Emmanuel Macron se met à dos une partie des pays alliés de l’Ukraine.

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Kiev, mais aussi plusieurs officiels européens et américains ont vivement réagi aux propos du président français, qui ne s’est toujours pas rendu sur place, malgré les attentes.

Une petite phrase d’Emmanuel Macron a relancé les interrogations sur la posture des autorités françaises dans la guerre déclenchée par le Kremlin en Ukraine. « Il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques », a affirmé le chef de l’Etat dans l’entretien accordé à plusieurs quotidiens régionaux et publié samedi 4 juin, tout en ajoutant, comme il le fait depuis le début de l’invasion : « Je suis convaincu que c’est le rôle de la France d’être puissance médiatrice. » Trois semaines après des propos comparables tenus dans l’enceinte du Parlement européen, à Strasbourg le 9 mai, la volonté de ménager Moscou, afin de préparer d’éventuelles négociations, a suscité de multiples commentaires désapprobateurs.

Les dirigeants ukrainiens ont été les premiers à réagir, sur un ton vif. « Les appels à éviter d’humilier la Russie ne peuvent qu’humilier la France. (…) Nous ferions tous mieux de nous concentrer sur la façon de remettre la Russie à sa place », a répliqué le ministre ukrainien des affaires étrangères, Dmytro Kuleba. A Kiev, le souci martelé par Emmanuel Macron de transiger un jour avec la Russie de Vladimir Poutine, considéré comme un criminel de guerre après plus de cent jours de combats et d’atrocités, est difficile à accepter, tout comme les appels à un cessez-le-feu précipité, qui pourrait s’accompagner d’éventuelles concessions territoriales – ce que M. Macron n’a cependant jamais prôné. Le chef du Kremlin n’est plus considéré comme un interlocuteur fiable par les responsables ukrainiens, mais comme un ennemi à combattre, voire à abattre. « Ce sont les dirigeants russes et Poutine en personne qui humilient » la Russie, a commenté sur BFM le président du Parlement ukrainien, Rouslan Stefantchouk, de passage à Paris lundi.

Doute sur ses intentions

Le doute sur les intentions d’Emmanuel Macron est d’autant plus fort du côté ukrainien que Kiev s’emploie à obtenir le statut de candidat à l’Union européenne (UE) et attend un soutien clair en ce sens de la part de la France, d’ici au terme de sa présidence tournante du Conseil de l’Union, fin juin. Avant d’être rassuré par l’Elysée, le président Volodymyr Zelensky n’avait déjà pas apprécié la proposition de créer une « communauté politique » avec les pays aspirant à entrer dans l’UE, pour les arrimer aux Vingt-Sept, sans précipiter l’élargissement.

Les réactions sont venues aussi d’autres capitales européennes. « Le président français cherche encore des voies pour épargner une humiliation au criminel de guerre Poutine. Que dirait-il à cette fillette en Ukraine ?  », s’est interrogé le président de la commission des affaires étrangères du Parlement estonien, Marko Mihkelson, sur sa page Facebook, photo à l’appui d’une enfant amputée d’une jambe sur son lit d’hôpital. Cet élu balte est prompt à mettre en cause les autorités françaises et allemandes, soucieuses de préserver les chances d’une issue diplomatique au conflit en cours, afin d’assurer durablement la sécurité de l’Ukraine et du continent. Pour lui, la meilleure façon d’aider l’Ukraine est au contraire de lui fournir assez d’armes lourdes pour qu’elle puisse repousser la Russie, voire la défaire. Pas de ménager le chef du Kremlin.

« Donner à l’Ukraine les instruments pour gagner la guerre et isoler la Russie est de première importance », a également jugé la première ministre estonienne, Kaja Kallas, en visite à Londres lundi, se disant en plein accord avec les responsables britanniques.

« Poutine ne négociera que lorsque son armée ne pourra plus avancer, humilié ou pas. Macron devrait se concentrer là-dessus, a commenté l’ex-ambassadeur des Etats-Unis en Russie (sous Barack Obama) Michael McFaul, professeur à l’université Stanford. Poutine fait des plans pour annexer le territoire récemment conquis. J’espère que Macron ne va pas accepter cette action purement illégale afin de ne pas humilier Poutine. Ceux qui annexent des territoires au XXIe siècle doivent être non seulement humiliés, mais arrêtés. » « La pression militaire et économique sur la Russie améliorera les chances d’une issue favorable, pas les gestes de bienveillance », a tweeté le diplomate américain Daniel Fried, consultant à l’Atlantic Council.

« Une situation comparable à Verdun »

Afin de justifier son approche, M. Macron, qui souligne par ailleurs « l’erreur historique » et l’isolement de Poutine, fait le parallèle avec le « diktat » imposé par les vainqueurs de la première guerre mondiale à l’Allemagne défaite, par le biais du traité de Versailles, qui allait nourrir la montée du nazisme, la prise de pouvoir d’Adolf Hitler et conduire à la seconde guerre mondiale. « Les deux situations ne sont pas comparables, analyse une source ukrainienne. La Russie de Poutine n’est pas l’Allemagne des années 1920 et 1930, elle est davantage comparable à l’Allemagne nazie en guerre, qu’il faut arrêter à tout prix. »

D’après l’ancien diplomate Michel Duclos, le positionnement d’Emmanuel Macron pose question pour au moins deux raisons. « Sur le fond, les Ukrainiens et les pays de la région comprennent que le chef de l’Etat veut dire que la Russie ne doit pas être défaite, puisque Poutine ne devrait pas être humilié, ce qui est en contradiction avec la volonté d’obtenir un cessez-le-feu, et le retrait des Russes au minimum sur leurs positions du 23 février, avant le déclenchement des hostilités, expose-t-il. Pour quelqu’un qui fait du renforcement du continent et de sa cohésion le fond de sa politique, ces déclarations endommagent la réputation de la France au sein de l’UE. » Par ailleurs, ajoute-t-il, « alors que le Donbass est à feu et à sang, les Ukrainiens sont en quelque sorte dans une situation comparable à celle de la bataille de Verdun pour la France, en 1917. Ce n’est donc pas le moment de leur dire cela et ce serait plutôt celui d’aller à Kiev. » Sur ce point, Emmanuel Macron n’exclut rien, mais n’a encore fait aucune promesse à ses interlocuteurs ukrainiens qui le pressent de venir.


Guerre en Ukraine : la clarification nécessaire de l’Elysée

Les déclarations d’Emmanuel Macron sur son intention de ne pas « humilier la Russie » ont été vivement critiqués par ses partenaires occidentaux. L’Elysée a tenté de clore la polémique, en affirmant vouloir « la victoire de l’Ukraine » et en ouvrant la voie à un déplacement du chef de l’Etat. Une démarche indispensable.

La clarification était devenue nécessaire. En rappelant le 10 juin que la France souhaite « la victoire de l’Ukraine », l’Elysée s’est efforcé de clore une polémique qui finissait par brouiller son message et son image. Pour avoir répété une semaine plus tôt son souci de ne pas « humilier la Russie », Emmanuel Macron s’était en effet attiré les critiques virulentes de nombreux partenaires européens.

Certes, il avait précisé que ce souci s’intégrait dans le moyen terme « pour que, le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques », ce que personne ne peut lui reprocher sur le fond. Le président de la République avait également parlé au cours du même entretien de l’« erreur historique et fondamentale » commise avec cette guerre choisie par son homologue russe, Vladimir Poutine, jugé désormais « isolé ».

L’attention ne s’était portée cependant que sur un seul mot, inaudible dans le fracas des armes qui ravagent le Donbass dans ce conflit dont la Russie porte l’unique responsabilité, alors que s’accumulent les éléments constitutifs de crimes de guerre qui incriminent le Kremlin.

Visite du président français en Ukraine

La polémique plaçait en porte-à-faux Emmanuel Macron, suspecté à tort de reprendre la rhétorique devenue obsessionnelle de Vladimir Poutine concernant les desseins qu’il prête aux Occidentaux. Elle contribuait également à occulter le soutien au demeurant clair et net, politique autant que militaire, apporté à Kiev. « Nous souhaitons que l’intégrité territoriale de l’Ukraine soit rétablie. Nous souhaitons que ce conflit, que cette guerre de la Russie contre l’Ukraine cesse le plus vite possible », a rappelé l’Elysée le 10 juin.

Il est probable que tous les doutes ne seront pas partout dissipés par ces déclarations. Les histoires singulières des pays qui composent l’Union européenne nourrissent des sensibilités différentes dès lors que la Russie est en jeu. Ces différences n’ont cependant pas empêché une unité remarquable sur les principes qui guident les Européens depuis le début de l’agression russe.

Cette clarification ouvre néanmoins la voie à une visite du président français en Ukraine, où l’ont déjà précédé nombre de ses pairs. Emmanuel Macron doit justement se déplacer en début de semaine prochaine dans deux pays frontaliers de l’Ukraine : la Roumanie, où des forces françaises ont été déployées pour témoigner de la solidarité de Paris dans l’épreuve, et la Moldavie, sur laquelle pèse par ailleurs une autre menace séparatiste prorusse.

Alors que la France s’efforce également de mettre fin au blocus russe du grand port ukrainien d’Odessa, qui empêche l’exportation des céréales, cruciale pour des pays d’Afrique et du Moyen-Orient, on ne peut qu’inviter le président de la République à pousser plus à l’est, pendant que la France préside encore, pour vingt jours, le Conseil européen.

Un tel déplacement d’Emmanuel Macron permettrait de réaffirmer le cap adopté par les Occidentaux. Quand reviendra le temps de la diplomatie, il incombera aux seuls Ukrainiens de décider du sort de leur pays. Tout doit être fait, dans l’intervalle, pour qu’ils puissent tenir sans rompre face à la puissante et impitoyable machine de guerre russe, voire qu’ils repoussent partout où ils le pourront l’envahisseur. Ce soutien occidental est capital et indispensable. Il faut le rappeler inlassablement, alors qu’il fait déjà face à l’épreuve de la durée.


Ne pas humilier la Russie » : Clinton dénonce une vision « dépassée »

Invitée au micro de France Culture, Hillary Clinton estime que l’heure n’est pas encore à la négociation avec Poutine, qui a « franchi la ligne rouge ».

Àla table des négociations autour de la crise ukrainienne, Emmanuel Macron a plusieurs fois renouvelé sa doctrine : « Ne pas humilier la Russie. » Mais face à la violence exercée sans relâche par Moscou depuis le mois de février, beaucoup plaident pour une nette intransigeance. Le 9 mai, Emmanuel Macron a déclaré à Strasbourg que, pour mettre fin à la guerre menée en Ukraine par l’armée russe, la paix devra se construire sans « humilier » la Russiepropos réitérés le 3 juin dans la presse régionale.

Une vague de critiques et d’incompréhension, notamment à Kiev, a été observée après ces propos destinés à ce que puisse être trouvé, le jour où les armes se tairont, un « chemin de sortie » diplomatique. La France, qui se pose en « puissance médiatrice », a alors été soupçonnée, notamment en Europe de l’Est, de vouloir obtenir un cessez-le-feu au prix de concessions à la Russie.

Ce vendredi, l’Élysée a tenu à insister sur le fait que la France veut la « victoire » de l’Ukraine et le « rétablissement » de son intégrité territoriale après la polémique déclenchée par ces appels répétés du président Emmanuel Macron à « ne pas humilier » la Russie. La paix devra être « négociée dans le respect du droit international, de la souveraineté de l’Ukraine », en ne laissant pas impunis les crimes de guerre commis par les Russes et en intégrant « le paiement de dommages de guerre », a souligné l’Élysée.

« Poutine a franchi la ligne rouge depuis longtemps »

Actuellement en voyage à Paris, l’ancienne cheffe de la diplomatie américaine Hillary Clinton a également vertement critiqué cette posture au micro de nos confrères de France Culture, dans l’émission Affaires étrangères diffusée chaque samedi matin à 11 heures. « Quand on dit qu’on ne veut pas humilier la Russie, très franchement, cela me semble un peu dépassé », assure-t-elle, ajoutant que « Poutine a franchi la ligne rouge depuis longtemps ».

Pour Hillary Clinton, Vladimir Poutine se voit comme « Pierre le Grand », qui mena « une guerre incessante contre la Suède, contre les pays baltes, scandinaves et les pays du Nord pendant plus de 20 ans ». Invitant « tout le monde à réfléchir », celle qui affronta Donald Trump dans la course à la Maison-Blanche en 2015 estime qu’il est « probable que ceux qui sont sur la ligne de front, la première ligne de l’agression russe, comme les dirigeants baltes ou polonais, ont une vision beaucoup plus claire de qui Poutine est réellement et de ses objectifs ».

Macron attendu mardi en Roumanie

Ainsi, selon Hillary Clinton, le temps n’est pas encore à l’ouverture du dialogue. « Je suis pour les Ukrainiens et cela veut dire ne pas pousser prématurément pour des négociations », assure-t-elle, avant de conclure : « Je pense que le succès ultime, ce serait la défaite de Poutine. Et en cela, je ne peux qu’être d’accord avec ce que demandent le président Zelensky et son gouvernement, c’est-à-dire un retrait total des territoires occupés en Ukraine. »

Pour désamorcer la polémique, l’Élysée rappelle toutefois que le chef de l’État avait répondu au président Poutine, « qui explique que la guerre a lieu parce que la Russie avait été humiliée dans les années 1990, ce qui est un thème important de la propagande russe ». Le chef de l’État se rendra mardi en Roumanie, où des forces françaises sont stationnées, et mercredi en Moldavie, a par ailleurs annoncé la présidence française, sans confirmer si un déplacement en Ukraine voisine, très attendu, était également dans les tuyaux.

 

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