quelles relations entre Israël et l’Afrique après les accords d’Abraham  ?

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Plébiscité pour son expertise sécuritaire, Israël affiche encore un faible volume d’échanges commerciaux avec l’Afrique. En pleine recherche de nouveaux appuis au sein des institutions internationales, l’Etat hébreu entend néanmoins bénéficier d’un vent favorable qui fait suite aux accords d’Abraham pour renforcer sa présence sur le continent.

« L’Afrique est un continent plein de mutations et d’avenir », assurait Francis Szpiner, le maire du 16e arrondissement de Paris, à l’occasion de la rencontre « Israël de retour en Afrique ? Défis et opportunités », co-organisée par l’American Jewish Committee (AJC) avec l’ambassade d’Israël à Paris, le 31 mai dernier. Cette rencontre a rassemblé une vingtaine d’intervenants, dont Yaïr Lapid, le chef de la diplomatie israélienne (en visioconférence).

La relation israélo-africaine a été pour le moins perturbée depuis la naissance de l’Etat hébreu qui entretenait à l’origine des relations plutôt favorables avec de nombreux pays africains, sur fond de vague décoloniale. Les années 1960 marquées par le passage de Golda Meir et par le programme de coopération (Mashav), sont considérées comme l’âge d’or de cette relation.

Le vent tourne en 1973 avec la guerre du Yom Kippour qui pousse l’essentiel des pays africains à rompre leurs relations diplomatiques avec Tel-Aviv. Il faudra attendre les Accords d’Oslo (1993) pour qu’elles ne se rétablissent, avant l’arrivée d’une nouvelle dégradation suite à la seconde Intifada conduite par les Palestiniens (2000-2005).

Les Accords d’Abraham (2020) viendront relancer la dynamique entre l’Afrique et Israël. Le 23 octobre 2020, le Soudan reconnaissait l’Etat hébreu sous pression du président Donald Trump. Deux mois plus tard, le Maroc lui emboîtait le pas et aujourd’hui, le Tchad semble plus réceptif que jamais. Une quarantaine de pays africains ont renoué avec Israël qui compte actuellement une quinzaine d’ambassades sur le continent. 

Pour Benjamin Augé, chercheur associé à l’Ifri, « le gouvernement d’Israël envisage aujourd’hui le continent, soit comme une zone d’influence ancienne (Ethiopie, Erythrée, Cameroun, Ghana, Côte d’Ivoire, Ouganda et depuis deux décennies, le Rwanda) qui doit être densifiée, soit comme un nouvel espace d’influence à investir » (Relations Israël-Afrique : que retenir de la décennie Netanyahou ?, Etudes de l’Ifri, Ifri, novembre 2020).

Renseignements et sécurité, le socle des relations israélo-africaines ?

Pour renforcer sa présence en Afrique, Israël s’est largement appuyé sur le Mossad (services de renseignement) qui reste un vecteur majeur de sa politique étrangère. Le 31 mai dernier, les Camerounais étaient d’ailleurs bien représentés à Paris, reflétant la relation ténue que le pays a développée avec Israël. Depuis le début des années 1990, le Mossad gère la surveillance électronique du palais d’Etoudi et de Mvomeka’a où vit et travaille le président Paul Biya, et c’est un ancien militaire israélien qui dirige l’unité d’élite camerounaise (BIR).

Le Kenya, le Rwanda et l’Ouganda ont eux aussi développé une coopération sécuritaire avec Israël (Idi Amin Dada avait lui-même été entraîné comme parachutiste en Israël). De son côté, Yehuda Lancry, ancien ambassadeur d’Israël à l’ONU, rappelait le 31 mai dernier depuis la mairie du 16e arrondissement de Paris, la signature d’un accord-cadre de coopération sécuritaire entre le Maroc et Israël (24 novembre 2021). « Un ancien chef du Mossad mène les opérations au Togo, soyons clairs ! », a-t-il ajouté pour illustrer la forte présence sécuritaire d’Israël en Afrique. 

Enfin, plusieurs compagnies de sécurité privées israéliennes sont présentes en Afrique, à l’instar de MER Group qui a ouvert des filiales en République démocratique du Congo (RDC) (2006), en Tanzanie (2007), en Zambie (2014) et au Kenya (2016). 

Variable d’ajustement face aux ex-puissances coloniales parfois soupçonnées d’ingérence politique, Israël s’est  imposé sur le segment de la sécurité à travers son expertise antiterroriste. Cette maîtrise sécuritaire pourrait faciliter son implantation dans de nouvelles géographies. « Il n’est point besoin d’épiloguer sur la technologie et l’expérience d’Israël, mais il faut trouver un point d’application de ces savoir-faire et compétences », a déclaré Tieman Coulibaly, l’ancien ministre des Affaires étrangères et de la Défense du Mali, tandis que Nyagalé Bagayoko, chercheuse à l’African Security Sector Network, prévenait qu’un « embouteillage sécuritaire dans le Sahel » devait être évité

Néanmoins, renouer des relations sécuritaires et/ou commerciales avec Israël, n’est pas un gage de soutien diplomatique comme l’illustre la relation bilatérale compliquée entre Israël et l’Afrique du Sud. Ainsi, alors que des cadres de l’ANC qualifient régulièrement Israël de régime d’apartheid, la nation arc-en-ciel demeure le 1er partenaire économique de l’Etat hébreu en Afrique. Le Nigéria (première puissance économique africaine avec ses 200 millions d’habitants) refuse de plier sur la question palestinienne, mais il est aussi l’un des principaux partenaires économiques d’Israël sur le continent et dispose d’une ambassade à Tel-Aviv depuis 1993.

L’appel au soutien de l’Afrique dans le concert des nations

« Trop longtemps, des pressions politiques extérieures nous ont maintenus hors d’Afrique », a déclaré Yaïr Lapid, le chef de la diplomatie israélienne. Israël semble aujourd’hui vouloir tourner cette page de l’histoire tandis que le dossier palestinien continue de peser lourdement sur les relations diplomatiques israélo-africaines. « Peut-on attendre plus de soutien des pays africains sur la scène internationale ? », interroge Anne-Sophie Sebban, directrice de l’AJC. « Cela fait des années qu’Israël demande un statut d’observateur à l’UA, qui fait toujours débat aujourd’hui », a-t-elle rappelé, précisant que les « relations positives ne se traduisent pas forcément par des alliances au niveau international ».

En effet, alors que Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine (UA), proposait un siège d’observateur à Israël au sein de l’Union africaine  (UA) en juillet 2021, ce statut fait toujours l’objet d’un statu quo suite à de vives contestations internes. Pour Sharon Bar-li, directrice de la division Afrique au ministère israélien des Affaires étrangères, il n’est pas indispensable de « s’entendre sur tous les sujets pour collaborer. On peut être un soutien à la cause palestinienne et ami avec Israël en même temps. Si vous avancez avec les deux parties, cela signifie que vous êtes pour la paix »

L’Etat hébreu cherche à en finir avec le boycott quasi automatique de plusieurs pays africains à l’ONU. En 2018, lorsque les Etats-Unis réclamaient la condamnation du Hamas par l’ONU, suite à des tirs de roquette depuis la bande de Gaza, sept pays africains seulement sur 54 votaient la résolution (28 contre, 10 absents et 10 autres abstentions). Pour Benjamin Augé, « l’Afrique est encore largement dominée par des Etats sous influence des pays arabes du Golfe ainsi que par certaines puissances régionales comme l’Algérie, l’Afrique du Sud et le Nigeria, (assez) systématiquement contre les positions d’Israël (…) Un tropisme palestinien perdure dans un certain nombre de pays dirigés par un parti dominant au passé marxiste, souvent proche d’un discours condamnant la politique de décolonisation de l’Etat d’Israël » (Relations Israël-Afrique : que retenir de la décennie Netanyahou ?, Etudes de l’Ifri, Ifri, novembre 2020).

Quels moyens pour les ambitions économiques d’Israël en Afrique ?

Porte ouverte sur la Mer rouge, l’Ethiopie représente un espace particulièrement stratégique pour Israël. Le Ghana, le Kenya, le Rwanda ou la Côte d’Ivoire sur le segment numérique, sont d’autres bases privilégiées par la startup nation israélienne qui y multiplie les transferts de compétences. « En Afrique, Israël est très souvent un exemple au niveau de l’agriculture », n’a pas manqué de rappeler Simon Schwall, CEO de Oko (agritech) car historiquement, c’est le secteur agricole qui a cimenté la relation israélo-africaine. Dans les années 1960, les techniques acquises par l’Etat hébreu ont été transférées à près de 9.000 Africains lors de formations dispensées en Israël. 

Formation professionnelle et transfert de compétences en matière d’agriculture, de sécurité et des nouvelles technologies constituent le triptyque d’une relation placée sous le signe du pragmatisme et de la diversification. « Israël est une partie des solutions pour relever les défis auxquels est confrontée l’Afrique », a souligné Sharon Bar-li.

Israël pourra également s’appuyer sur la réussite d’un certain nombre d’opérateurs privés (dans les secteurs de l’armement et des mines notamment) pour relancer sa relation avec le continent. Cela étant, l’Afrique ne représente pas encore un relais de croissance majeur pour les entreprises israéliennes. Les exportations israéliennes vers le continent ne représentent que 685 millions de dollars en 2021 (soit 1,3 % du total des exportations).

Le pays parie toutefois sur la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) et ses 1,2 milliard d’habitants pour relancer sa dynamique commerciale avec l’Afrique, encouragée par la multiplication des accords bilatéraux signés depuis 2020. 

Récemment, le Maroc annonçait qu’il comptait quadrupler ses échanges avec Israël pour les porter à 500 millions de dollars par an. Quelques jours plus tard, c’est l’Egypte qui présentait des ambitions de l’ordre de 700 millions de dollars de commerce bilatéral par an avec Israël, d’ici 2025.

Marie-France Réveillard

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