Total persiste et signe pour le chaos climatique

0
87

Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.

Une ambiance surréaliste a régné sur l’assemblée générale de Total en ce mercredi 25 mai. Et pour cause, dès le matin, 250 activistes climatiques ont bloqué l’accès à la salle Pleyel (Paris) où se tenait cette grand-messe actionnariale. Les militant·es ont réclamé « des engagements concrets et immédiats » de Patrick Pouyanné, le PDG du groupe, sur le retrait de Total de Russie et la fin de tout nouveau projet d’énergies fossiles.

C’est donc devant une salle presque vide et sous des applaudissements timides que le patron de la compagnie pétro-gazière a inauguré l’assemblée générale qu’il a qualifiée de « moment de démocratie actionnariale auquel Total est attaché ».

Capture d’écran de l’assemblée générale de Total du 25 mai 2022. © Total

Dans la foulée, Jean-Pierre Sbraire, le directeur financier de la firme, s’est félicité de l’année 2021 qui a vu un « fort rebond de la demande de pétrole et de gaz, avec des niveaux de prix élevés », conséquence, entre autres, de « phénomènes météorologiques ». Et de se réjouir : « Nous avons su tirer pleinement parti de cet environnement favorable. »

Dans cet étrange huis clos, le « monsieur Finance » de Total a ensuite déroulé des slides affichant les profits astronomiques de la compagnie fossile – 14,2 milliards d’euros en 2021, un record pour une entreprise française. Pour chacun d’entre eux, Jean-Pierre Sbraire a expliqué en quoi le pétrole était un produit qui permettra de « financer la transformation énergétique du groupe » ou encore pourquoi le gaz fossile était le moteur de la croissance de Total.

Un avis consultatif au service du greenwashing

Après cet exercice comptable promettant 7 milliards d’euros aux actionnaires du groupe, Marie-Christine Coisne-Roquette, du conseil d’administration, a enchaîné : « Le débat sur le climat et la transition énergétique amène nombre d’injonctions contradictoires. Certains aimeraient un arrêt brutal du pétrole, mais ce n’est ni possible, ni souhaitable. Il faut trouver le juste équilibre, et notre stratégie s’inscrit dans la durée. »

La question climatique a en effet vite été un des sujets centraux de cette assemblée : pour la seconde année consécutive, Total a sollicité l’avis consultatif de ses actionnaires sur sa stratégie climat. Une pratique de plus en plus popularisée par les majors et baptisée « Say on Climate ».

Mais comme l’indique Lucie Pinson, directrice de l’ONG Reclaim Finance : « Ce concept a malheureusement été dévoyé au service de la stratégie de greenwashing des entreprises, avec la complicité d’une majorité d’investisseurs. »En effet, le plan climat présenté cette année par Total, s’il vise la neutralité carbone d’ici à 2050, demeure incompatible avec l’objectif de freiner le réchauffement à 1,5 °C.

Les seuls projets gaziers et pétroliers que Total envisage d’entériner d’ici à 2025 représentent l’équivalent de 18 centrales à charbon.

En contradiction avec l’Agence internationale de l’énergie qui exhorte à la fin immédiate de tout investissement dans les énergies fossiles pour respecter l’accord de Paris, Total prévoit d’allouer 70 % de ses dépenses d’investissement dans le gaz et le pétrole, y compris pour développer de nouveaux projets.

Les seuls projets gaziers et pétroliers que Total envisage d’entériner d’ici à 2025 représentent l’équivalent de 18 centrales à charbon. La compagnie est ainsi le premier développeur d’hydrocarbures en Europe et le septième au monde.

Par ailleurs, la coalition Climate Action 100+, qui regroupe plus de 700 investisseurs incarnant 68 000 milliards de dollars d’actifs, a produit récemment une étude concluant que la stratégie climatique de Total ne satisfait que trois des dix critères qu’elle juge indispensables pour un plan de transition complet aligné sur 1,5 °C.

Quant à l’ONG Oil Change International, elle vient de publier un rapport sur les majors où elle épingle tout particulièrement Total en tant que multinationale pétro-gazière qui émettra le plus de CO2 entre 2022 et 2025 du fait des nouveaux investissements qu’elle approuvera sur cette période. L’association indique que le plan climat du groupe « se traduira par une croissance totale de la production et des ventes de pétrole et de gaz jusqu’à 2030 ».

Une fronde étouffée dans l’œuf

Comme l’an dernier, face à ce faux plan climat présenté par Total, une poignée d’actionnaires a tenté de se rebeller. En vain.

Un groupe d’une douzaine d’investisseurs et d’investisseuses, dont les gestionnaires d’actifs français Meeschaert et OFI, a proposé notamment d’établir un mécanisme de consultation annuelle des actionnaires sur la base de critères climatiques détaillés. En réponse, Total s’est engagé entre autres à publier des objectifs de réduction de rejets de gaz à effet de serre d’ici à 2025 et 2030.

Une autre résolution, déposée par onze actionnaires internationaux, demandait à Total de s’aligner clairement sur l’accord de Paris. Mais celle-ci a été balayée d’un revers de main par la multinationale.

Résultat : l’exercice de « démocratie actionnariale » si cher à Patrick Pouyanné s’est résumé par un vote à 89 % de l’illusoire plan climat de Total par ses actionnaires. L’année précédente, la stratégie climatique du groupe avait été adoptée à 92 %. « Cette approbation massive du pseudo-plan climat de TotalEnergies enterre définitivement la crédibilité des “Say on Climate” », a lâché en réaction au vote Lucie Pinson de Reclaim Finance.

Cynisme fossile

Le PDG de Total a aussi durant l’assemblé longuement disserté sur la présence controversée de la firme en Russie. Patrick Pouyanné a d’abord insisté sur sa « condamnation la plus ferme de l’agression russe en Ukraine », arguant que le groupe a déjà versé « 10 millions d’euros en soutien aux Ukrainiens ».

C’est que, malgré le conflit, Total poursuit ses activités gazières en Russie. 30 % de la production de gaz de Total y est réalisée via des participations capitalistiques dans la firme gazière russe Novatek (19,4 %), le site gazier de Yamal LNG (20 %) et le champ gazier de Termokarstovoye (49 %). Mais le boss de la compagnie tricolore s’est justifié en disant qu’il ne s’agissait là que d’« activités indirectes » qui respectaient les sanctions émises par l’Union européenne contre Moscou.

« Patrick Pouyanné a choisi de mettre le gaz russe au centre de la stratégie de Total. Résultat, la major dépend fortement de la Russie, et préfère aujourd’hui prendre le risque de financer la guerre de Vladimir Poutine plutôt que de faire machine arrière,fulmine Edina Ifticene, chargée de campagne pétrole et gaz à Greenpeace France. Pour Total, les profits passent donc avant l’éthique. C’est scandaleux. »

Le patron de Total s’est aussi épanché sur le mégaprojet pétrolier du groupe en Ouganda qui doit voir le jour à l’horizon 2025. La compagnie française prévoit de forer 400 puits pétroliers en bordure d’un des plus grands lacs d’Afrique et de construire un oléoduc de 1 445 kilomètres jusqu’au littoral tanzanien, le East African Crude Oil Pipeline (EACOP). Il s’agira du plus long pipeline chauffé et enterré au monde.

Mais Patrick Pouyanné l’a assuré : « C’est un engagement exemplaire en matière de développement durable », permettant de « créer de la valeur pour les communautés locales ».

« Nous allons proposer aux médias d’aller à la rencontre des populations […] l’immense majorité est favorable au projet »,a ajouté le dirigeant, passant sous silence que, là-bas, les opposant·es aux velléités fossiles de Total sont menacé·es et arrêté·es, et que plus de 100 000 personnes ont été expropriées de leurs terres avant même de recevoir une compensation.

Durant cette assemblée générale, « le groupe français a poussé le cynisme jusqu’à brandir d’une main un “plan climat” insignifiant, tout en multipliant de l’autre les projets monumentaux de pétrole et gaz,conclut Lorette Philippot, chargée de campagne finance et énergies fossiles aux Amis de la Terre. Alors que l’humanité est en ce moment même confrontée à des vagues de chaleur mortelles et qu’il nous faudrait agir immédiatement pour espérer garder une planète vivable pour toutes et tous, Total nous promet le pire ».

——————————————————————————

TOTAL avait conscience de l’impact de ses activités sur le climat depuis 50 ans(Par Euronews)

Total avait conscience de son impact sur le climat depuis 50 ans, mais le groupe pétrolier français a choisi de semer le doute sur la réalité du changement climatique et de freiner toute tentative d’action.

C’est ce que révèle une longue étude publiée ce mercredi par deux historiens et un sociologue, dans la revue scientifique Global Envionmental Change. Ces derniers ont eu accès à de nombreuses archives et se sont entretenus avec d’anciens cadres de Total, des hauts fonctionnaires, des climatologues et des économistes.

Tout commence en 1971. Un article publié dans le magazine interne de l’entreprise évoque les dangers de la quantité croissante de combustibles fossiles brûlés par l’homme. L’auteur, François Durand-Dastès, un géographe expert en climat, prédit « une augmentation de la température moyenne de l’atmosphère » et « _une fonte au moins partielle des calottes glaciaires des pôle_s » entraînant une élévation du niveau de la mer. Il conclut par ces mots : « Les conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer« .

Comme le montre l’étude publiée ce mercredi, d’autres documents internes prouvent que le groupe avait conscience du risque climatique. Pourtant, Total choisi pendant de longues années de ne pas en parler, et surtout de ne rien changer. En public, certains de ses dirigeants nient même l’existence du changement climatique.

Lobbying intense

A partir de 1988, le groupe français endosse le rôle de « semeur de doute ». Il décrédibilise les scientifiques qui alertent sur le changement climatique, finance des études qui relativisent l’urgence et met en place un lobbying intense, dans le but de retarder la mise en place de mesures contraignantes afin de pouvoir extraire toujours plus de combustibles fossiles.

Ce n’est que dans les années 2000 que Total reconnaît le « sérieux » des rapports du GIEC et tente de se présenter comme une entreprise responsable, impliquée dans la transition énergétique. Mais dans les faits, Total tarde encore à mettre en place de véritables actions.

Devenu depuis 2021 TotalEnergie, le groupe nie les conclusions de l’étude. « Il est faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total dans les années 1970 ou ensuite, dès lors que Total suivait l’évolution des connaissances scientifiques disponibles publiquement« ,a déclaré le groupe au journal Le Monde.

Total n’est pas le seul groupe pétrolier a avoir été pointé du doigt. ExxonMobil, BP et Shell ont eux aussi été accusé par d’autres études d’avoir sciemment nié le réchauffement et œuvré pour entraver toute politique de réduction des émissions.

À la veille de la COP 26 à Glasgow, de nombreux scientifiques et membres de la société civile avaient appelé à pointer la responsabilité des groupes pétroliers, et à exiger de ces derniers de véritables engagements


Changement climatique : comment Total et Elf ont contribué à semer le doute depuis des décennies (lemonde.fr)

Une étude révèle que les deux compagnies pétrolières, bien que conscientes des risques dès 1971, ont mis en doute les données scientifiques qui menaçaient leurs activités.

De la fumée s’élève des cheminées de la raffinerie Total de Feyzin (Rhône), le 15 octobre 2021. LAURENT CIPRIANI / AP

On savait déjà que ExxonMobil, BP et Shell ont longtemps nié le changement climatique dont ils étaient pourtant certains de la gravité. Qu’à coups de milliards de dollars, les géants pétroliers américain, britannique et anglo-néerlandais ont fait circuler des fausses informations et financé des climatosceptiques. Qu’ils ont entravé de manière méthodique toute politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Une étude publiée par deux historiens et un sociologue, dans la revue scientifique Global Environmental Change, mercredi 20 octobre, accable cette fois le fleuron français des énergies fossiles : TotalEnergies.

Elle montre que la major pétrolière était au courant de l’impact « potentiellement catastrophique » de ses produits sur le réchauffement climatique dès 1971, soit bien avant la connaissance du grand public sur le sujet. Après en avoir acquis la certitude, l’entreprise a malgré tout entrepris, durant de longues années, de semer le doute sur la réalité du changement climatique et de freiner l’action afin d’extraire toujours plus de combustibles fossiles.

Ce minutieux travail d’enquête décortique cinquante ans de réactions de Total, mais aussi d’Elf – puisque les deux entreprises ont fusionné en 1999 –, face à l’évolution des savoirs et des politiques climatiques. Entre 1968 et 2021, la major est passée de la prise de conscience au déni, puis à l’attaque ouverte du consensus scientifique et, ensuite, à la diversion et au retardement de la lutte contre le changement climatique. Autant de formes de « fabrique de l’ignorance ».

« Cela fait dix ans que les historiens américains ont mis au jour et analysé les stratégies des groupes américains pour éviter et retarder les régulations environnementales. Mais, en France, on a eu tendance à considérer que nos champions étaient plus vertueux qu’ExxonMobil. Notre étude revisite le récit rassurant que l’on s’est construit », prévient Christophe Bonneuil, le premier auteur de l’étude, directeur de recherche au Centre de recherches historiques (CNRS-EHESS).

Preuve de la connaissance précoce du réchauffement

Jamais une recherche sur la question de la responsabilité des majors pétrolières n’avait été menée sur une si longue période. Surtout, aucun chercheur ne s’était encore penché sur Total, alors que l’entreprise, créée en 1924, fait partie des principaux acteurs du secteur à l’échelle mondiale. Pour réaliser leur étude, les scientifiques, deux Français et un Américain, ont eu accès aux archives du groupe à La Défense, à celles de plusieurs ministères (industrie, environnement, affaires étrangères), et ont mené une trentaine d’entretiens avec d’anciens cadres de Total et d’Elf, des hauts fonctionnaires, des climatologues ou des économistes.

Tout a commencé lorsque les chercheurs sont tombés sur une preuve de la connaissance précoce du réchauffement climatique par la major : un long article publié en 1971 dans Total Information, le magazine de l’entreprise. L’auteur, François Durand-Dastès, un géographe parmi les plus informés de l’époque sur le changement climatique, y explique clairement que « depuis le XIXe siècle, l’homme brûle en quantité chaque jour croissante des combustibles fossiles », charbon, pétrole et gaz, ce qui libère dans l’atmosphère des « quantités énormes de gaz carbonique », dont la concentration augmente « de façon sensible ». Il prévient qu’à ce rythme une « augmentation de la température moyenne de l’atmosphère [est] à craindre » et envisage « une fonte au moins partielle des calottes glaciaires des pôles », entraînant une élévation du niveau de la mer. « Ses conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer », conclut-il. Lire aussi  Article réservé à nos abonnésLes entreprises pétrolières, incompatibles avec les efforts pour limiter le réchauffement climatique

L’essentiel était donc dit. Reste à comprendre dans quelle mesure les dirigeants et les salariés de l’entreprise en ont saisi la portée. Le magazine Total Information, tiré à 6 000 exemplaires, est alors le « canal de communication interne et externe de l’entreprise, lu notamment par les cadres, les employés ou les partenaires commerciaux », rappellent les chercheurs. L’article de François Durand-Dastès figure dans un numéro spécial consacré à l’environnement, dont l’éditorial est signé par le PDG de l’entreprise.

Muets sur la question du climat

Cette alerte est loin d’être isolée. Les principaux dirigeants de Total et d’Elf ont connaissance d’un nombre croissant d’études sur le réchauffement climatique, notamment réalisées aux Etats-Unis. En France, si l’enjeu climatique est moins présent qu’outre-Atlantique, « il se répand dans les milieux des décideurs », expliquent les auteurs. En 1968, au cours d’un colloque de haut niveau de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), des scientifiques, des hauts fonctionnaires et des dirigeants des grandes compagnies françaises, dont le PDG d’Elf, discutent de « l’augmentation du taux de gaz carbonique dans l’atmosphère qui pourrait peut-être, dans une décade ou un demi-siècle, commencer à poser des problèmes de modification globale du climat terrestre ».

Sollicité par Le Monde, TotalEnergies, qui n’a pas eu accès aux détails de l’étude publiée dans Global Environmental Change, affirme qu’« il est faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total dans les années 1970 ou ensuite, dès lors que Total suivait l’évolution des connaissances scientifiques disponibles publiquement ».

Pourtant, après cet article de 1971, Total et Elf resteront longtemps muets sur la question du changement climatique. Ils ne l’ont plus abordéedans leurs revues entre 1972 et 1988.

« Dans les années 1970, il y a encore un débat sur les incertitudes liées au changement climatique, d’autant que l’hémisphère nord connaît, à ce moment-là, un refroidissement, explique Christophe Bonneuil. Elf et Total étaient alors des entreprises plus petites qu’ExxonMobil, BP ou Shell. Il est possible qu’elles n’nt pas eu les moyens d’entreprendre leurs propres recherches en interne sur le sujet. » Surtout, le choc pétrolier de 1973 éclipse, en partie, le sujet. Total, comme la plupart des autres majors, investit fortement dans le charbon.

De l’attentisme à la contre-attaque

Tout bascule à partir de 1986, quand les sociétés françaises passent de l’attentisme à la contre-attaque. L’heure est au consensus scientifique autour du réchauffement climatique dû aux activités humaines – attesté dans le rapport Charney, commandé par la Maison Blanche, en 1979. Bernard Tramier, directeur de l’environnement chez Elf, envoie un rapport au comité exécutif de l’entreprise, qui en discute en 1986, dans lequel il écrit : « L’accumulation de dioxyde de carbone et de méthane dans l’atmosphère et l’effet de serre qui en résulte vont inévitablement modifier notre environnement. Tous les modèles sont unanimes à prédire un réchauffement de la Terre, mais l’amplitude du phénomène reste encore indéterminée. Les premières réactions ont été (…) de “taxer les énergies fossiles”, il est donc évident que l’industrie pétrolière devra, une nouvelle fois, se préparer à se défendre. » Pour Christophe Bonneuil, c’est cette date de 1986, davantage que celle de 1971, « qui ouvre la question de la responsabilité de l’entreprise ».

Entre 1988 et 1993, l’étude montre que Total et Elf participent activement à « l’effort de fabrique stratégique du doute » mené au niveau mondial par Exxon et par l’Association internationale de l’industrie du pétrole pour la protection de l’environnement (Ipieca), afin de retarder toute action de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Bernard Tramier, président de l’Ipieca entre 1991 et 1994, approuve le financement de recherches scientifiques visant à présenter le réchauffement climatique comme moins alarmant que ce qu’il n’est, notamment sur les aérosols et les nuages (qui atténuent l’impact du réchauffement) ou sur l’absorption du carbone par les océans.

Les compagnies pétrolières françaises mettent aussi en scène, dans leur travail de relations publiques, des incertitudes des sciences du climat, et notamment des modèles, afin de les décrédibiliser. En 1992, au cours du Sommet de la Terre, à Rio, Jean-Philippe Caruette, le directeur de l’environnement de Total, distribue un dossier dans lequel il déplore que « le réchauffement de la Terre (…) polarise toutes les attentions et donne lieu à des descriptions apocalyptiques de l’avenir ». Peu avant, il avait affirmé dans la revue de Total qu’« il n’existe aucune certitude sur l’impact des activités humaines, parmi lesquelles la combustion d’énergies fossiles ». Des propos battus en brèche par le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 1990, qui annonçait de manière « certaine » la perspective d’un net réchauffement au XXIe siècle causé par l’homme, d’environ 0,3 °C par décennie.

Lobbying féroce

L’offensive est pensée au sommet de l’entreprise. En 1993, Francis Girault, directeur de la prospective chez Elf et proche conseiller du PDG, rédige une note pour le comité de direction de l’entreprise dans laquelle il propose, pour contrer toutes « décisions hâtives » concernant les combustibles fossiles, que la compagnie promeuve l’idée qu’« il existe des doutes scientifiques en matière d’effet de serre » et soutienne des « scientifiques de renom pouvant intervenir positivement dans le débat ».

Total et Elf engagent, par ailleurs, un vaste combat contre une proposition de la Commission européenne – et du gouvernement français – de taxer l’énergie en général et les combustibles fossiles en particulier. Au moyen d’un lobbying féroce, elles parviendront, avec d’autres compagnies européennes, à faire échouer cette proposition d’écotaxe en 1991, puis de nouveau en 1994, comme le prouvent des rapports internes.

Au sein de l’Ipieca, les entreprises auraient lutté, en outre, contre l’adoption d’un objectif de réduction de 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, qui avait été proposé dès 1988, d’après Bernard Tramier. « Pour nous, cette histoire était prématurée et il ne fallait pas qu’elle soit inscrite à Rio. On craignait que des mesures dommageables à l’industrie ne soient prises », a reconnu l’ancien dirigeant, dans un entretien avec les auteurs, en 2020.

Parallèlement, les deux compagnies cherchent à acquérir une crédibilité environnementale au travers d’engagements volontaires visant à « réduire à peu de frais les émissions », un mécénat tourné vers la préservation de l’environnement et une « communication verte », notent les scientifiques.

Vers la fin des années 1990, Elf et Total se distancient de la stratégie de contestation ouverte du consensus scientifique sur le changement climatique – poursuivie encore plusieurs années notamment par Exxon –, qu’ils perçoivent désormais comme contreproductive face aux avancées de la science et aux attentes de la société. Mais le nouveau groupe fusionné en 1999, tout en intensifiant ses investissements dans la production de pétrole et de gaz, continue d’évoquer des « incertitudes » dans les sciences climatiques, de minimiser l’urgence et d’éluder la question de la responsabilité des énergies fossiles.

En 2002, lors d’un échange avec des cadres supérieurs, le PDG, Thierry Desmarest, reconnaît qu’« une certaine modération dans l’émission des polluants » est « souhaitable », se référant au « principe de précaution ». « Se placer dans le cadre de la précaution plutôt que de la prévention, douze ans après le premier rapport du GIEC, cela pose pour le moins question », relève Christophe Bonneuil.

Finalement, ce n’est qu’au milieu des années 2000 que Total reconnaît véritablement le « sérieux » des rapports du GIEC et organise une conférence sur le changement climatique. Il promeut une « répartition des rôles entre le monde de la science et celui des affaires », où la science décrit le changement climatique et les entreprises le résolvent, ce qui permet à Total « de se présenter comme une entreprise pétrolière socialement responsable », expliquent les scientifiques.Lire aussi  Article réservé à nos abonnésPour l’Agence internationale de l’énergie, « les progrès en matière d’énergie propre sont encore beaucoup trop lents »

« Lorsqu’une entreprise apprend que ses produits ont des effets secondaires nocifs, elle a une obligation morale et, dans certains cas, une obligation légale d’enquêter sur ces effets secondaires, d’en avertir le public et d’agir pour éviter ou minimiser ces effets. Total a fait tout le contraire, alors que ses obligations ont été déclenchées il y a déjà cinquante ans », explique Benjamin Franta, l’un des auteurs de l’étude. Ce doctorant en histoire des sciences à l’université de Stanford juge que les dommages causés par l’industrie pétrolière, en retardant une action efficace, « ont été énormes et auront des conséquences pendant des siècles, voire pour le reste de l’histoire de l’humanité ».

Exiger de « véritables engagements »

Quant à savoir si Total et Elf ont la même responsabilité qu’Exxon, qui a joué un rôle de « meneur » dans la campagne internationale de désinformation sur le climat, cette question « devra faire l’objet de recherches et d’analyses plus approfondies », répond Benjamin Franta.

« Ce travail historique est sérieusement documenté et précieux. Il montre comment Total a cherché durant de longues années à brouiller et à camoufler les enjeux au lieu de mobiliser ses experts pour lutter contre le changement climatique », réagit Amy Dahan, historienne du climat au CNRS, qui n’a pas participé à l’étude. A la veille de la 26e conférence des Nations unies sur les changements climatiques, qui s’ouvrira le 31 octobre à Glasgow, « il est important que la responsabilité des pétroliers soit pointée, mais également que l’on exige de ces grands acteurs de l’économie et de la géopolitique mondiales de véritables engagements », ajoute-t-elle.

La major assure être engagée « depuis 2015 dans une profonde transformation de ses activités avec l’ambition d’être un acteur majeur de la transition énergétique, de devenir l’un des cinq plus grands acteurs mondiaux de la production d’électricité renouvelable et d’atteindre la neutralité carbone, de la production jusqu’à l’utilisation des produits énergétiques vendus à ses clients, à l’horizon 2050 ».

S’il est vrai que TotalEnergies se développe massivement dans les énergies renouvelables, ces dernières ne représentent aujourd’hui que 0,2 % de sa production, une part qui devrait grimper entre 1,1 % et 1,6 % en 2025, selon les calculs réalisés par l’ONG Reclaim Finance, qui s’est penchée sur les documents de TotalEnergies. « TotalEnergies est loin d’être en transition, qui impliquerait de développer les renouvelables mais aussi de baisser la production gazière et pétrolière », prévient Lucie Pinson, directrice générale de l’ONG, rappelant l’appel de l’Agence internationale de l’énergie à cesser immédiatement tout nouvel investissement dans les énergies fossiles afin de parvenir à la neutralité carbone. A l’inverse, TotalEnergies prévoit une hausse de 35 % de sa production de gaz d’ici à 2030 par rapport à 2019, y compris en Arctique. Malgré une baisse annoncée de 30 % de sa production de pétrole, la major lance également de nouveaux projets pétroliers.

Audrey Garric

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here