L’Afrique paie un coût disproportionné au changement climatique. Il faut trouver un point d’équilibre entre la protection du climat et l’accès à l’énergie.

0
146

Au nom de la justice climatique et du droit au développement, le Sénégalais Macky Sall, président en exercice de l’Union africaine, plaide pour que le gaz naturel soit considéré comme une énergie de « transition ».

« Nous devons nous mettre d’accord sur ce qu’est une transition énergétique juste pour l’Afrique et cette discussion doit avoir lieu à Charm el-Cheikh [en Egypte] », a demandé le président sénégalais, Macky Sall, mercredi 25 mai dans son intervention devant le forum annuel de la Fondation Mo Ibrahim, consacré au dérèglement climatique. Pour la première fois depuis Durban, il y a onze ans, le continent accueillera en novembre la Conférence de la convention des Nations unies sur le climat (COP27).

Les Africains entendent saisir cette occasion pour placer au centre des débats le sort de la région la moins responsable historiquement du réchauffement climatique, mais en même temps la plus vulnérable et la moins développée. Avec une revendication : le droit d’utiliser leurs énergies fossiles – et le gaz en particulier – pendant encore plusieurs décennies.

« L’Afrique doit pouvoir exploiter ses importantes réserves de gaz pendant encore vingt ou trente ans pour se développer et donner accès à l’électricité aux 600 millions de personnes qui en sont encore privées. Nous l’interdire serait injuste », a poursuivi Macky Sall, qui assure la présidence tournante de l’Union africaine (UA).

La guerre en Ukraine et la nécessité pour les Européens de trouver des alternatives au gaz russe ont changé la donne. En visite officielle au Sénégal, dimanche 22 mai, le chancelier allemand, Olaf Scholz, a clairement manifesté sa volonté d’accompagner le pays dans l’exploitation des immenses gisements offshore découverts à la frontière avec la Mauritanie et dont une partie doit être mise en production en 2023. Une déclaration qui incite à penser que les engagements pris lors de la COP26 à Glasgow, en novembre 2021, ne sont plus intangibles.

Une consommation d’énergie inférieure à celle du Japon

Une quarantaine de pays et d’institutions de développement, dont la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Etats-Unis, avaient alors annoncé qu’ils ne soutiendraient plus de projets d’investissement dans les énergies fossiles à l’étranger d’ici à la fin de 2022. Une décision jugée encore plus incompréhensible aujourd’hui que les pays industrialisés disposant de ressources fossiles bien plus polluantes, comme le pétrole et le gaz de schiste pour les Etats-Unis ou le charbon pour l’Allemagne, accroissent leur production.

L’Afrique souhaite ainsi que le gaz naturel soit considéré comme une « énergie de transition », comme vient d’ailleurs de l’entériner l’Union européenne (UE) pour son propre compte. Dix-huit pays produisent déjà du gaz naturel sur le continent africain, qui concentre 40 % des réserves de gaz récemment découvertes à l’échelle mondiale. La majorité est exportée.

Dans cette bataille qui s’annonce, le milliardaire anglo-soudanais Mo Ibrahim entend peser de toute son influence pour dénoncer une situation qu’il juge « immorale et inacceptable ». A la veille de l’ouverture du forum, le rapport publié par les chercheurs de sa fondation constitue une charge contre l’attitude des pays industrialisés et appelle à ce que l’Afrique bénéficie de « circonstances particulières » ouvrant droit à un régime différencié dans le cadre de la convention des Nations unies sur le climat.

« L’Afrique paie un coût disproportionné au changement climatique. Il faut trouver un point d’équilibre entre la protection du climat et l’accès à l’énergie », explique Camilla Rocca, directrice de la recherche de la Fondation Mo Ibrahim.

Les pays africains réclament depuis longtemps ce statut, afin notamment qu’une part plus importante des financements internationaux mobilisés pour l’adaptation leur soit réservée. Il pourrait aussi justifier, à leurs yeux, un recours prolongé aux énergies fossiles pour satisfaire une demande appelée à croître fortement. La population africaine, de 1,3 milliard d’habitants aujourd’hui, devrait doubler d’ici à 2050 et tripler d’ici à 2100. Or la consommation énergétique du continent est encore inférieure à celle du Japon.

« Cela profitera avant tout aux grandes entreprises »

« L’Afrique dispose d’importantes ressources en énergies renouvelables. Mais seules, elles ne peuvent répondre à court et à moyen termes aux besoins du continent », affirme le rapport, en plaidant également pour que le gaz naturel soit reconnu comme une « énergie de transition ». Faute de quoi cela conduirait « à retirer l’échelle du développement sous les pieds des Etats africains », selon les auteurs. Ils mettent aussi en avant son utilité pour lutter contre la déforestation, dont l’une des causes importantes est l’utilisation du bois-énergie pour cuisiner.

Dans ce débat réclamé au nom de la justice climatique et du droit au développement, les gouvernements africains ne devront pas compter sur le soutien des organisations de la société civile. « L’agenda du gaz est poussé par l’industrie des combustibles fossiles et les responsables gouvernementaux en affirmant que le gaz naturel est absolument crucial pour la transition énergétique et la croissance africaine. Mais le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) ou l’Agence internationale de l’énergie (AIE) nous disent au contraire qu’une élimination progressive et contrôlée des énergies fossiles est nécessaire pour éviter les pires impacts du changement climatique. L’exploitation du gaz, comme hier celle du pétrole ou du charbon, profitera avant tout aux grandes entreprises du secteur et non aux populations dont les besoins ont été largement ignorés », avertit Landry Ninteretse, directeur de la branche africaine du mouvement 350.org.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here