Le malentendu Pap Ndiaye

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Insulté par l’extrême droite et critiqué par certains partisans de Macron, le ministre de l’éducation nationale est en réalité un modéré, loin des caricatures indigénistes et des procès en wokisme. Mais, entouré de proches de Jean-Michel Blanquer et du président, Pap Ndiaye aura du mal à s’imposer.

À quoi songeait Pap Ndiaye, lundi 23 mai, installé à la table du premier conseil des ministres du gouvernement d’Élisabeth Borne, entre ses nouveaux collègues Damien Abad et Gérald Darmanin ? Peut-être à ce 2 juin 2020, où il avait, comme il le confirme à Mediapart, manifesté contre les violences policières devant le tribunal de grande instance de Paris. Le ministre de l’intérieur, assis à sa gauche, n’imaginait sans doute pas se retrouver un jour aux côtés d’un homme qui considère que « l’attitude de déni sur les violences policières en France est classique, et depuis longtemps ».

Ou bien pense-t-il au parcours qui a mené jusqu’au poste de ministre de l’éducation nationale l’auteur d’une thèse en histoire des sciences et des techniques, qui ne s’est intéressé aux questions raciales que dans la seconde partie de sa carrière universitaire ? Un chercheur passé, en l’espace de quelques heures, au statut de symbole aux yeux de ceux qui croient encore à la possibilité d’un tournant idéologique d’Emmanuel Macron.

Ou encore Pap Ndiaye se remémore-t-il cette époque, pas si lointaine, où le chef de l’État avait laissé ses ministres alimenter des débats sans fin sur « l’islamo-gauchisme » – « fait social indubitable » pour Jean-Michel Blanquer – avant de déclarer lui-même que « le monde universitaire [était] coupable » de vouloir « casser la République en deux » « Le terme “islamo-gauchisme” ne désigne aucune réalité dans l’université. C’est une manière de stigmatiser des courants de recherche », s’était alors agacé le chercheur sur France Inter.

Ou, enfin, revoit-il le cyclone raciste qui s’est abattu sur lui depuis sa nomination, confirmant ce qu’il écrivait dans son ouvrage sur La condition noire (Calmann-Lévy, 2008) et rappelant ce qu’avait enduré il y a quelques années Christiane Taubira, l’une des rares ministres de la Ve République à avoir occupé avant lui un poste gouvernemental important en appartenant à cette « minorité française », pour reprendre le sous-titre de l’un des ses principaux ouvrages ?

Quoi qu’il en soit, le cerveau du nouveau ministre de l’éducation nationale a tout pour surchauffer, tant il polarise l’attention médiatique, les suspicions en traîtrise et les attaques iniques en provenance de la droite et de l’extrême droite. Et tant il doit avoir du mal à se reconnaître dans les portraits qu’on dresse de lui depuis quelques jours, pointant ses prétendus wokisme, décolonialisme, indigénisme, communautarisme et autres « épouvantaillismes ».

Les lignes de fracture du macronisme

La nomination de Pap Ndiaye a fait l’objet de vives critiques au sein même de l’écosystème macroniste, où plusieurs soutiens du président de la République digèrent mal le remplacement de Jean-Michel Blanquer. « Il ne faudrait pas que [cette nomination – ndlr] sonne comme l’enterrement de la politique mise en œuvre par M. Jean-Michel Blanquer depuis cinq ans », a notamment fait savoir Jean-Pierre Chevènement, dont le chef de l’État revendique l’héritage.

« Il n’y a pas plus sûre méthode pour désorienter une grande institution comme l’éducation nationale que de la confier tour à tour à deux ministres dont les philosophies de l’État s’opposeraient, a écrit l’ancien ministre de l’intérieur dans un communiqué, le 23 mai. Le souci du long terme est celui de la préservation des valeurs de la connaissance et de la transmission vont de pair (sic). Pense-t-on que le différentialisme promu par la “gauche américaine” […] puisse contribuer à l’égalité républicaine ? »

Dans son sillage, les autoproclamés défenseurs d’une « laïcité de combat » et les pourfendeurs de l’intersectionnalité, qui avaient pour partie accordé leur soutien à Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, ont eux aussi poussé des cris d’orfraie. « Le nouveau ministre de l’éducation nationale est bien un racialiste »a notamment tweeté l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui, qui avait fait son « coming out macroniste » en février dernier.

Selon des propos rapportés dans un récent article du Figaro, signé par le très droitier journaliste Alexandre Devecchio, Benjamin Stora, qui a connu Pap Ndiaye au milieu des années 1980 au sein de la micro-structure Convergences socialistes créée par d’anciens trotskistes-lambertistes pour rejoindre le PS, aurait aussi déclaré : « Ces propos flirtant avec l’indigénisme ne sont pas compatibles avec l’éloge de la République qui a été le sien durant la passation de pouvoir. Il va devoir choisir. »

Proche d’Emmanuel Macron, pour qui il a réalisé un rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, l’historien est aussi le prédécesseur de Pap Ndiaye à la direction du musée de l’Histoire de l’immigration du Palais de la Porte-Dorée. Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu, mais a indiqué, dans une explication alambiquée fournie à Libération, que ses propos avaient été tronqués et déformés.

Pour rassurer ceux qui, parmi son entourage, s’inquiétaient de la nomination du chercheur, Emmanuel Macron a répété à ses conseillers qu’il n’était « pas wokiste, mais républicain »« Il s’est pris d’affection intellectuelle pour lui », estime l’un des interlocuteurs réguliers du président de la République. « Pap Ndiaye s’inscrit dans la logique de dépassement du président de la République pour sortir des confrontations et des divisions », souligne un autre.

Mais son entrée au gouvernement a surtout révélé les lignes de fracture qui traversent le gouvernement et la majorité présidentielle. Elle reflète aussi, selon certains, l’absence de colonne vertébrale du chef de l’État. « Quand on passe de Blanquer à Ndiaye, ça n’a aucun sens. Et à la fin, il n’y a pas de ligne, pas d’idéologie, rien », s’agace un député La République en marche (LREM), tandis qu’un autre se félicite de « la seule nomination qui veuille dire quelque chose ».

Chacun projette sur le nouveau ministre ses propres obsessions, sans vraiment connaître la réalité de son parcours et de sa pensée. Certes, il fut l’un des fondateurs du Conseil représentatif des associations noires (Cran), qui rejoint aujourd’hui, sur certains combats, les associations les plus radicales de l’antiracisme politique. Certes, son ouvrage sur la condition noire a bien été pionnier dans la prise en compte de la question raciale en France. Mais jusqu’ici, Pap Ndiaye était plutôt habitué aux attaques venant du camp auquel ses nouveaux détracteurs l’accusent d’appartenir.

Des analyses jugées trop consensuelles

Dans son livre La dignité ou la mort. Éthique et politique de la race (La Découverte, 2019), Norman Ajari s’en était notamment pris à ses analyses, jugées trop consensuelles et modérées. Selon le philosophe, les travaux de l’auteur de La condition noire appartiennent à « l’ordre paisible des embryonnaires “black studies à la française” qui, par fausse pudeur ou par égard pour l’excessive susceptibilité de l’intelligentsia française, n’osent même encore se traduire en études noires ».

Norman Ajari reprend à son compte les critiques politiques de Sadri Khiari, tête pensante des Indigènes de la République, auteur d’un article intitulé « Pap Ndiaye tire à blanc », paru dans l’ouvrage collectif Nous sommes les indigènes de la République (Amsterdam, 2012), dirigé avec Houria Bouteldja. Il y écrit : « Incapable de penser la race comme le produit réciproque de l’infériorisation raciale et de la résistance à cette infériorisation, Ndiaye ne peut concevoir l’existence d’une identité raciale qui soit celle des opprimés, façonnée dans et par la résistance à l’oppression. »

Autre exemple : la militante antiraciste Rokhaya Diallo qui a récemment affirmé dans l’article du Figaro suscité que, contrairement à elle, Pap Ndiaye « considère qu’il n’y a pas de racisme d’État ». « Il a toujours à cœur de faire preuve de consensus, alors que je revendique une approche plus tranchante », a-t-elle souligné. De fait, le positionnement politique et intellectuel du nouveau ministre est clair, pondéré et répété à longueur de livres et d’entretiens depuis des années.

Il suffit d’écouter, par exemple, celui au long cours accordé à Mediapart en 2013 dans lequel il exposait la singularité du racisme anti-Noirs en France, « un racisme qu’on qualifie généralement d’infériorisation, de mépris », par rapport au racisme anti-Arabes ou à l’antisémitisme, dont l’expression historique s’était avérée différente. Ou encore, de revoir son plus récent passage dans l’émission « À l’air libre » sur la question des violences policières, aujourd’hui utilisé contre lui par Marine Le Pen.

Interrogé en 2019 sur la parution de l’ouvrage qui l’avait fait connaître dix ans plus tôt, Pap Ndiaye expliquait avoir voulu « poser les fondations d’un nouveau champ d’études en France, les black studies, qui tienne compte des particularités nationales tout en s’inspirant de ce qui se faisait aux États-Unis et en Grande-Bretagne » et « contribuer à l’émergence d’une parole collective “noire”, afin de faire entendre les torts vécus par les personnes noires en France, et que celles-ci soient plus visibles dans le champ politique ».

Mais le chercheur évoquait « un bilan mitigé »« D’un côté, je me réjouis de constater l’essor des travaux de recherche en histoire et en sciences sociales sur les Noirs ; de l’autre, le monde associatif est balkanisé et certaines associations filent un mauvais coton identitaire, indiquait-il dans les colonnes du Monde. À droite, l’influence du Front national/Rassemblement national et des intellectuels ultra-conservateurs s’est accrue à tel point que leur adversaire principal semble être l’antiracisme. » 

Questionné sur le reste de l’échiquier politique, il estimait que la gauche était « tiraillée, plus encore qu’il y a dix ans, entre un courant républicaniste rigide – prêtant non seulement peu d’attention aux questions des minorités, mais considérant aussi qu’elles sont néfastes parce qu’elles affaibliraient la nation ou encore compromettraient la prééminence des luttes de classe –, et un courant plus ouvert, qui considère que le renouveau passera par la prise en compte non exclusive de ces questions ».

Et de conclure : « Quant à Emmanuel Macron, au centre-droit, s’il lui arrive de s’exprimer avec éloquence comme lors du 10 mai, à propos de la mémoire de l’esclavage, on peine à discerner une politique, ou même un point de vue consistant. » Le propos fait sourire maintenant que Pap Ndiaye a intégré le gouvernement d’Élisabeth Borne. Mais il oblige aussi à comprendre comment s’est faite cette nomination et si elle peut constituer autre chose qu’une opération de communication.

Pap Ndiaye et Jean-Michel Blanquer lors de leur passation de pouvoir, le 20 mai 2022. © Emmanuel Dunand / AFP

L’historien Achille Mbembe, auteur notamment de Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013), réfute toutes les accusations visant le nouveau ministre de l’éducation nationale, qu’il connaît depuis des décennies comme collègue. C’est lui qui l’avait embarqué dans la rédaction du rapport sur les « nouvelles relations Afrique-France » remis à Emmanuel Macron à l’automne dernier à l’occasion du sommet Afrique-France de Montpellier (Hérault).

Pour l’intellectuel camerounais, accuser Pap Ndiaye « d’être un indigéniste relève de l’ignorance pure et simple »« Il fait exactement le contraire dans sa réflexion comme sa pratique, explique-t-il à Mediapart par téléphone depuis Johannesburg où il enseigne. Il n’a rien d’un racialiste ou d’un indigéniste anti-flics. Sa perspective est profondément intégrationniste et n’a rien de sécessionniste. Il s’est toujours dressé contre le raidissement identitaire d’où qu’il vienne. »

À l’appui de cette affirmation, Achille Mbembe souligne trois éléments. D’abord, quand Pap Ndiaye publie son livre sur la condition noire, il « ne l’écrit pas du tout en tant que militant, mais avec son intérêt continu pour les champs d’études désertés ». « En écrivant ce livre, il s’attaque à un tabou, parce que ce type de sujet est longtemps apparu comme illégitime dans l’espace politique français au nom, paradoxalement, d’un antiracisme dit républicain. Mais il s’agit pour lui de penser les phénomènes de racialisation ou de racisation comme une opération qui vise à déconstruire les phénomènes d’essentialisation. »

Un deuxième élément de la pensée de Pap Ndiaye serait, toujours selon Achille Mbembe, « sa récusation du paradigme de la concurrence des victimes et des mémoires et sa volonté de penser un universel horizontal et déprovincialisé, qui s’oppose à l’universalisme de certains tenants de la laïcité, mais qui ne peut souffrir aucun procès en antirépublicanisme ». Enfin, « le troisième élément de son engagement intellectuel et politique est le souci de comprendre comment les histoires s’entrecroisent même quand les rencontres avec l’autre n’ont pas été choisies ».

L’influence américaine

« Je crois que c’est ce qui terrorise tous ceux qui se sont abattus sur lui depuis sa nomination, conclut Achille Mbembe. Cette idée selon laquelle c’est en se déplaçant vers l’autre qu’on peut revenir vers sa propre situation. Et il me semble que c’est ce dont ce quinquennat a urgemment besoin, tant il reste à dire et faire du point de vue de la discrimination raciale. »

Olivier Zunz est tout aussi outré des attaques qui pleuvent depuis plusieurs jours sur son ancien élève. Ce spécialiste de Tocqueville et professeur à l’université de Virginie connaît Pap Ndiaye depuis plus de trente ans et l’a accueilli sur le campus américain pour sa thèse. Il parle d’un homme « profondément ancré dans un républicanisme ouvert »« Ce n’est pas du tout un islamo-gauchiste, dit-il. Le livre issu de sa thèse, Du nylon et des bombes, consacré aux ingénieurs de la firme Du Pont de Nemours, est un important livre de sciences sociales, qui montre les relations technologiques, intellectuelles et scientifiques entre la société de consommation et la production de technologies militaires. »

C’est à l’université de Virginie que Pap Ndiaye a fait une découverte qu’il exprime lui-même dans un portrait que lui consacrait Le Monde en 2021 : « À 25 ans, j’ai réalisé que j’étais Noir. » Olivier Zunz confirme que son ancien élève, métis franco-sénégalais dont le père est tôt reparti au Sénégal sans entretenir de liens forts avec ses enfants, a commencé à s’intéresser aux problématiques raciales aux États-Unis.

Plusieurs années après, il en fera son sujet d’études, avec son livre sur la condition noire, mais aussi les ouvrages Les Noirs américains. En marche pour l’égalité (Gallimard, 2009) et Les Noirs américains. De l’esclavage à black lives matter (Tallandier, 2021). Mais sans pour autant appliquer une grille de lecture états-unienne à la France, contrairement à ce que laissent penser ses détracteurs qui ne l’ont sans doute jamais lu dans le texte, mais n’ont que le mot « wokisme » à la bouche.

De l’académique à la politique

Pour Olivier Zunz, Pap Ndiaye « a des idées justes et vraies sur les États-Unis, qui ne sont pas des clichés ». « Ici, la diversité est un idéal universaliste, alors que la France confond universalité et uniformité », dit-il. Si l’esprit du ministre a en partie été façonné outre-Atlantique, ce n’est donc pas à la manière dont on l’imagine, tant il prend soin de distinguer la condition noire aux États-Unis et en France, qui ne relève pas de la même histoire ni des mêmes institutions.

L’influence américaine résonne davantage sur deux autres points qui expliquent la nomination du chercheur au gouvernement. D’abord, et bien qu’il fasse une lecture relativement critique de la figure de Barack Obama (Obama dans l’Amérique noire, Calmann-Lévy, 2012), Pap Ndiaye paraît avoir infusé outre-Atlantique un positionnement propre aux démocrates de ce pays, où libéralisme politique et libéralisme économique vont de pair.

Dans ce système politique, et notamment dans son rapport aux minorités, on accorde une grande importance aux « role models », c’est-à-dire aux individus qui accèdent à des positions de pouvoir et sont considérés comme des sources de fierté inspirantes, propres à encourager des trajectoires d’élévation sociale. Un imaginaire qui peuple aussi à la rhétorique d’Emmanuel Macron, qui fabrique depuis cinq ans les héros de sa société individualiste.

En cela, Pap Ndiaye paraît tout à fait compatible avec Élisabeth Borne lorsqu’elle dédie sa nomination « à toutes les petites filles » et les encourage à « aller au bout de leurs rêves ». D’ailleurs l’Élysée parle du nouveau ministre de l’éducation nationale comme d’« un pur produit de la méritocratie républicaine ». Ainsi pourra-t-il, selon l’entourage du président de la République, conduire une politique « axée sur l’égalité des chances et l’émancipation citoyenne ».

Le second point réside dans une conception du rôle de l’intellectuel que l’on désigne, aux États-Unis, comme le « public intellectual » qui se mêle des affaires publiques et n’hésite pas à sortir du champ académique pour porter sa voix et ses analyses. Une attitude à l’égard de laquelle la gauche intellectuelle française a parfois des préventions, du fait notamment de la figure repoussoir de « l’intellectuel médiatique » honnie par Pierre Bourdieu.

Depuis quelques années, Pap Ndiaye, n’a cessé d’intervenir dans d’autres champs que celui de l’académie. En 2019, il participe à la grande exposition du musée d’Orsay sur le « modèle noir ». En 2020, il accepte de co-écrire un rapport avec Constance Rivière sur la diversité à l’Opéra de Paris. Dans un autre registre, il est aussi « sociétaire » de l’émission « Histoire de », pilotée sur France Inter par le professeur au Collège de France Patrick Boucheron. Et il préside la commission images de la diversité du Centre national du cinéma (CNC).

Surtout, le nouveau ministre de l’éducation nationale occupait depuis février 2021 le poste de directeur général du Palais de la Porte-Dorée et du musée de l’Histoire de l’immigration. Un lieu stratégique mais complexe, qui lui aurait permis de se confronter à d’autres réalités. « Cette expérience lui a permis d’effectuer une sorte de mue puisqu’il est devenu gestionnaire d’un établissement, indique l’entourage d’Emmanuel Macron. Ce n’est pas qu’une fonction académique. »

C’est à cette époque que Pap Ndiaye s’est rapproché du président de la République, qui a pu mesurer sa « position universaliste » lors d’« échanges approfondis », raconte son entourage. À l’Élysée, le chercheur s’est aussi beaucoup entretenu avec l’ex-conseillère culture devenue ministre en même temps que lui, Rima Abdul-Malak. Selon Libération, c’est elle qui avait soufflé son nom pour le musée de l’Histoire de l’immigration, après l’avoir connu lorsqu’elle travaillait à New York. Et c’est aussi elle qui aurait suggéré qu’il remplace Jean-Michel Blanquer.

L’an dernier, Pap Ndiaye a principalement travaillé avec les deux conseillers Afrique de l’Élysée afin de préparer le sommet de Montpellier, tenu à l’automne 2021. Il faisait en effet partie de la petite équipe formée autour d’Achille Mbembe, avec notamment le philosophe Souleymane Bachir Diagne ou le futur Prix Goncourt Mohamed Mbougar Sarr, pour présenter un copieux rapport censé réinventer les relations entre la France et l’Afrique.

Les liens du chercheur avec l’Afrique étaient pourtant ténus. Il n’y a jamais enseigné ni vécu. Sa sœur, la romancière Marie NDiaye, Prix Goncourt en 2009 pour Trois femmes puissantes (Gallimard), le disait de façon plus explicite qu’il ne l’a jamais fait dans un entretien accordé aux Inrockuptibles : « La seule chose qui change quand on a une origine africaine, c’est qu’on est noir, c’est visible. Mais c’est tout. […] J’ai été élevée dans un “univers 100 % français”. Dans ma vie, l’origine africaine n’a pas vraiment de sens – sinon qu’on le sait à cause de mon nom et de la couleur de ma peau. »

Surprise, comme plusieurs autres de ses proches, de la nomination de son frère au gouvernement, la romancière expliquait récemment au Point que « Pap est un conciliateur, un pacificateur ». Elle rejoint tous ceux qui l’ont fréquenté et qui, parfois avec dérision, soulignent son sens de la mesure, son ton posé, sa recherche permanente de compromis et son refus du conflit. Autant de qualités personnelles qui peuvent se transformer en défauts quand il s’agira d’imposer son point de vue ou d’obtenir un arbitrage politique.

Un proche de Jean-Michel Blanquer comme directeur de cabinet

La tâche est d’autant plus ardue que Pap Ndiaye, qui ne connaît guère les rouages du ministère de l’éducation nationale, s’est vu adjoindre comme directeur de cabinet Jean-Marc Huart. Recteur de l’académie de Nancy-Metz depuis 2019, cet ancien directeur général de l’enseignement scolaire (2017-2019) est connu pour sa proximité avec Jean-Michel Blanquer, qu’il a défendu pendant l’affaire Avenir lycéen.

La Rue de Grenelle s’est aussi étoffée avec l’arrivée d’Anne Rubinstein au poste de cheffe de cabinet. Actuelle directrice de cabinet du directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Martin Hirsch, elle est proche d’Emmanuel Macron, qu’elle avait conseillé au ministère de l’économie. Avant Pap Ndiaye, Anne Rubinstein avait déjà travaillé aux côtés d’autres ministres issus de la fameuse « société civile », en l’occurrence Nicolas Hulot et Marlène Schiappa.

Un signe de « continuité » que ne renie pas l’entourage du chef de l’État. « Il n’y aura pas de changement sur la politique d’éducation nationale », assure l’un de ses proches. « Pap Ndiaye, un appeau pour la gauche avant les législatives, coaché par un directeur de cabinet fidèle de Jean-Michel Blanquer pour que tout bouge afin que rien ne change au fond ou l’autre manière de continuer la même politique par d’autres moyens. Pourquoi Emmanuel Macron changerait-il de politique éducative ? »a d’ailleurs noté Pierre-Yves Duwoye, ancien directeur de cabinet du socialiste Vincent Peillon, rue de Grenelle.

Dans une récente chronique parue dans Libération, l’historien Johann Chapoutot estime que l’entrée de Pap Ndiaye au gouvernement relève du « pacte faustien ». Il rappelle le souvenir de Jean Zay, ministre de l’éducation nationale du Front populaire, qui avait souhaité poursuivre sa mission après la dislocation de l’alliance de gauche, en siégeant dans un gouvernement de droite. Jean Zay finit assassiné par la milice en 1944.

Si l’époque n’est pas la même, le pari de Pap Ndiaye demeure risqué, tant, écrit Johann Chapoutot, « les petits calculateurs qui tiennent le “château”, l’Élysée, le seul lieu qui compte, sont cyniques : jeter un ministre de couleur en pâture à CNews comme, naguère, le mariage pour tous, c’est dresser un paratonnerre commode pour faire parler d’autre chose que de casse sociale, de destruction des services publics et “muscler” supposément sa “jambe gauche” ».

Joseph Confavreux et Ellen Salvi

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