ? » [11][11]Condition humaine, 12 septembre 1949. Son insistance sur le fait que la négritude est avant tout un mouvement culturel montre que la libération politique n’est pas l’objectif majeur de ce combat. La lutte pour la dignité, d’un côté, et le souci de relever le défi de la reconnaissance culturelle, de l’autre, sont les priorités, conscients que sont les intellectuels et artistes africains que le combat dans les autres domaines tels que le développement ou le standard de vie est perdu d’avance. Tout comme les Européens, les Africains subdivisent le monde en deux catégories : la métropole relevant des pays développés et les pays dits en voie de développement dont ils faisaient partie.

11Dans le cadre du combat culturel, l’objectif des intellectuels, artistes et politiciens africains est d’être dans la même catégorie que les pays développés et de lancer la compétitivité culturelle avec eux d’égal à égal. Ils veulent apporter leur contribution spécifique au monde moderne, et celle-ci doit être perçue comme un enrichissement de la culture universelle. Le géographe Assane Seck ne peut être plus précis à ce propos quand il affirme qu’il « s’agit de donner à nos valeurs leurs chances dans une compétition libre, avec ce que d’autres hommes ont élaboré ailleurs » [12][12]L’Unité, 16 octobre 1956..

12Pendant que la vieille garde des intellectuels autour de Senghor voit la contribution africaine dans ce qu’elle a de plus émotif, chaleureux, rythmique, mystique et solidaire de ses valeurs culturelles [13][13]Cohen, 1985, p. 314., la nouvelle génération dont la tête de peloton semble être Cheikh Anta Diop [14][14]Cheikh Anta Diop, né à Diourbel (Sénégal) en 1932, fils de… y voit une compétition globale, c’est-à-dire tant au niveau culturel, artistique qu’économique et scientifique.

LA CITOYENNETE SOCIALE

13La Constitution de la IVe République est fondée sur le principe d’assimilation et d’égalité [15][15]Harding, Reinwald ande Eckeert, p. 7, 23.. Elle a fait des territoires d’outre-mer (TOM) une partie intégrante de la République française et a élevé au rang de citoyens les anciens sujets de la République française.

14Cela suppose d’envisager la dissolution de la structure coloniale qui prévaut dans l’Union française et une évolution vers une intégration plus complète de ceux qu’on appelle les sujets. Après 1946, les syndicats se battent alors pour la suppression des discriminations raciales et luttent pour une égalité politique et sociale avec la métropole, comme Ibrahima Sarr, secrétaire général des syndicats des cheminots, le défend : « L’extension dans les TOM de lois sociales métropolitaines ne sera que l’application honnête et logique des principes d’égalité dont doivent bénéficier tous les citoyens d’une même République quel que soit leur statut propre. » [16][16]Condition humaine, 13 mars 1953.

15L’étude de Frederick Cooper [17][17]Cooper, 1996. sur les syndicats en Afrique française offre une excellente introduction quant à la définition de « la décolonisation par l’assimilation » [18][18]Chafer, 2002, p. 83-115.. À ce propos, les syndicats ont d’ailleurs utilisé une logique et une stratégie que les lignes suivantes permettent de corroborer. Avec la loi Lamine Gueye, la distinction entre un citoyen et un sujet est devenue caduque. Les syndicats le comprennent d’ailleurs à juste titre comme étant une extension de la citoyenneté sociale et commencent dès lors à poser des revendications matérielles. Le niveau salarial et le standard de vie en métropole étaient les points de référence permettant de poser des revendications de citoyens égaux en droits. Cependant cette stratégie ouvre un front de nouveaux problèmes entre les travailleurs salariés et ceux qui ne perçoivent pas de salaire, c’est-à-dire les paysans et les éleveurs [19][19]Cooper, 2005, p. 226..

LA PREMIERE ETAPE DE LA LUTTE EMANCIPATRICE CONTRE L’ASSIMILATION

16Le souvenir qu’on a de Senghor est celui d’un leader modéré ayant coopéré avec la France. Cependant, en 1948, Senghor et ses collègues étaient vus comme des « rebelles » [20][20]Morgenthau, 1964, p. 145. du fait de leur démission de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) pour créer le Bloc démocratique sénégalais (BDS), dont le but est de représenter et de lutter pour sa cause. Jusqu’à cette date, les députés de quatre circonscriptions de plein exercice étaient des membres du parti métropolitain. Mais, comme l’explique Senghor dans le journal de son parti, les députés africains ne veulent plus servir de « bétail électoral de la SFIO » [21][21]Condition humaine, 5 octobre 1948. ; ils veulent plutôt défendre leur cause en tant qu’Africains. La SFIO a alors voté contre le collège unique, ce qui a donné une surreprésentation à Paris des colons minoritaires. Ces derniers votent contre une égalité de pensions entre les retraités africains et français. En 1951, suivre une « politique de ferme indépendance » [22][22]Condition humaine, 14 juin 1951. signifie ne pas faire partie d’une section du parti métropolitain. Les deux termes « séparé » et « indépendant » ne signifient pas un État-nation indépendant de la France, mais plutôt la création de partis ou de groupes d’intérêts se battant pour l’octroi des droits dans les TOM au sein de l’Union française. Ce sont les signes précurseurs de la lutte pour l’émancipation dans les TOM. Cela constitue aussi les premiers conflits d’intérêts dans la définition de la notion d’assimilation chez les Africains, d’une part, et chez les Français, d’autre part.

17Tout comme lors de la formation de son propre parti, on remarque le désir de réforme de Senghor à l’intérieur de structures politiques poursuivant les mêmes buts. Il commence à se battre pour un système politique permettant aux Africains de prendre en charge sur le plan territorial leurs propres affaires. Senghor propose des réformes de l’Union française qui pourraient déboucher sur une fédération [23][23]Chafer, 2002, p. 164.. Vers 1953, la fédération devient le principal projet politique de Senghor [24][24]Foltz, 1965, p. 145., un fédéralisme des États s’apparentant à celui pratiqué en Suisse, au Canada ou en Allemagne de l’Ouest. Outre les assemblées territoriales, il envisage un exécutif territorial élu et faisant partie intégrante de l’Union française. Dans le souci d’écarter toute suspicion de vouloir sortir de l’Union française, Senghor rassure que l’Indépendant d’outre-mer (IOM) n’est en aucune façon nationaliste [25][25]Senghor, Condition humaine, 11 janvier 1949.. En 1953, son expression « la République une et indivisible » [26][26]Condition humaine, 10 février 1953. n’est pas du goût de la France et Senghor est vu comme un séparatiste antifrançais [27][27]Riesz, 2006, p. 309..

18Une union fédérale ou une confédération souple des États convient indiscutablement à la vision culturelle de Senghor. Elle permettrait un gouvernement territorial avec pour objectifs de débattre et de résoudre les problèmes spécifiques tout en stimulant en l’Africain une certaine personnalité. Tout en restant une partie de la France, elle constituerait un grand ensemble.

19Des raisons économiques motivent aussi le fédéralisme de Senghor. Les IOM sont convaincus que, dans le monde moderne, de petites unités économiques n’ont aucune chance de s’en sortir. Dès lors que le monde est interdépendant, l’indépendance est perçue ici comme un mythe. Le Sénégal doit être partie intégrante d’une large union, mais d’une union dans laquelle il déterminerait démocratiquement ses propres intérêts [28][28]Senghor, Condition humaine, 11 janvier 1949 et 10 février 1953..

L’« INDETERMINATION »

20Vers la fin de l’année 1954, la situation politique du Sénégal devient de plus en plus préoccupante. On constate la montée d’une certaine impatience en rapport avec l’égalité des droits inscrite dans la Constitution de la IVe République. L’historien anglais Tony Chafer écrit à ce sujet que, pour les Africains, il faut que le stade de l’indétermination prenne fin [29][29]Chafer, 2005, p. 220.. Ils se trouvent partagés entre le dilemme des aspirations socio-économiques pour atteindre le standard français et leur désir grandissant de prendre une responsabilité à part entière dans leurs propres affaires [30][30]Condition humaine, 29 août 1955.. Une telle responsabilisation signifierait une démarcation complète d’avec la métropole et l’aspiration au standard français. Mamadou Dia espère trouver un compromis qui permettrait de réconcilier « l’antinomie entre intégration économique et autonomie locale » [31][31]Ibid.. Trouver une structure pouvant accorder un certain crédit aux deux tendances est le problème crucial au milieu des années 1950. Dia interpelle le gouvernement français sur le danger que représentent l’ignorance des aspirations des Africains et la montée des nationalismes en Afrique noire. Cela signifierait à plus ou moins long terme le risque de la sauvegarde des indépendances que la France ne pourrait alors stopper. Il propose que la conception impérialiste de la notion de l’État-nation soit remplacée par la notion plus moderne de l’État multinational. Dans le cas contraire, l’Union française courrait à sa propre perte [32][32]Chafer, 2002, p. 164..

21Selon Senghor, si le Sénégal aspire à une autonomie interne, de gros efforts sont à faire dans le domaine économique ; en particulier, la modernisation de l’agriculture et la diversification des secteurs économiques sont urgents. Senghor est en effet convaincu que, sans développement industriel, l’économie sénégalaise stagnera et n’atteindra jamais « le niveau de vie des métropolitains » [33][33]Condition humaine, 27 janvier 1955..

L’INTRODUCTION DE LA LOI-CADRE

22En 1955, la France doit opérer un choix entre l’assimilation réelle incluant l’égalité sociale et l’autonomie [34][34]Chafer, 2002, p. 164.. La citoyenneté sociale pourrait coûter à la France. Elle opte alors pour une structuration de ses relations avec ses territoires. Dans un souci de stopper les coûts croissants des dépenses, par la Loi-cadre [35][35]Cooper, 2005, p. 226., l’assemblée territoriale se voit octroyer une responsabilité budgétaire dès 1957. Les représentants africains ont alors la responsabilité d’arrêter les budgets territoriaux. Senghor en est scandalisé et, comme à son habitude, il trouve le juste mot qui convient : la balkanisation [36][36]L’Unité, 5 mars 1957.. Car il voit dans cette décision la fin du fédéralisme.

23À cette même période de la promulgation de la Loi-cadre, le leitmotiv des radicaux de gauche est l’unité [37][37]Foltz, 1966, p. 77 ; Chafer, 2002, p. 203.. Partis politiques tant territoriaux qu’interterritoriaux à l’intérieur de l’AOF sont en train de former un mouvement politique commun [38][38]L’Unité, 13 juillet 1957.. Pour certains Africains, le démantèlement du fédéralisme est alors une grande déception, comme le souligne Doudou Thiam, un expert sénégalais. La lutte pour la cause commune qu’est l’Afrique était en train d’être sabotée par la Loi-cadre [39][39]Doudou Thiam, « Le BPd et la Loi-cadre », L’Unité,….

LES NOUVELLES IDEES RADICALES

24En 1956, une nouvelle génération d’intellectuels aux idées novatrices rejoint le Bloc populaire sénégalais (BPS). C’est l’époque où des projets concrets de réformes économiques et politiques se forgent et qu’une demande pressante de la clarification des relations du Sénégal avec la France font surface [40][40]Boubacar, 1988, p. 276.. Le journaliste Raymond Cartier écrit à cet effet deux articles dans l’hebdomadaire Paris-Match d’août et de septembre 1956 – qui feront couler beaucoup d’encre et de salive – dans lesquels il étale en termes de charges le poids de la « France noire » [41][41]Chafer, 2002, p. 189., faisant ainsi allusion à l’Afrique subsaharienne [42][42]Cooper, 1996, p. 402 ; Chafer, 2002, p. 163.. La conclusion de son enquête ne laisse aucun doute sur l’investissement à perte en Afrique. « Il est nécessaire de transférer aux Africains, et ce à leurs risques et périls, le maximum de responsabilités africaines. Le plus tôt cela sera, mieux cela vaudra » [43][43]Raymond Cartier, « En France noire avec Raymond Cartier »,…, selon le journaliste. Comme Raymond Cartier en France, Thierno Ba [44][44]Thierno Ba, secrétaire général à l’organisation et à la… engage aussi la discussion de savoir s’il est nécessaire pour les producteurs africains de demeurer dépendants de la France. Selon Pierre Moussa [45][45]Pierre Moussa, chef du Service économique au ministère de…, 12 billions de francs sont dépensés chaque année dans l’achat du coton provenant de ses colonies africaines [46][46]L’Unité, 31 août 1957.. Entre 1955 et 1956, on rapporte qu’un producteur de coton de la zone soudanaise reçoit en moyenne entre 60 et 72 F par kilogramme de coton. Or les quatre entreprises de coton vendent ce même coton à l’extérieur entre 245 et 258 F le kilogramme, ce qui représente quatre fois le prix d’achat aux paysans. Pour Ba, il est urgent de se libérer du joug du système colonial et de forger entre les peuples français et africains une « amitié durable » fondée sur la sincérité, la justice et la règle de la réciprocité [47][47]Ibid..

25Il est important de souligner à ce niveau que Thierno Ba fait la part des choses entre les relations impériales françaises et les relations avec le peuple français. Sa lutte et sa rage ne sont pas dirigées contre la France en tant que nation ou peuple mais contre un système politique et économique. Comme il l’explique, « l’impérialisme est contraire aux vraies chances économiques d’une vraie communauté franco-africaine » [48][48]Ibid.. Selon Ba, la mise en œuvre de relations profitables aux deux parties suppose « la liquidation complète du système colonial, le remplacement des liens colonialistes par des liens nouveaux basés sur l’égalité la plus complète et la réciprocité loyale des avantages entre les peuples des pays d’outre-mer et le peuple de France » [49][49]Ibid.. Assane Seck en vient à la même conclusion et stipule que le développement économique qui est un devoir pour tout peuple est « incompatible avec le régime colonial » [50][50]Ibid., 5 mars 1957..

26Les voix les plus radicales qui rejoignent le BPS en 1956 demandent un changement clair et net tant dans les relations économiques que politiques avec la France. Elles ne veulent pas d’une cassure avec la France mais une reconsidération des termes de l’échange qui serait profitable aux deux parties.

LA COMMUNAUTE FRANCAISE

27En France, la guerre d’Algérie a conduit à une crise sans précédent obligeant le président de Gaulle à lancer une nouvelle Constitution [51][51]Chafer, 2002, p. 173.. De Gaulle demande le choix entre une indépendance immédiate « avec toutes ses conséquences » [52][52]Ibid., p. 175. ou la Communauté française qui déboucherait plus tard sur une indépendance complète. Quand les plus modérés comme Senghor votent en faveur de la Communauté, les intellectuels de la mouvance de gauche qui ont rejoint le parti en 1956 se désolidarisent de cette option et forment leur propre parti pour faire campagne pour le « non ». Cela n’a pas empêché le Sénégal de voter pour la Communauté française [53][53]Morgenthau, 1964, p. 163.. Le référendum marque la fin du consensus entre Senghor et les radicaux de gauche [54][54]Roche, 2001, p. 198-201. qui forment leur propre parti, le Parti de regroupement africain (PRA-Sénégal). Ils sont sévèrement réprimés entre 1959 et 1962. C’est à juste titre qu’Assane Seck ajoute : « En effet, l’administration territoriale sénégalaise, surtout dans les premières années de l’indépendance, n’apparaissait comme rien d’autre que le bras armé du parti au pouvoir. » [55][55]Seck, 2005, p. 118.

28Le référendum du 28 septembre 1958 met définitivement fin à l’union politique et administrative de l’AOF, lorsque la Guinée vote pour le « non » à la Communauté française. Cependant cela ne signifie pas l’arrêt de la volonté des Africains de former une union politique commune. La dernière tentative de mise en place d’une fédération dans le processus de décolonisation est d’ailleurs celle de Senghor qui crée l’éphémère Fédération du Mali regroupant le Soudan (actuelle République du Mali) et le Sénégal. Senghor voit la Fédération du Mali comme une continuité logique de l’Empire français [56][56]L’Unité africaine, 1er juin 1959.. Cependant, deux mois après la proclamation de l’indépendance, la Fédération vole en éclats. La tentative de ressouder l’ensemble le 19 août 1960 essuie un échec. Les raisons officielles avancées sont les différences de vue politique entre Senghor et Modibo Keita [57][57]Foltz, 1965, p. 188-189..

VERS L’INDEPENDANCE

29En votant « oui » au référendum, le parti a choisi de négocier l’indépendance avec la France plutôt que de rompre toute relation avec elle. À juste titre, le mot « indépendance » est mentionné régulièrement dans le journal du parti suivi de « dans l’amitié avec la France » [58][58]L’Unité africaine, 3 octobre 1959.. Lorsque de Gaulle déclare le 13 décembre 1959 que le Mali avancera vers l’indépendance avec le consentement de la France, il insiste sur le fait qu’il préfère l’expression « souveraineté internationale » [59][59]Ibid., 19 décembre 1959 ; Roche, 2001, p. 222.. C’est de loin le vocable technique le plus approprié et le moins chargé émotionnellement. Celui d’« indépendance » implique une nette démarcation et de la distance. Doudou Guèye, avocat sénégalais de renom et membre du parti, définit dans un éditorial de L’Unité africaine « l’indépendance comme une reconquête de la dignité » et « l’indépendance comme un moyen de développement » [60][60]L’Unité africaine, 1er août 1959.. L’indépendance est souvent présentée comme l’objectif principal des mouvements nationalistes dans le processus de la décolonisation, comme une fin en soi. Cependant, cette assertion n’est vraie qu’en partie. L’indépendance et le développement sont perçus comme deux notions indissociables l’une de l’autre. Il ne peut y avoir de développement sans indépendance, c’est-à-dire la possibilité d’agir selon la volonté des peuples. Il ne peut y avoir de « réelle indépendance sans développement » [61][61]Ibid., 9 janvier 1960..

CONSTRUCTION NATIONALE


MAMADOU DIA 

30Le 4 octobre 1958 [62][62]Ibid., 31 octobre 1960., Dia lance l’idée d’un plan de développement. L’objectif principal est la relance du développement sénégalais. L’idée sous-tendant un tel plan n’est pas d’importer une doctrine économique toute prête mais de réadapter les méthodes susmentionnées pour un « inventaire scientifique de notre économie et de nos réalités humaines » [63][63]Ibid., 30 juillet 1960.. Ce n’est qu’après ce diagnostic que des stratégies vont être développées pour être éventuellement mises en place, selon Dia. Il nomme cette entreprise « construction nationale » et il est fier de démontrer que le Sénégal pourrait être le premier jeune État à présenter au monde un tel plan de développement basé sur des recherches scientifiques [64][64]Ibid., 31 octobre 1960.. Il est important de savoir que la construction nationale signifie, au Sénégal, « développement » : « Chaque acte, chaque geste du parti et du gouvernement orientent, depuis trois ans, les structures créées vers l’action, vers la construction nationale qui signifie pour nous le développement. » [65][65]Ibid., 30 juillet 1960.

31Au Sénégal, ce n’est que très tard, après un agrément avec la France, que l’indépendance devient un slogan. Il est fort intéressant de constater que, de 1960 au jour de l’indépendance, la « construction nationale » – ce slogan pour la mobilisation de masse – est le premier leitmotiv. Après l’indépendance formelle, deux slogans demeurent : indépendance et développement [66][66]Ibid., 4 avril 1961, par exemple.. Dès que l’indépendance est acquise, le terme « indépendance » est beaucoup plus utilisé dans les discours qu’auparavant : « La lutte pour l’indépendance n’est pas encore terminée » [67][67]Mamadou Dia, L’Unité africaine, 4 avril 1962. ; cependant, ici aussi, « indépendance réelle » signifie « développement ». Dans un article paru en 1961, on peut lire, par ailleurs : « Se décoloniser en définitive devient pour nous synonyme de se développer. » [68][68]Ibid., 4 avril 1961. En 1962, Mamadou Dia déclare, dans un discours publié plus tard dans un journal : « Cette bataille pour [l’indépendance] n’est pourtant pas terminée. » Un an plus tard, Senghor répétait, lors d’un meeting du parti : « Osons le dire, nous ne sommes pas encore décolonisés… L’indépendance ne devient réelle que par l’indépendance économique. » [69][69]Ibid., 16 octobre 1963.

CONCLUSION

32La période sur laquelle porte cet article est celle de l’amélioration des conditions de vie qui fait place en 1959 au slogan du « développement ». Cette revendication est de loin la principale aspiration du puissant parti et de différents groupes sociaux tant en milieu urbain que rural [70][70]Condition humaine, 10 mars 1948.. Comme Diouf l’écrit : « développement » est « synonyme de modernisation, reconquête culturelle et de renouveau, de progrès économique et de la réalisation de l’égalité sociale… » [71][71]Diouf, 1997, p. 291-319.. Le développement ou – comme les Sénégalais le disent – la construction nationale est le projet national le plus important pour atteindre un certain standard de vie. Jamais les membres du principal parti sénégalais n’auraient dit non à la Communauté française comme Sékou Touré à Conakry en Guinée lors de la visite du général de Gaulle un 25 août 1960 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. » [72][72]Chafer, 2002, p. 174. Contrairement à la Guinée, l’indépendance politique n’était pas une fin en soi mais plutôt un moyen de corriger le système d’exploitation économique.

33Pour le principal parti sénégalais, la décolonisation commence comme un mouvement d’émancipation qui lutte contre le colonialisme, pour le développement et la dignité. Avec l’obtention de la souveraineté politique, les revendications socio-économiques sont finalement les moins satisfaites. Par conséquent, les appels dans les discours pour une vraie décolonisation restent persistants, même après l’indépendance en 1960.

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