1-Nigérians de Marseille : fantasmes, errance et extrême violence

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L’expulsion de squatteurs nigérians dans la cité Kalliste, mi-mai, a remis en lumière une communauté qui suscite beaucoup de fantasmes, jusqu’au racisme. Il existe aussi une réalité sordide, entre errances, violence extrême et traite des femmes, dont les Nigérians sont les premières victimes.

Marseille (Bouches-du-Rhône).– La cité Kalliste a rarement connu cela. Plus d’une dizaine de camions de CRS stationnent devant le bâtiment G, chemin de la Bigotte, mardi 17 mai 2022. Les hommes en bleu patrouillent sur les sentiers qui sillonnent cette grande copropriété du nord de la ville.

En contrebas, à proximité du stade multisport, une petite foule capte l’attention. Jean-Marc Morandini, animateur de CNews, a choisi d’installer son « live » au pied des barres. La maire-adjointe Samia Ghali, la chroniqueuse de la chaîne Rose Ameziane, des habitant·es, l’avocat Victor Gioia et des représentants associatifs débattent, entourés de gros bras et d’agents de la BAC (brigade anti-criminalité).

Dans un brouhaha inaudible, l’émission est censée revenir sur les événements des semaines précédentes qui ont secoué la cité. Comme Marsactu l’a révélé, des heurts avec des squatteurs, principalement d’origine nigériane, ont poussé des locataires à demander leur relogement immédiat. Une semaine plus tard, en avance sur le calendrier prévu, plus d’une trentaine d’appartements squattés sont évacués par la police sous l’objectif des caméras. La plupart des Nigérians ont préféré décliner les solutions d’hébergement proposées par les pouvoirs publics et se reloger ailleurs, par leurs propres moyens.

L’équipe de Jean-Marc Morandini, devant l’école maternelle de Kalliste, le 17 mai 2022. © Photo Benoît Gilles (Marsactu)

Depuis 2017, Marsactu suit cette errance, de Kalliste au boulevard Dahdah, de Bougainville au Petit-Séminaire, en passant par le parc Corot, les Flamants ou les Rosiers. Après les événements de Kalliste, enquêter de nouveau sur une communauté qui nourrit les clichés et documenter la violence bien réelle dans laquelle ses membres évoluent s’imposait.

À Marseille, les personnes venues du Nigeria sont pour la plupart demandeuses d’asile. Elles sont majoritairement originaires des provinces d’Edo et du Delta, au sud du Nigeria. À partir du milieu des années 2010, leurs arrivées connaissent un pic. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM, qui dépend des Nations unies), 1 400 sont accueillies sur le sol italien en 2014, 5 000 en 2015, 11 000 en 2016. La courbe est la même à Marseille.

À compter de 2016 et jusqu’en 2019, Nigérians et Nigérianes ont constitué le gros des demandes d’asile, avant de voir leur nombre décroître peu à peu, jusqu’à représenter moins de 20 % des demandes en 2020. À ce titre, elles et ils auraient droit à une allocation et à une place en centre d’hébergement. Beaucoup ne bénéficient ni de l’un ni de l’autre, et organisent leur survie de squat en squat. Combien sont-ils ? Impossible à dire. La préfecture ne communique pas de statistiques sur les communautés. Sollicitée, l’ambassade du Nigeria à Paris n’a pas donné suite.

Depuis leur installation à Marseille, les Nigérians ont droit à des étiquettes choquantes et difficiles à décoller, alors que la plupart survit de petits boulots en chantiers au black dans le BTP. Pour beaucoup de leurs voisins, le terme « Nigérian » est associé à l’extrême violence des bagarres à la machette. « À Kalliste, il y a eu des morts, jure une habitante du bâtiment A, en marge du direct de CNews. Ils se sont attaqués à coups de machettes et l’un d’eux est resté à terre. » Quel jour ? Les faits se perdent dans le brouillard mais elle assure avoir été interrogée « par la brigade criminelle ». Ce que ne confirme pas la police.

Une stigmatisation manifeste

À entendre un habitant, les gangs nigérians chasseraient même des locataires pour occuper leur logement. Là encore, cet accaparement d’appartements est difficile à confirmer. À l’échelle de la ville, la police ne recense d’ailleurs aucune plainte pour des tentatives d’éviction de locataires dans d’autres sites où des Nigérians sont présents.

Cette séquence médiatique montée en mayonnaise par CNews raconte d’abord le racisme qui frappe le dernier arrivé. Elle révèle crûment la stigmatisation manifeste dont sont victimes les Nigérians. Les « Wakandas », comme une partie de la population du nord de Marseille les appelle, trimballent une longue traîne de fantasmes, dont ce nom est le dernier avatar. Il est issu du film Black Panther, un blockbuster hollywoodien qui met en scène le Wakanda, un pays africain imaginaire où se mêlent magie traditionnelle et technologie de pointe.

Cette Afrique fantasmée et violente qu’on associe aux Nigérians, Grace Inegbeze la déplore. La militante associative vit à Marseille depuis de nombreuses années. Elle consacre son temps à aider ses compatriotes arrivés plus récemment. « Ces a priori ne vont pas changer facilement, constate celle qui est aussi vice-présidente de l’association des Nigérians de Marseille. En ce moment, oui, la communauté souffre du racisme. Un jour, je croise une dame et elle m’explique qu’il faut faire des camps pour mettre les Nigérians. Cela m’a profondément choquée. Je lui ai demandé si elle connaissait l’histoire de la Seconde Guerre mondiale… »

Je voudrais bien rester ici. Mais je pense qu’ils ne vont pas tarder à nous faire partir.

Mary, occupante d’un squat

Dans un appartement du bâtiment G de Kalliste, Mary* se tient loin de ce brouhaha médiatique. « Moi, je voudrais juste une vie calme, sans problèmes. » Cheveux finement tressés et visage poupin, elle regarde par les volets entrebâillés de ce squat toujours occupé. Elle ne connaît pas exactement le nom de la cité dans laquelle elle vit mais donne l’arrêt de bus comme point de repère. Passée par de nombreux squats, Saint-Just, les Flamants et un autre bâtiment de Kalliste, elle sait que ce logement-là n’est qu’une des étapes parmi toutes celles qu’elle a connues depuis son arrivée à Marseille en juillet 2018.

Pour entrer dans ce grand T3, elle a payé 500 euros, auxquels elle a ajouté 1 000 euros pour refaire la douche et installer un évier dans la cuisine. Aux Flamants, elle s’acquittait de 150 euros tous les 9 du mois. « Je voudrais bien rester ici, glisse la jeune femme de 25 ans. Mais je pense qu’ils ne vont pas tarder à nous faire partir. »

L’errance de Mary est commune à tous les témoignages recueillis. De squat en squat, les Nigérian·es se suivent, surtout celles et ceux qui participent au groupe WhatsApp que les débouté·es du droit d’asile ont créé.

Et la vie est compliquée, dans ces copropriétés dégradées ou ces cités d’habitat social. Outre les relations tendues avec le voisinage, les personnes subissent le joug des réseaux de narcotrafic. Faith se souvient de la dureté de la vie aux Flamants : « C’était compliqué avec les dealers de drogue du quartier. Ils nous empêchaient parfois de rentrer dans le bloc, ils nous insultaient. Les enfants n’avaient pas le droit de jouer ou de faire trop de bruit. Et c’étaient les mêmes qui dealaient qui venaient collecter le loyer chaque mois. C’était comme une vie d’esclave. »

La militante associative Grace Inegbeze discute avec des occupants nigérians avant leur expulsion de Kalliste. © Photo Benoît Gilles (Marsactu)

Cette violence subie est aussi la conséquence de l’emprise d’un certain nombre de gangs, actifs à Marseille comme ils le sont au Nigeria et tout le long de la route de l’exil, assurant le passage des frontières et le contrôle des squats. Ces gangs, appelés « cults » ou confraternités, sont issus d’organisations étudiantes qui, au fil des décennies, ont muté en groupes mafieux, sur fond de pratiques occultes. Très au fait de ces phénomènes qu’elle décrit plutôt en régression, la police confirme l’importation d’un système clanique, avec ses codes et ses modes d’action.

En 2019, déjà, Marsactu décrivait comment les squats de Bougainville s’organisaient pour se défendre contre les « Red Berets ». Le même groupe était aussi présent à Corot en 2021, comme nous le racontaient les résident·es.

En octobre 2021, une organisation similaire, la « Eiye Confraternity » ou « Blue Berets », est au cœur d’un procès pour proxénétisme, traite d’êtres humains, violences et blanchiment. « Ils obéissent à des codes stricts, vestimentaires, avec des rites d’initiation et une hiérarchie très organisée, décrit Alain Lhote, avocat de l’association Équipe d’action contre le proxénétisme. Ils prennent en charge la traite des femmes depuis le Nigeria, en passant par la Libye et l’Italie. Ce sont également eux qui s’occupent de la demande d’asile et de l’hébergement en squat. »

Plusieurs témoins rencontrés s’accordent sur leur présence, désormais bien ancrée à Marseille. Mais, commente Mary, « tous les Nigérians ne sont pas des mafieux ». Si une minorité de la communauté est engagée dans ces groupuscules criminels, la majorité les subit. Les hommes sont soit recrutés de force, soit rackettés. Les femmes, forcées à se prostituer. Une source policière en atteste, la violence déployée par ces gangs est d’abord tournée vers la communauté elle-même.

Certains jeunes hommes nigérians travaillent comme petites mains du réseau, au guet ou au point de deal.

Le jugement du procès d’octobre, que Marsactu a pu consulter, décrit un mode d’organisation extrêmement sophistiqué qui repose pour une part sur des croyances ancestrales, notamment pour assurer l’emprise sur les femmes prostituées, et d’autre part sur une violence parfois débridée. « Tout le monde ne fait pas partie d’un gang mais chaque grand squat a son gang dominant,confirme Grace Inegbeze. Les hiérarchies se trouvent à Paris et Rome, et les grands chefs sont au Nigeria. L’argent remonte jusqu’à eux. » Ces transferts d’argent informels passent par l’Hawalla, un dispositif basé sur la confiance qui permet de sortir de grosses sommes d’argent sans laisser de trace.

Comme en Italie, où ces groupes sont actifs, les cults trouvent un modus vivendi avec les organisations criminelles locales : la mafia en Italie, les équipes de narcotrafic à Marseille, voire quelques marchands de sommeil bien connus localement, notamment à Noailles. Dans les grandes copropriétés et cités du nord de la ville, la mise en location ou la vente de squats relève de mêmes alliances opportunes. Les appartements squattés peuvent également servir de lieux de stockage. À la Busserine comme à Kalliste, certains jeunes hommes nigérians travaillent comme petites mains du réseau, au guet ou au point de deal.

Dans une autre affaire de traite d’êtres humains en cours d’instruction et dont le procès devrait arriver à l’automne, un second gang ultra-violent, les « Aro baga » ou « Red Berets », utilise ces contacts pour se fournir en armes automatiques, afin de se défendre contre les « Blue Berets » dont ils sont concurrents. Un document judiciaire que Marsactu a pu consulter mentionne une cinquantaine de membres pour les « rouges », quand les « bleus » seraient près d’une centaine. Un décompte sujet à caution, tant le fonctionnement des gangs repose à la fois sur une forme d’hermétisme et une extrême violence, y compris entre membres, parfois enrôlés de force.

Violences initiatiques et représailles

La hiérarchie, particulièrement codifiée, assure également une distribution des rôles très précise, comme l’un des Aro baga l’a décrit lors de son audition. Le numéro 1 est le « doctor ». Il prend toutes les décisions et possède tout, argent et appartements. Le numéro 2 seconde son chef, se transformant parfois en concurrent. Le troisième dans la hiérarchie est « l’EKP », qui est le gardien du matériel, des armes à la sono. Strate par strate, chaque cadre a donc sa responsabilité, de la collecte des cotisations à l’espionnage des autres gangs, en passant par les téléphones ou la sécurité. Ils ont même un « palace », lieu de réunion peu luxueux, passé de Bougainville au bâtiment C de Corot.

Au sein de ce groupe notamment, la violence est partout : les nouveaux membres doivent passer des épreuves – des sévices physiques pour l’essentiel – pour être acceptés. La collecte des « cotisations » peut être émaillée de coups. Lorsqu’une femme essaye de quitter le réseau de prostitution, les représailles prennent la forme de viols en réunion particulièrement sordides, notamment dans les appartements du parc Corot où elles sont séquestrées.

Régulièrement présente ces dernières années dans cette vaste copropriété à la dérive, Élisabeth confirme ce phénomène de réclusion forcée dont elle a été témoin. Comme dans toute organisation mafieuse, lorsqu’un chef perd son rang ou est arrêté, sa vie est en danger. « Lui comme sa compagne risquent la mort », certifie Élisabeth, bénévole au sein du collectif Alerte (groupement d’associations et de fédérations nationales de lutte contre l’exclusion) très présente auprès de cette population. Son témoignage est corroboré par le document que Marsactu a compulsé. Un chef des Aro baga a été défenestré à Marseille après avoir été détrôné.

L’un des membres actifs du gang Aro baga opérait à Marseille comme DJ dans les fêtes communautaires. Derrière cette couverture, le jeune homme de 30 ans gérait à la fois le stock d’armes, les appartements squattés et l’initiation de certains membres. En audition, il nie en bloc les accusations d’association de malfaiteurs. Il conteste également que sa compagne se prostitue, « ce qu’apparaît démentir le fait qu’elle avait été contrôlée exerçant cette activité », peut-on lire dans le document.

De la même façon, le jeune homme élude lorsque des éléments lui sont présentés durant les investigations : le béret rouge retrouvé chez lui appartient à sa compagne, la tunique noire avec un col doré utilisée pour les cérémonies « est destinée à un mariage » et la hache (symbole de son clan) a été achetée « pour construire des meubles pour sa cuisine ». Lors de l’évacuation du bâtiment G, à Kalliste, un CRS était sorti d’une des entrées en exhibant une semblable hache rouillée, trouvée dans un appartement squatté. De quoi raviver les fantasmes du voisinage.

Dans chaque cité où la communauté est présente, les riverain·es évoquent ces combats à l’arme blanche, irruptions de violence dans un quotidien déjà plombé. Comme si le spectacle d’une telle violence pouvait faire oublier que les premières victimes de celle-ci sont les Nigérian·es.

Coralie Bonnefoy et Benoît Gilles (Marsactu)

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2-À Marseille, ces Nigérianes victimes de la traite et du proxénétisme

Elles rêvent d’un job dans un salon de coiffure et quittent le Nigéria pour l’Europe. De nombreuses jeunes femmes se retrouvent enrôlées contre leur gré dans des réseaux d’exploitation sexuelle. Très actifs en Italie, comme à Marseille.

Marseille (Bouches-du-Rhône).– Joy plonge les mains dans le riz, le rince longuement. Puis le jette dans une marmite où bouillonne une épaisse sauce tomate. Chaque jeudi midi, à La Dar, petit centre social autogéré niché tout en haut de la rue d’Aubagne, des femmes de la communauté nigériane de Marseille préparent et vendent des plats. L’argent, ensuite, « permet d’acheter des couches pour les enfants et de soutenir celles qui en ont le plus besoin », résume Blessing, 35 ans et cheville ouvrière de ces réunions hebdomadaires organisées depuis le drame des Flamants. En juillet 2021, trois personnes sont mortes dans l’incendie de ces immeubles squattés.

Parfois les cuisinières ne sont que deux, parfois une demi-douzaine. Elles s’appellent Joy, Blessing, Faith, Mercy ou Precious. Derrière ces prénoms aux contours mystiques et poétiques – Joie, Bénédiction, Foi, Miséricorde, Précieuse – se dévoilent des trajectoires particulièrement complexes et violentes.

Leurs histoires se ressemblent. Elles arrivent dans leur grande majorité de l’État d’Edo, province du sud du Nigéria où cohabitent sept ethnies, et le plus souvent de sa capitale, Benin City, où se concentrent de nombreux gangs. Ces « confraternités », piliers du trafic d’êtres humains et des réseaux de proxénétisme locaux, ont exporté leurs activités dans les pays européens, où la communauté s’est installée.

Blessing est arrivée il y a cinq ans et quatre mois. Elle a quitté sa région natale parce qu’elle « avai[t] des problèmes avec sa famille ». Issue d’une famille chrétienne, elle veut alors épouser, explique-t-elle, un homme qui ne partage pas sa foi. Ce que ses parents refusent. « Je me suis enfuie », glisse cette femme à la longue chevelure bouclée.

Dans un appartement squatté par une jeune femme nigériane, au sein d’une grande copropriété dégradée des quartiers nord. © Photo Coralie Bonnefoy (Marsactu)

Faith, 29 ans, porte une perruque lissée sur ses cheveux ras et décolorés platine. Elle s’est installée à Marseille il y a deux ans, « pour éviter un mariage forcé avec un homme vieux ».Elle avait trouvé refuge, dit-elle, chez une tante qui la maltraitait, avant de prendre le chemin de l’Europe avec un « gentil garçon ». Pour une autre, c’est « l’envie de trouver une vie meilleure, moins pauvre », qui a tracé le chemin de l’exil, avec son « fiancé ».

Un job dans un salon de coiffure

Leurs récits se recoupent. Mais comportent aussi des trous. « En général, on leur a fait miroiter quelque chose du genre : “J’ai une copine qui tient un salon de coiffure en Italie ou qui travaille dans la mode.” Alors ces femmes partent en pensant qu’elles vont trouver un job », détaille Pierre Albouy, de l’Association des usagers de la plateforme des demandeurs d’asile (AUP), qui accompagne nombre d’entre elles. Un mécanisme bien huilé s’actionne alors.

« Elles payent plusieurs milliers d’euros pour passer en Europe. Sans savoir qu’elles entrent dans un réseau mafieux. Elles ne rencontrent personne au départ. Tout se fait par virements », relate Grace Inegbeze. Nigériane installée à Marseille depuis plus de 20 ans, elle-même victime d’un réseau de traite et de proxénétisme, elle a créé en 2018 l’associationThe Truth (« La vérité ») pour aider les femmes à échapper à cette emprise.

Le récit écrit par Daisy* pour sa demande d’asile, que Marsactu a pu consulter, le confirme : « J’ai parlé à une amie de mon quartier de Benin City [de mon désir de quitter le Nigéria]. Elle savait que je tressais les cheveux, elle m’a parlé de sa sœur qui vivait en Italie et avait un salon de coiffure. Elle m’a dit qu’elle pourrait m’avancer l’argent pour payer mon trajet et qu’elle me trouverait du travail comme coiffeuse en Italie. Elle m’a dit que cela représentait 30 000 euros et je ne me suis pas du tout rendu compte de l’importance de cette somme. »

La « madame » qui attend en Italie

Dans un appartement d’un bâtiment de Kalliste (15arrondissement de Marseille), quelques jours après les évacuations massives qui y ont eu lieu en mai, Mary* garde les volets mi-clos. Elle squatte là avec son fiancé depuis plusieurs semaines, après avoir vécu aux Flamants, puis dans un autre immeuble de cette vaste cité dégradée.

Veste aux couleurs de l’équipe de foot espagnole sur brassière et leggins noirs, elle rembobine son propre parcours. « Le voyage était long et dur. J’ai traversé le désert de Libye, puis la Méditerranée. Certains de mes amis sont morts en mer. Je suis déjà heureuse d’être en vie »,glisse la jeune femme de 25 ans. Pour ce périple, elle explique avoir déboursé 20 000 euros. « Une madame m’attendait dans le camp où je suis arrivée en Italie. Elle savait quand j’arrivais et elle est venue me chercher directement. »

Grace Inegbeze, fondatrice de l’association The Truth, qui accompagne les femmes notamment nigérianes victimes de trafic sexuel. © Photo Coralie Bonnefoy (Marsactu)

La « madame » ou « mama », souvent une ancienne prostituée qui est montée en grade et est devenue elle-même une proxénète, est l’une des pièces maîtresses du réseau. Les filles sont, elles, tantôt « bitch » tantôt « princesse »« Quand je suis arrivée, ma madame m’a expliqué tout l’argent que j’avais à rembourser. Et que pour ça je devais me prostituer », reprend Mary.

Des femmes arrivent par leurs propres moyens en Europe, mais dans une proportion bien moindre que celle du trafic sexuel. D’après un rapport publié en 2017 par l’organisme des Nations unies chargé des migrations, l’OIM, « 80 % des filles arrivant [en Europe] du Nigéria sont des victimes potentielles de traite à des fins d’exploitation sexuelle ».

« Oui, les gangs existent »

Mary reconnaît s’être prostituée, en Italie. Mais élude quand il est question de la prostitution à Marseille. Même chose pour Faith, Joy, Daisy, Blessing ou Precious. « Oui, les gangs existent, admet cette dernière. Ils sont dangereux et organisent la prostitution en Italie. Mais moi, je ne suis pas victime de la mafia nigériane» Ces dénégations sont d’autant plus fortes, commente Grace Inegbeze, que pour espérer voir leur demande d’asile aboutir, ces femmes « doivent faire la preuve qu’elles sont hors des réseaux et des gangs. Donc elles disent qu’elles se sont prostituées en Italie mais plus ici ».

La réalité, dans les grands squats des quartiers nord comme dans ceux de taille plus modeste du centre-ville, peint néanmoins le tableau d’une mainmise bien ancrée. Elisabeth*, bénévole au sein du collectif « Alerte », composé d’une quarantaine d’associations et de fédérations nationales de lutte contre l’exclusion, juge « quasiment impossible » pour ces femmes d’échapper au trafic sexuel. « La situation de mal-logement dans laquelle on laisse cette population aggrave tout ça, analyse-t-elle. À Corot, par exemple, ils placent les femmes dans les squats. Certaines sont retenues captives. »

Peu de meubles, effets personnels rares, matelas dans chaque pièce… Présenté comme un lieu de résidence, un appartement squatté dans une grande copropriété dégradée et dans lequel Marsactu s’est rendu pose la question de son usage réel. D’autres points de prostitution sont bien identifiés, comme le square Labadié (1er) ou le boulevard de Plombières, à la frontière des quartiers nord. Selon une enquête judiciaire en cours, le « prix » d’une place pour installer une prostituée s’élèveraient entre 1 500 et 2 000 euros entre souteneurs.

Pression sociale et sorcellerie

La militante associative poursuit : « Tant qu’elles restent dans des quartiers qui sont tenus, les femmes sont obligées de se prostituer pour rembourser leur dette. À Corot, j’ai rencontré plusieurs femmes dans ce cas. Nous en avons aidé plusieurs. Mais c’est très difficile de réussir à fuir tout ça. Sous la menace, elles reviennent. Les hommes, eux, subissent parfois du racket, mais sont plus libres. »

Si les femmes sont si réticentes à dénoncer les acteurs des gangs dont elles sont victimes, c’est en raison, notamment, de la cérémonie du « juju ». Mary l’admet, elle a peur de cet « objet de vénération » créé lors d’une cérémonie de « sorcellerie ».

Ces femmes arrivent par leurs propres moyens en Europe et sont victimes des réseaux de traite et de proxénétisme. © Photo Jean-Philippe Ksiazek / AFP

Les propos de Daisy sont plus précis : « Mon amie m’avait prévenue qu’il fallait jurer de rembourser la somme devant un “native doctor”, un médecin traditionnel. Quand nous sommes arrivées, il y avait trois hommes, le “native doctor” et ses deux assistants. Ses deux assistants se sont mis derrière moi. Ils ont pris un bout d’ongle de ma main, un bout d’ongle de mon pied, un poil pubien, un poil des aisselles, un cil et une mèche de cheveux. J’ai dû donner un bout de tissu avec du sang de mon vagin. Ils ont aussi fait des petites scarifications dans mon dos, ma poitrine, mon front et mon pied. Le “native doctor” a coupé le cou d’un poulet vivant, lui a arraché le cœur et l’a mis dans un verre d’alcool que j’ai dû boire. Il m’a dit qu’il gardait tous les prélèvements jusqu’à ce que j’aie remboursé ma dette car, avec eux, il pouvait jeter un sort sur ma famille et moi. »

La pression sociale qui s’exerce sur ces femmes est, de l’aveu de Grace Inegbeze, extrêmement puissante. « Selon ton village, tu baignes dans tout ça dès ta naissance. Ce n’est pas un mythe, les filles sont vraiment terrifiées. Elles doivent être très fortes pour ne pas y croire. Moi, je cherche à travailler sur ces croyances. Je leur dis que si ces déités les aiment vraiment, elles ne peuvent pas les mettre sur le trottoir. » Elle mentionne également la déclaration de l’Oba du Bénin, du 8 mars 2018, annulant tous les serments prononcés par des « native doctors » au nom du « juju ». D’après Grace, cette annulation contribuerait à un tarissement de la traite des femmes.

Dépôts de plainte rarissimes

Les services de police confirment la présence du proxénétisme nigérian à Marseille. « Ce sont des réseaux très structurés et d’une grande violence. Lorsque que l’on recueille les victimes, elles sont très marquées »,indique une source. Par ailleurs, « la communauté est très fermée », ce qui rend les dénonciations et les dépôts de plainte rarissimes, poursuit-elle.

« Mais on ne peut pas demander à quelqu’un de sortir de sa communauté comme ça du jour au lendemain. Il faut comprendre que cela n’est pas évident », reprend Grace Inegbeze. Le militant associatif Pierre Albouy rappelle qu’en France, « une demande d’asile parce que l’on est victime d’un réseau de proxénétisme ne peut être acceptée que si la personne porte plainte contre le réseau français. Or cela n’arrive quasiment jamais parce que les femmes sont terrifiées et que cela est beaucoup trop dangereux ».

Accompagnées par des associations comme The Truth ou l’Amicale du Nid, pour laquelle Grace Ingbeze travaille, certaines franchissent le pas. Les plaintes et constitutions de partie civile de deux victimes ont conduit, en octobre dernier, à la condamnation par le tribunal judiciaire de Marseille de cinq femmes et sept hommes. Ces membres de la Eiye Confraternity (ou Blue Berets)ont écopé de peines de prison, de deux à neuf ans, pour traite d’êtres humains, aide au séjour irrégulier et proxénétisme. Coups, viols, séquestrations, intimidations, extorsions… À la barre, les récits des parties civiles ont révélé le quotidien sordide et profondément violent subi plusieurs mois durant.

« Nous avons affaire depuis plusieurs années à des activités gravissimes menées par des gangs sophistiqués et très organisés qui ont choisi de faire de la traite des femmes le cœur de leurs activités, déplore l’avocat Alain Lhote, qui représentait l’association Les équipes d’action contre le proxénétisme, partie civile lors de ce procès. Très vite, le parquet a pris la mesure de ce phénomène en ouvrant un certain nombre d’informations judiciaires. »

Selon nos informations, des instructions en cours aboutiront à de nouvelles audiences dans les mois à venir. Les acteurs ne seront pas tout à fait les mêmes : un réseau différent, piloté par un gang aux bérets d’une autre couleur, de nouvelles jeunes filles aux prénoms évocateurs. Mais toujours cette même exploitation brutale des femmes nigérianes.

Coralie Bonnefoy et Benoît Gilles (Marsactu)

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